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Où est la porte d'entrée? par Sara-Emmanuelle Duchesne

Mardi, 22 h 30. Mal de gorge qui a empiré depuis quatre jours, déglutition infernale, fièvre... Vous n'en pouvez plus. Que faire? Le CLSC est fermé depuis belle lurette, les cliniques médicales également... Vous rendre à l'urgence de l'hôpital vous semble exagéré, et de toute façon, vous attendriez six heures au bas mot avant de voir un docteur. Votre cas ne pèse pas bien lourd devant les poignardés, les accidentés de la route et les accouchées. Encore une fois, donc, vous devrez perdre des heures de travail pour attendre des heures au sans rendez-vous de votre CLSC le lendemain matin… Bienvenue dans le réseau de santé québécois!

Ce système a bien des failles, c'est connu: listes d'attente interminables pour les chirurgies, urgences débordées, lits fermés, infirmières en burn-out, personnel insuffisant, etc. Cela ne date pas d'hier et tous les gouvernements s'y sont perdus. Avec le virage ambulatoire implanté en 1996, les Québécois s'attendaient à ce que les choses changent… pour le mieux. Transformer les CLSC en premières portes d'entrée du système de santé semblait logique: des points d'entrée en plus grand nombre, stratégiquement éparpillés dans les villes avec des équipes multidisplinaires à bord. Mais voilà, les sous n'ont pas suivi, ni le personnel. Et beaucoup trop de gens ont choisi l'offre du gouvernement en partant en préretraite. Du jour au lendemain, le personnel expérimenté disparaissait du réseau et les récents diplômés en pâtissaient. Les patients d'autant plus.

Résultats du manque de vision que décrient plusieurs? Un manque criant d'employés qualifiés, des ressources insuffisantes et une population en colère. Les citoyens se heurtent à des CLSC qui n'ont pas de psychologues, comme c'est le cas dans Rosemont-Petite-Patrie, voire qui n'ont pas de médecins! Au CLSC Jarry, on ne reçoit pas de sans rendez-vous et les médecins ne peuvent plus prendre de nouveaux patients depuis des mois. «Première» porte, vous avez dit?

MANQUE DE RESSOURCES

Selon des médecins consultés pour cet article qui désirent garder l’anonymat, le système va très mal. La grande solution: bien plus de docteurs en service. Que les Libéraux aient promis 1500 médecins de plus pour 2012 ne les impressionne guère. En fait, en tenant compte de tous les médecins qui prendront leur retraite, c'est de 2900 médecins que le Québec aura besoin à cette date.

Le manque de ressources lié au manque d'entraide dans la population joue également pour beaucoup. «Les besoins augmentent, cependant le lien social s'effrite de plus en plus quand la famille n'est plus là», constate Raphaël Lavoie, travailleur social au CLSC Rosemont. Il voit entrer dans son bureau des clients perdus dans le dédale de l'accès aux soins de santé, qui ne savent souvent pas que des travailleurs sociaux oeuvrent au sein desCLSC pour les orienter vers des ressources communautaires ou autres. «C'est assez difficile de comprendre tout ce qui se passe dans le système de santé, pour les clients et pour nous qui y travaillons!» commente-t-il.

En tant qu'urgentologue depuis 12 ans, Jean-Pierre Laurens voit souvent des cas qui n'ont pas leur place à l'hôpital Notre- Dame, où il exerce. Les patients sont-ils mal dirigés? D'après lui, le noeud du problème demeure l'insuffisance de médecins de famille et de groupe de médecine familiale. «Trop de gens malheureusement se présentent à l'urgence pour des problèmes de santé non urgents qui peuvent être évalués et traités dans des centres ou des cliniques externes, ajoute-t-il. On parle ici de problèmes variés, allant du simple rhume aux douleurs chroniques en passant par les blessures très mineures, comme des petites abrasions ou coupures très superficielles, ou encore les simples contusions. On en a même qui viennent à l'urgence pour faire renouveler leur prescription.»

C'est sans compter que le personnel qui reçoit ces patients «égarés» est à bout de souffle. Si les patients se plaignent souvent du manque de services, on oublie parfois que les travailleurs de la santé naviguent toujours dans la tempête, jour après jour, heure après heure. Pas étonnant que les burn-out s'accumulent de façon alarmante, que la tension entre employés et clients soit palpable, au point où chaque clinique affiche une pancarte interdisant les insultes et la violence physique... «J'ai fait une dépression lors d'une spécialisation en obstétrique, relate Lydia, médecin spécialiste. Depuis, je ne suis pas retournée travailler à l'hôpital parce que je n'en pouvais plus des relations tendues et non respectueuses entre le personnel et quelquefois les patients. On subit une pression énorme… Ce n'est vraiment pas un milieu sain quand on est quelqu'un de sensible et qu'on souhaite régler les conflits, alors que personne n'en a le temps. J'aime mon métier, j'aime les patients, mais les conditions demeurent impossibles.»

DES EXEMPLES CONCRETS

La première porte d'entrée du réseau de la santé semble aussi connaître des ratés. Parce que sa femme médecin ne pouvait lui donner de rendez-vous avant presque deux mois, Maude a vu environ cinq docteurs et visité trois fois son CLSC ces derniers temps. Elle en reste amère. «Les médecins du sans rendez-vous, c'est n'importe quoi! Ils te zappent le plus vite possible et émettent des diagnostics qui n'ont aucun sens. En fait, j'ai eu deux mauvais diagnostics et une prescription inappropriée... Et c'est sans compter certains médecins que j'ai rencontrés qui ne comprenaient pas trop le français. Pratique quand tu décris tes symptômes!» La jeune femme de 21 ans croit qu'il faudrait davantage de médecins de famille. Pour l'instant, elle se dit «enragée contre le système».

Si les CLSC ont de grandes listes d'attente pour les rendezvous, certaines cliniques privées qui permettent le sans rendezvous ont parfois des patients qui en viennent carrément aux mains. Alix a déjà vu des gens invectiver le personnel de sa clinique du centre-ville de Montréal et se battre entre eux parce que certains tentaient de dépasser dans la ligne d'attente, ou étaient frustrés de ne plus pouvoir voir un médecin dans la journée. C'est que sa clinique opère d'une façon très particulière. «Il faut téléphoner à une heure donnée et ils prennent seulement les 10 ou 12 premiers appels [pour les sans rendez-vous de la journée]. Et c'est uniquement pour les patients inscrits! Pour un rendez-vous avec mon médecin de famille, c'est trois mois de délai…» La situation l'exaspère au plus haut point. «Je suis outré et découragé. Qu'on nous donne plus de médecins!»

La problématique de malades de plus en plus nombreux n'est pas sans ajouter au chaos. Le manque absolu de médecins de famille rend la situation encore plus critique pour les babyboomers qui sont maintenant plus vieux et donc plus malades. C'est tout un choc pour une génération qui a souvent connu le même médecin sur quelques décennies et qui a pris l'habitude de se faire soigner dans des délais raisonnables. Lise D., de Grand-Mère en Mauricie, a eu le même docteur pendant 40 ans. Elle le connaît depuis plus longtemps que son mari!

Mais voilà, lorsqu'il a pris sa retraite, aucun médecin dans sa région ne prenait de nouveaux patients. Souffrant de diabète et d'hypertension, elle n'avait pourtant pas le choix de voir un spécialiste de la santé régulièrement. «J'ai ainsi perdu bien des avant-midis depuis deux ans à attendre à une clinique de sans rendezvous qu'un médecin, chaque fois différent, me voie et me prescrive mes médicaments. On m'enjoignait de me trouver un médecin de famille. J'aurais bien voulu, mais où me rendre? s'étonne Lise D. Heureusement, un groupe de médecine familiale vient d'ouvrir une clinique dans ma région et j'ai pu y dénicher un docteur.»

ÉMULES D'ALPHONSE DESJARDINS

Avec le virage ambulatoire implanté en 1996, les Québécois s'attendaient à ce que les choses changent… pour le mieux. Transformer les CLSC en premières portes d'entrée du système de santé semblait logique: des points d'entrée en plus grand nombre, stratégiquement éparpillés dans les villes avec des équipes multidisplinaires à bord. Mais voilà, les sous n'ont pas suivi, ni le personnel.

À l'heure où certains politiciens proposent l'autonomie, ne serait-ce pas justement vers une voie plus «autosuffisante» que les patients devraient se diriger? En 1996, certains citoyens y ont cru. Ils ont fondé une coopérative de santé à Saint-Étienne-des- Grès, en Mauricie, une grande première puisque c'était celle qui allait paver le chemin. Chacun doit payer pour devenir membre et se faire soigner, en plus de participer aux assemblées générales ou de prendre part au conseil d'administration pour gérer les finances de la clinique. Les médecins, ainsi déchargés de cette gérance parfois casse-tête, ont alors afflué.

La popularité de la Clinique de santé Les Grès ne s'est jamais démentie. Marie-Anna y est soignée depuis six ans et elle s'y sent très bien et en confiance. «Deux fois par an, ma docteure m'appelle pour le bilan biannuel. C'est elle qui décide de la date, ça se fait automatiquement. Ça me rassure de ne pas avoir à me battre pour obtenir des examens médicaux, résume la dame de 65 printemps. Ma coop est associée avec le CHUL de Québec et mon rhumatologue entre alors en contact facilement avec ma docteure.» Toute fois, aucun des médecins y oeuvrant n'a retourné nos appels afin de discuter de leur succès.

De l'avis des intervenants à la retraite que nous avons consultés, l'accès aux soins de santé était bien mieux il y a 30 ans. Tous possédaient leur médecin de famille et les urgences n'étaient pas «apocalyptiques comme aujourd'hui!» L'hôpital se voulait même accueillant et bien que les CLSC n'avaient pas encore vu le jour, on ne s'en portait pas plus mal. Depuis 15 ans, c'est tout l'Occident qui est aux prises avec des urgences qui débordent et une administration et des finances en santé qui vont à vau-l'eau. Nonobstant le fait d'augmenter le nombre de médecins, quelles solutions concrètes le gouvernement pourrait-il mettre de l'avant? Lydia croit beaucoup à l'amélioration des conditions de travail des médecins pour retenir les finissants au pays. «Plusieurs de mes collègues pratiquent aux États-Unis, où certains travaillent sept jours en ligne pour dix jours de vacances la semaine suivante, avec un salaire multiplié par deux! Les heures que nous avons à donner sont également très dures pour la vie de couple et la vie de famille. Il faut que ça change.»

Jean-Pierre Laurens croit pour sa part que les hôpitaux sont sérieusement sous-financés et qu'il faut prendre en compte la pénurie des infirmières, pénurie qui affecte tous les départements des hôpitaux. «Il faut savoir qu'on calcule un ratio maximal de patients par infirmière dans les unités de soins des hôpitaux. S'il manque des infirmières, on doit fermer des lits, car on ne peut soigner un ratio plus élevé de patients par infirmière. Il manque constamment d'infirmières à notre hôpital et on doit engager des gens sur appel, et malheureusement exiger des infirmières déjà épuisées de faire des temps supplémentaires.» Avec plus d'argent et plus de personnel, les hôpitaux s'en sortiraient enfin. Il ne faut cependant pas oublier de créer davantage de CHSLD pour désengorger les CHSCD, ou hôpitaux de courte durée, d'après l'urgentologue. «La réalité actuelle est que si on avait les budgets adéquats, on aurait assez de lits aux étages et d'infirmières pour désengorger l'urgence, mais la plupart des cas hospitalisés en ce moment sont en perte d'autonomie ou en attente de placement.»

À l'heure d'écrire ces lignes, les citoyens ont élu au provincial le parti libéral en minorité, avec les adéquistes à l'opposition officielle et le parti québécois présent également à l'assemblée. Peu importe combien de temps le gouvernement tiendra, l'état du système de santé ne changera pas en criant ciseau. Les plus positifs espéreront néanmoins une amélioration certaine du réseau et la venue de centaines de médecins de famille pour sauver l'équipage. Mais avec une opposition aussi forte, il est permis de penser que plusieurs projets seront bloqués. Les plus pessimistes affirmeront que plus ça change, plus c'est pareil; tous les politiciens se cassent les dents en santé et les problèmes empireront avec la population vieillissante. Et dans ce dossier, ce sont souvent eux qui voient juste.


Des enjeux et des chiffres

- En 2003-2004, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) a investi 30 millions $ dans les soins médicaux de première ligne, soit les Centres de santé et de services sociaux (CSSS), qui regroupent les CLSC, les centres d'hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) et souvent un centre hospitalier. Pour 2004- 2005, l'investissement dans les soins de première ligne était de 25 millions $. Les libéraux minoritaires pourront-ils investir de plus en plus dans ce domaine malgré leur statut précaire? Cela reste à voir.

- Pour l'île de Montréal, l'Agence de la santé et des services sociaux de Montréal (ASSSM) a financé pour 1 326 000 $ de projets déjà autorisés dans les soins de première ligne des CSSS du territoire.

- Selon le ministre Couillard, cité dans L'actualité du 1er avril 2007, «les trois grands enjeux se situent à l'extérieur de l'hôpital: l'accessibilité aux soins de première ligne pour les patients souffrant d'affections non urgentes, les personnes âgées – notamment celles en perte d'autonomie – et la santé mentale.»

- D'après le PDG de la puissante Agence de la santé et des services sociaux de Montréal, David Levine, il devrait y avoir dans l'île de Montréal d'ici la fin mars 2007 32 cliniques-réseau et groupes de médecines familiale, ouverts en semaine jusqu'à 22 h ainsi que la fin de semaine. Nous verrons à la publication de cet article (en mai) si l'agence a réalisé cet engagement.