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«Papiers d'identité, s.v.p.!» par Marie Graton

Enfant, je me créais des mondes à l’intérieur des cinq pièces que nous habitions, ma mère, ma grand-mère et ma grand-tante. Quand maman était au travail, c’était tante Cordélie qui s’occupait surtout de moi. Elle était perclue d’arthrite, et comme nous vivions au troisième étage, elle n’aurait pas pu me surveiller si j’étais allée m’amuser sur le trottoir. Je n’ai donc jamais joué avec d’autres enfants dans la rue, jusqu’à mon entrée à l’école.

J’ai toujours ignoré cependant ce que c’était que l’ennui, car les dons de conteuse de Cordélie ont enchanté mon enfance. Peut-être est-ce auprès d’elle, et sans m’en rendre compte, qu’est né en moi le goût de la lecture, du théâtre et des voyages. Quand elle me voyait aligner l’une derrière l’autre toutes les chaises de la salle à manger, elle savait que j’allais partir au bout du monde dans le moyen de locomotion qui m’était familier, le tramway! J’y rencontrais une foule de personnages, et nous en avions long à nous raconter. J’interprétais forcément tous les rôles. C’était un monologue à plusieurs voix. Quand j’allais la retrouver, après ma balade imaginaire, Cordélie avait une façon unique de m’interpeler: «D’où viens-tu, beau nuage?», me demandait-elle. Elle m’avait appris à lui répondre: «D’où le vent me pousse!». Je sentais la tendresse et devinais la poésie de ces mots-là.

Mais que viennent faire, me demanderez- vous, ces souvenirs d’enfance sous la rubrique Société? Un peu de sérieux!, me direz-vous. J’y viens. Au moment où j’écris ces lignes, au lendemain de Pâques, la neige recouvre tout, et j’ai peine à me convaincre que vous me lirez sous le chaud soleil de juillet, temps propice aux vacances et aux voyages pour un bon nombre d’entre nous.

EN VOYAGE, QUEL VENT NOUS POUSSE?

Voyager, c’est se mettre soi-même en scène dans un décor qui reste à découvrir, et jouer son nouveau rôle avec des inconnus. Un beau risque! Pourquoi voyageons- nous? Par nécessité ou par plaisir? Comment voyageons-nous, et avec quels bagages? Quelles destinations privilégionsnous? Celles qui ne nous réservent que peu de surprises et où nous sommes pratiquement assurés de retrouver le confort auquel nous sommes habitués, ou celles qui nous dépaysent tout à fait et qui mettent à l’épreuve notre tolérance à l’imprévu, à l’imprévisible, au choc culturel? Quels souvenirs en rapportons-nous dans nos valises et en conservons-nous dans notre tête et dans notre coeur? Il m’apparaît depuis longtemps que les réponses à ces questions en disent long sur qui nous sommes comme individus d’abord, mais aussi comme membres d’une société.

Voyageons-nous pour apprendre comment les gens vivent ailleurs, sur quels fondements s’est construite leur identité, à quelles sources ils continuent à l’alimenter et quels projets les mobilisent? Partonsnous pour élargir nos horizons intérieurs, et tenter de voir d’un autre oeil, en revenant chez nous, ce qui nous différencie des autres et ce qui nous en rapproche, ce qui dans leurs moeurs et coutumes nous paraît étrange, et nous incite à les percevoir, viscéralement et sans nuances, comme irrémédiablement étrangers, même, et peut-être surtout, si les mouvements migratoires en font, du jour au lendemain, nos concitoyens, voire nos voisins? Avons-nous rayé certains pays de notre liste de destinations prochaines? Si oui, est-ce pour des motifs de sécurité ou parce que nous désapprouvons totalement la façon dont ils sont gouvernés et dont leurs dirigeants exploitent leurs populations? Voyageons-nous pour apprendre ou pour donner des leçons? Pour rendre service gratuitement ou pour être servis au moindre coût possible? À toutes ces questions, les réponses ne sont pas toujours simples et faciles, mais les poser nous donne à réfléchir, et peut-être à changer une chose ou deux dans notre façon, non seulement de percevoir les autres, mais de nous interroger sur notre propre identité, sur notre désir et notre besoin de l’assumer pleinement, sans suffisance hautaine, mais avec une juste fierté.

Quand j’étais enfant, les récits des missionnaires me fascinaient. Le courage qu’ils manifestaient en partant au bout du monde «pour la gloire de Dieu et le salut des âmes» me laissait pantoise d’admiration, mais aussi un peu honteuse, car je comprenais déjà que je n’aurais jamais le courage de tout quitter pour marcher sur leurs traces. Chez bon nombre d’entre eux, il m’a plus tard semblé que mission évangélisatrice et civilisatrice se confondaient parfois abusivement. Ainsi le voulait l’époque. Aujourd’hui, je vois comme des héroïnes et des héros les membres des organismes humanitaires qui se déploient dans tous les coins du globe, même les plus dangereux. Moi, il me faut bien l’avouer, je ne vise pas à sauver le monde quand je voyage, j’y cherche mon plaisir. Il est vrai qu’il y a des pays où j’évite de me rendre en touriste parce que la confrontation avec la misère extrême m’est difficilement supportable. Je l’ai appris à mes dépens. Si j’avais le courage d’y aller comme coopérante, cela vaudrait mieux, je le sais. Je suis revenue de certaines destinations profondément troublée par l’écart énorme entre riches et pauvres, et sans doute devrais-je plutôt dire, entre les richissimes et les miséreux. Faire du tourisme dans de tels pays contribue-t-il à enrichir les nantis, sans améliorer en rien la situation des démunis? On parle beaucoup de commerce équitable, mais comment s’assurer qu’on pratique un tourisme équitable? Suffit-il de se dire qu’on permet à des femmes de chambre ou à des serveuses de restaurant de gagner un salaire pour avoir l’esprit tranquille, surtout si on a vite fait de comprendre qu’elles sont exploitées, à cause du maigre revenu qu’on leur consent et de la charge exagérée de travail qu’on leur impose? Y penser est de nature à gâcher le plaisir, mais je ne peux m’en empêcher.

Je me sens toujours coupable des désastres du monde, même si je sais bien que je n’en suis pas directement responsable. Mais le seul fait d’être née dans un pays que la guerre épargne sur son propre territoire, où l’économie est prospère, où des filets de protection réussissent à accorder aux plus faibles une sécurité convenable, où les droits individuels et collectifs sont reconnus, où je jouis de la liberté, comme femme et comme citoyenne, suffit largement à m’estimer plus que privilégiée. Et je sais de surcroît, hors de tout doute raisonnable, qu’à cause du système économique qui prévaut ici, de ses répercussions sur l’ensemble des échanges commerciaux avec le reste du monde, je sais, dis-je, que je participe, même contre mon gré, à des structures qui génèrent l’injustice et creusent le fossé entre bien nantis et démunis.

Cela dit, quand je prends des vacances à l’étranger, après avoir choisi une destination qui rencontre mes critères d’acceptabilité, je me laisse guider par la curiosité et la quête de la beauté dans la nature et dans l’art. Quand les livres ou la télévision me révèlent les splendeurs de tel ou tel coin de la planète, je me prends à rêver d’en fouler la terre, d’en respirer l’air, d’y suivre les nuages, et de revenir chez moi poussée par un vent favorable.

SE RETROUVER CHEZ SOI

Un des avantages du voyage, c’est de pouvoir ensuite rentrer chez soi! Il est bon de se retrouver dans un cadre familier. «Se retrouver.» C’est le mot qui convient. Ailleurs, nous ne perdons pas pas notre identité, évidemment, mais aux yeux des autres, nous étions des étrangers. Toute expression un peu tapageuse de nos caractéristiques nationales, comme notre accent, nos préférences culinaires et, hélas! nos jurons, accentue notre «étrangeté» au jugement de nos hôtes. Selon le pays où nous nous trouvons nous devenons parfois une «minorité visible». Quand on est femme, on constate de surcroît qu’il faudrait se rendre invisible, pour devenir acceptable. C’est une expérience dérangeante.

Mais qui retrouvons-nous quand nous rentrons chez nous? Savons-nous vraiment qui nous sommes? Avons-nous oublié d’où nous venons? Je parle ici, bien sûr, de nos racines culturelles et religieuses. Savons-nous où nous voulons aller? En d’autres mots, avons-nous un projet de société mobilisateur et viable? Nous sentons-nous assez forts pour être pleinement de notre temps, sans nous croire obligés de mépriser notre passé? Sommesnous assez généreux pour nous ouvrir sur le monde, pour permettre aux gens venus d’ailleurs de faire leur place chez nous, sans nous sentir menacés de perdre la nôtre? Mais sommes-nous, en même temps, assez lucides pour refuser de renoncer à certains acquis durement gagnés et qui en sont venus à faire partie de notre identité? Un seul exemple: l’égalité entre les femmes et les hommes, objet de fierté pour nous, sujet de contestation et de discorde pour d’autres.

De nombreux observateurs s’entendent sur une chose: plusieurs événements récents, survenus dans la vie sociale et politique québécoise, et les débats parfois houleux qu’ils ont suscités, montrent clairement, que nous avons la fibre identitaire fragile et même effilochée. Nous pensons plutôt à gauche, en mars dernier, pourtant, nous avons voté plutôt à droite. Par conviction? Par cynisme? Par étourderie et ignorance des vrais enjeux? Par attrait pour des promesses, plutôt que pour la froide confrontation avec la réalité? Avons-nous succombé au ronron des discours, quand il aurait fallu analyser les conséquences de leurs diverses propositions? Des sondages nous présentent au reste du pays comme des «racistes». Les questions étaient mal posées, mais qui s’en soucie si la manchette a fait recette? Jugement injuste, puisques bon nombre de personnes venues s’établir chez nous diront y avoir été, en général, bien accueillies. Les exemples se sont d’ailleurs multipliés, ces derniers temps, qui témoignent du fait que nous sommes très «accommodants». Bien des gens sont venus vivre ici pour jouir d’une liberté qu’on leur refusait chez eux, ne contribuons pas à la leur rogner en même temps que la nôtre, alors que nos lois sont plutôt là pour la protéger.

Quand, de l’école maternelle jusqu’à l’hôtel de ville, des responsables se croient obligés, dans certaines municipalités, de débaptiser l’«arbre de Noël», pour être bien certains de n’indisposer aucune personne non chrétienne, mais présumée hyper susceptible de surcroît, je me dis, de deux choses l’une: ou notre fibre identitaire est déchirée, et il est temps de la raccommoder, ou nous sommes en train de refaire la preuve que le ridicule ne tue pas. Pas encore!

Si nous voyageons à l’étranger, et que le douanier nous demande: «Vos papiers d’identité, s.v.p.», offrons-lui un sourire qui lui dira tout à la fois le plaisir que nous éprouvons à entrer dans son pays et la fierté que nous avons de vivre dans le nôtre. Bonnes vacances et bon vent!