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L'amour des siens par Hélène Côté
Le nationalisme n’a plus la cote. Et la nomination d’une cheftaine aguerrie à la tête d’indépendantistes égarés n’y changera sans doute pas grand-chose. À l’ère de la mondialisation et de l’internationalisme, avec la reconnaissance universelle des droits de la personne de s’habiller en Prada, nous n’avons plus le temps de nous parler d’amour. Il faut plutôt courir, être lucides, compétitifs. Il faut faire gros, et vite. De toute façon, l’heure n’est pas à la nation. Il est au local qui pense global, aux individus qui entendent dominer le monde.
L’américaine Alcoa n’achètera pas Alcan mais probablement que la brésilienne Rio Tinto le fera. Car pour Falconbridge, Molson, Seagram, Sico, Van Houtte… La Baie, c’est déjà fait. Ces entreprises d’ici ont toutes été vendues à des intérêts étrangers. Que des monuments de notre histoire comme le château Frontenac deviennent la propriété d’un prince saoudien ne nous choque ni ne nous émeut. Et que l’hôtel ait été racheté par la Caisse de dépôts et de placements ne nous a ni réjouis ni rassurés. Nous n’avons même pas bronché quand la rondelle de la Sainte Flanelle est passée aux mains de l’américain Gillett. Ainsi va l’économie, le cours normal des choses et de la vie.
Pourtant, nous avions un tout autre point de vue dans les années 60. C’était alors l’éveil de la nation québécoise! Avec des grands projets comme la nationalisation de l’électricité, nous entendions bien prendre en main notre destinée. Mais les temps ont changé. L’État n’apparaît plus en mesure de gérer efficacement nos ressources. Nous préférons déléguer la tâche aux entrepreneurs quitte, en même temps, à leur léguer nos ressources. Nous avons perdu confiance au pouvoir de l’État. En fait, nous avons oublié que l’État, c’est nous. Mais qui sommes-nous devenus ?
NOSTALGIE
Nous ne sommes plus les gens du pays que nous étions. Nous avons quand même bien fêté le 24 juin dernier. Le 1er juillet aussi. Oui, nous préservons cette coutume de nous rassembler pour les fêtes nationales, pour chanter et danser, pour nous rappeler à nous-mêmes, à l’histoire qui nous distingue et à la langue qui nous unit. Il s’agit d’une célébration intense… mais de courte durée. Aussitôt achevé le congé férié, nous retournons à nos affaires, à nos projets particuliers. Haletants et débordés, avec une hypothèque à respecter et une voiture neuve à nourrir, nous n’avons pas la tête pour notre collectivité. Déjà que nous avons peine à vivre à deux, alors ne nous parlez pas d’engagement politique!
C’est que… c’était irrésistible: avoir nous aussi notre belle maison. Quitter Montréal pour aller coloniser un village des Basses-Laurentides. Un nouveau développement de condominiums en région avec de la nature autour, mais pas si loin de la grande ville. Wow! Être propriétaire! Et avec la maison, de nouveaux électroménagers, un deuxième véhicule, un téléphone cellulaire, un appareil photo numérique, un ordinateur portable pour être bien informé et bientôt, un grand téléviseur plasma haute définition! Il apparaît très difficile de lutter contre le double mouvement du libéralisme – qui se présente comme un gage de prospérité – et de la mondialisation qui est, en quelque sorte, la preuve de sa réussite. Même que nous glorifions tout ce qui devient mondial car ce qui est mondial est grand, important et partout! Nous sommes fascinés et nous nous prosternons. Nous craignons d’être submergés par cette vague immense en même temps que nous prions pour participer à son mouvement. Car le libéralisme est somme toute parvenu à transcender les frontières, à augmenter la richesse des peuples ainsi qu’à les ouvrir les uns aux autres…
Nous sommes devenus des citoyens ouverts, rationnels, évolués. Il y a quelques années, le mouvement de la rectitude politique (le politically correct) qui est une forme sécularisée de la charité chrétienne, nous a convaincus qu’il fallait se libérer de nos préjugés et accepter la différence, la connaître, l’inviter, l’accueillir. Nous avons compris que les humains sont égaux, qu’un asiatique est pareil à un blanc, qu’une mosquée vaut bien une église, que les immigrants sont Québécois bien qu’ils soient nombreux, et c’est normal, à continuer de s’identifier à leur communauté d’origine. Mais nous disons aujourd’hui qu’il faut être «inclusif» et le pluralisme de nos sociétés se présente comme le symbole de notre vertu.
Mais pendant que nous expions nos fautes, que nous tâchons d’excuser l’arrogance occidentale tout en recyclant nos contenants plastiques, quel contact avonsnous avec le pays? Nous avons bonne conscience, mais quel amour de la terre et de nos rivières? La géographie nous est étrangère… la géographie de notre terre mère: le lieu qui nous a portés, qui nous entoure, qui nous nourrît. Nous n’avons pas cessé de contempler nos paysages avec émerveillement, mais nous les regardons d’une façon détachée, superficielle, comme des touristes. Nous avons appris à nous comporter en visiteurs dans notre propre pays. Le goût du mouvement joue contre le sentiment d’attachement, contre celui de l’appartenance. Qui sait aujourd’hui parler de la faune des forêts et de «la flore laurentienne»? Nous ne savons plus identifier les arbres, les oiseaux, les insectes, les étoiles; nous ne connaissons plus les vents et les marées. Et les villages ont bien changé. Le rude, le rustique et le rural ont cédé la place au vernis, au lustre et aux villes standardisées.
Le mot «transmission» est redevenu de mode mais la tradition n’en continue pas moins de se perdre… laissée pour compte, à l’abandon, comme s’il s’agissait d’un accessoire désuet, d’une langue morte. À défaut de répéter les gigues et les turlutes de nos grands-parents parce leurs enfants – nos parents – ont préféré fredonner les hits de la radio, nous en avons inventé des nouvelles. Le «trad» des Colocs, de Mes Aïeux, de la Volée d’Castors nous prend aux trippes. Isabelle Boulay s’est mise au country et, surprise! le monde aime ça. Malgré la mondialisation, malgré l’avenir, quelque part au fond de nous s’expriment encore nos racines, nos origines perdues, nos rendez-vous manqués avec le passé. L’écho des générations est puissant. Il continue de retentir dans la mémoire de nos corps.
L’HÉRITAGE
Transmettre… plus facile à dire qu’à faire. Les choses sont devenues si compliquées avec les couples qui se font et se défont, avec les familles recomposées, que nous avons renoncé à nous y retrouver. Et puis, avoir des enfants n’apparaît plus comme un devoir mais un droit. Presqu’un privilège. Et pourtant, les liens du sang contiennent tout le mystère de la vie humaine! Chaque être humain étant à la fois portrait du père et de la mère: empreinte génétique, éducationnelle, psychologique. Image de Dieu, produit de son époque, expression de sa nation.
Les calices, hosties et tabernacles sont ici toujours très présents, mais leur sens s’est étiolé en même temps que notre Dieu. Le sens du sacré s’est dissipé. Parce qu’il n’y a plus rien de sacré, nous avons abandonné nos traditions, et l’idée de la lignée. L’idée du père comme dépositaire de l’autorité familiale est disparue. L’idée de la famille qui se reconnaît dans le nom de ses ancêtres. Qui, d’ailleurs, parle aujourd’hui d’honorer son père et sa mère… de leur faire honneur? Honorer, c’est remercier l’amour et la sollicitude, c’est respecter l’éducation prodiguée, c’est estimer le patrimoine légué… en le préservant pour le léguer à son tour. Honorer, c’est continuer le parcours qu’ont tracé pour nous nos parents et nos ancêtres.
«Dégénération» chante le groupe Mes Aïeux. L’esprit de famille s’est éteint avec l’individualisme, et la famille se meure.
Le mot patriotisme vient du latin pater… père. C’est donc l’amour de son pays et de ses ancêtres. Comme l’amour de la famille, cet amour devrait être inconditionnel, il devrait être respecté et nous procurer un sentiment d’unité, de force et de sécurité. L’amour du pays, c’est l’amour des siens, sans négation de l’autre, sans exclure personne. C’est un amour qui au contraire impose le respect, un amour qui rayonne et devient une source d’inspiration dans la conduite des projets particuliers. Un amour plein de fierté, qui invite à faire honneur aux bâtisseurs et à tous ceux qui nous ont précédés.
LE DÉNI
La nation, c’est un esprit qui émerge du passé – d’une géographie, de l’histoire qui s’y est déroulée, d’une langue et d’une religion, des rapports sociaux qu’ont entretenus les individus – et qui anime la façon d’être d’une collectivité. La nation est une âme! Elle n’est ni loi, ni mathématique. Elle n’est pas tout à fait la somme des individus qui composent une société. Et pour cette raison, résumer la nation à sa dimension culturelle – pour ne pas dire «ethnique» – a quelque chose de choquant, voire même de révoltant, surtout aujourd’hui où les communautés d’immigrants sont de plus en plus nombreuses. Car personne ne veut exclure personne. Non seulement cela nous apparaîtrait odieux, mais l’hospitalité est chez nous coutume. «Ne vous gênez pas, faites comme chez vous» car ainsi va notre nature enjouée et nonchalante à la fois. La maison est ouverte et il y a de la place pour tout le monde!
Mais quoi qu’on y fasse, et peu importe les façons de le dire, l’identité d’une nation procède par distinction et donc par exclusion. La nation n’est pas la société, mais une collectivité qui s’identifie à elle-même, à son passé et à une façon d’être qui lui est particulière. C’est un phénomène social normal et naturel qui, en soi, n’a rien d’immoral. La nation existe, voilà tout. De la même façon que la famille, l’environnement physique et la société où chacun de nous s’est développé constituent une réalité concrète, perceptible, vécue. Cette réalité appelle d’ailleurs un sentiment très spécial qui est l’amour des siens.
Mais avec la mondialisation et la globalisation, l’immigration et la diversité culturelle, nous tendons à penser que la nation n’a plus sa raison d’être. Nous croyons plutôt que l’unité des peuples doit correspondre au plus petit dénominateur commun de l’appartenance: aux lois qui régissent un territoire et, idéalement, aux valeurs qui fondent ces lois. La volonté de vivre ensemble prime sur l’affirmation de l’identité, ce qui n’est pas non plus une mauvaise chose.
La nation fait peur car son exaltation – le nationalisme – est considérée comme une chose vile, archaïque… vénéneuse! Comme un poison qui s’infiltre à tout coup dans l’organisme et conduit à sa dégénérescence. Le nationalisme se transformerait progressivement en chauvinisme, en ethnocentrisme, en xénophobie, en racisme, en fascisme et, dans les cas les plus graves, en une volonté de suprématie dont l’Histoire nous a présenté quelques pénibles démonstrations. À tout le moins, le nationalisme est vu comme une attitude primitive, bête et indigne de la civilisation. « Le nationalisme est une maladie infantile. C’est la rougeole de l’humanité!», en a dit le grand Einstein.
Pour où contre la mondialisation, la diversité culturelle, la nation, l’individualisme? Personne ne devrait avoir à choisir. L’envie de conquérir le monde, le souci de faire une place aux autres, l’amour des siens, l’instinct de sauver sa peau: tout ça est en nous. Mais ne pas avoir d’amour pour sa propre nation, c’est du déni. Et ne pas avoir de coeur pour sa patrie, c’est de l’égoïsme et de l’inconscience. Héros de nos sociétés postmodernes, à quoi pensent les actionnaires de nos entreprises qui revendent leurs parts – mais aussi nos infrastructures, nos ressources et nos emplois – à des «intérêts» étrangers? À leurs bénéfices nets? Nous parlons de transmission, de partage et d’héritage. Mais qu’avons-nous maintenant à offrir et à léguer, alors que nous avons tout vendu, tout dépensé, tout oublié?
Tout mène au détachement: la mobilité, le goût du changement, l’individualisme, les communications virtuelles, les réseaux fugaces et informes, l’économie mondiale, l’uniformisation des modes de vie par la globalisation. L’amour des siens n’a pas à être protégé par des lois, ou affirmé par des politiques. Il doit aller de soi. Mais voilà, nous sommes envieux par nature, infidèles par caprice. La quantité avant la qualité. Et si, pour toutes ces raisons, l’amour des siens devient insuffisant… quel amour de l’autre? Quelle volonté de vivre ensemble?
Dans nos sociétés démocratiques, tout se présente comme une option, un choix, une décision. Rien n’est obligé. Il n’y a que des libertés à exercer et des droits à faire valoir. Mais la nation n’est pas un droit. Elle nous précède et nous transcende. Du latin «natus», elle évoque la naissance et la filiation, les ancêtres et les descendants, le passé et le devenir. Elle propose une direction, un «sens». Et plus encore, elle prescrit un devoir envers son héritage matériel et spirituel: la patrie.
La «patrie»: la notion est vieillotte, presque ridicule. Pourtant, elle correspond depuis le début des temps à une vertu, une action noble et nécessaire. Il s’agit de protéger le territoire, de préserver les ressources et le patrimoine, de défendre l’intégrité de ses habitants et d’affirmer ses valeurs. Le patriotisme, c’est honorer la mémoire de ses ancêtres pour mieux servir les générations à venir.
Mais depuis l’Holocauste, après le nettoyage ethnique en ex-Yougoslavie, après celui du Rwanda, l’amour de la nation sème un doute sur sa légitimité et génère un soupçon de malveillance. Dès que «l’ethnicité» se mêle au domaine public, elle nous apparaît aussi menaçante que le fanatisme religieux. Voilà pourquoi nous ne saurions aujourd’hui chanter sans gêne notre histoire, nos réalisations, ce que nous sommes devenus et ce que nous voulons devenir. Et pourtant, ce qui fait la force d’une nation est précisément la reconnaissance de sa singularité et le désir de perpétuer son esprit. Le dilemme est fumeux. L’amour des siens, c’est une question de coeur, de fierté et de loyauté. Mais l’unité qui en découle en fait aussi une question de vitalité, de force et de sécurité.
L’amour des siens doit être pris au sérieux, être valorisé et favorisé. Car veiller aux intérêts de sa nation, c’est oeuvrer à sa survivance et à son autonomie. C’est une condition d’entrée dans le monde.
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