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La théologie au pied du Mur par Xavier Gravend-Tirole

J’arrive devant le douanier israélien. Que venez-vous faire ici? Suivre un séminaire d’études sur le métissage en Galilée, avec des universitaires de quelques pays du monde. Combien de temps? Cinq jours. Rien à déclarer? Non, rien à déclarer. Très bien, bon séjour chez nous.

Me voici dans le train qui longe la côte méditerranéenne, jusqu’à Haïfa, puis dans un bus pour le lac de Tibériade. Et de là, encore un taxi, jusqu’à Tabgha. Je voyage depuis 36 heures, à traverser espaces et frontières pour rejoindre ce groupe d’universitaires qui s’est retrouvé à Jérusalem deux jours plus tôt pour entamer un pèlerinage théologique sur le thème: Galilean Christology for the Global Age. Là, les réflexions sur les frontières et la diversité culturelle pourront être approfondies.

UNE PRISON À CIEL OUVERT

Ils sont rares dans le monde ceux qui ont le luxe de traverser les frontières comme on passe du salon à la cuisine. Certains, comme moi, ont la chance de voyager ainsi de pays en pays, d’univers en univers, alors que d’autres — comme par exemple les Palestiniens — sont cloîtrés dans une prison à ciel ouvert. Dramatique conflit qui saigne la région depuis plus d’un demi-siècle.

Le groupe d’universitaires au sanctuaire de Dan, près des sources du Jourdain.

Nous en avons parlé durant ce voyage académique. Car nous ne pouvons réfléchir sur le métissage en Galilée sans aussi penser à l’envers de cette jolie vision: les frontières qui se durcissent et les identités qui se replient sur elles-mêmes. Nous étions installés au Tantur Ecumenical Center, juste à la lisière du checkpoint reliant Jérusalem à Bethléem. Là, sous nos fenêtres, le mur s’étale comme un gigantesque anaconda prêt à étrangler un peuple. On dit que c’est pour se protéger du terrorisme que l’on a élevé ces enceintes de ciment, mais en réalité, sur 45,47 % des 5600 km2 du territoire cisjordanien, le gouvernement israélien interdit l’accès ou soumet à un régime de permis tous les Palestiniens — selon l’Office de coordination de l’ONU pour les affaires humanitaires (OCHA). Or si ce gouvernement avait vraiment voulu combattre le terrorisme, il n’aurait pas dépensé ses énergies à élever un mur et à multiplier les checkpoints, mais aurait prodiguer boire et manger, hôpitaux et écoles, institutions civiles solides et crédibles à la population locale. Pour construire une paix durable, ne faut-il pas en effet chercher à donner à la majorité des Palestiniens les moyens de respirer et de vivre décemment, plutôt que de voir en la violence la solution pratique à tous ces maux?

Ce mur, j’ai dû le traverser pour marcher jusqu’à Bethléem, alors que tout le groupe d’universitaires était déjà reparti. Une question ne cesse de me tarauder l’esprit: comment peut-on se servir ainsi d’une fortification aussi moyenâgeuse dans sa fonction et aussi technologique dans son procédé? Ce mur ne peut générer l’ouverture, condition essentielle pour la paix. Rarement, en fait, suis-je passé par un sas de sécurité plus déshumanisant. À l’aller, pour pénétrer dans les territoires occupés, aucune véritable difficulté. Mais au retour, un couloir grillagé jusque sur le plafond évoque plus la prison que la démarcation d’un territoire.

À l’opposé de ce qu’une rencontre humaine peut être, passer ce mur donne l’impression d’être un animal à pâture.Une voix stéréophonique ordonne la marche à suivre pendant qu’un jeune soldat contrôle la machine à rayons X depuis un bunker vitré. Ainsi sommesnous filtrés comme des moutons. Puis une autre femme demande aux Palestiniens depuis un autre bunker vitré de lui donner sa passe, et de mettre la main dans une machine qui reconnaît les empreintes digitales. Les relations humaines, au nom de la sécurité, sont remplacées par des rapports mécanisés où l’autre devient une chose, un numéro, une menace potentielle. Or, quand ce fut mon tour, la soldat ne prit même pas la peine de regarder la photo dans mon passeport, mais me fit signe de poursuivre immédiatement ma route jusqu’à la sortie. Sans qu’il y ait eu plus d’humanité dans le contact, la facilité pour les Canadiens s’est fait sentir. Les frontières ne sont finalement pas les mêmes pour tous.

DES PONTS CONTRE DES MURS

Comment construire des ponts plutôt que des murs entre nous tous? Bien des exemples, dont le métissage, permettent de croire en la porosité des frontières. Le voisin ou l’étranger ne sont pas que des menaces: l’échange enrichit facilement. La réflexion que nous propose Virgilio Elizondo, titulaire de la chaire de pastorale et de théologie hispanique à Notre Dame University, et organisateur du voyage en Galilée, pose la question des frontières et des identités à partir de la théologie. «Quel passeport aurait Jésus aujourd’hui? » se plaît-il à demander.

Sa réflexion tient sa source de son expérience comme mestizo au sud des USA, vers le Rio Grande et le Texas. Là-bas, quand on est comme lui, on n’est ni blanc ni noir: on n’existe plus. Ni tout à fait chez soi au Mexique, ni tout à fait chez soi aux USA, les mestizos se demandent où se trouve leur identité – et plusieurs d’entre eux choisissent d’en oublier une pour devenir entièrement l’autre, mutilant ainsi une partie d’eux-mêmes. Mais pourquoi se mutiler? Ne peut-on pas penser plutôt la double-identité? C’est ainsi que Virgilio a voulu redonner un sentiment de dignité aux métis. Plutôt que de n’être que Mexicain ou seulement Américain, il revendique les deux identités au complet – pas à moitié.

Sa réflexion pourrait être appliquée à bien d’autres contextes. Car suite à la mondialisation, la globalisation et la planétarisation de notre univers humain, les frontières semblent s’effriter à la vitesse du zapping télévisuel. Des flux migratoires aux échanges commerciaux entre pays, les identités n’ont plus la même signification. Cela est surtout vrai pour les nationalités, qui se croisent et s’additionnent – ou pour la vie quotidienne, traversée par de multiples éléments provenant des quatre coins du monde. Et pourtant, on ne peut pas se dire que c’en est fini de la frontière. Elle a son rôle, sa valeur, sa pertinence. Seulement elle ne peut plus être aussi rigide et cloisonnée qu’elle le fut dans le passé. Nous avons besoin de penser sa porosité et les phénomènes hybrides qui enjambent – ou embrouillent? – les définitions.

Nous sommes donc une vingtaine de chercheurs de Paris, Madrid, Rome, Mexico, New York, Chicago,… à nous retrouver ensemble dans ce voyage. Ce mélange des langues est déjà annonciateur du métissage. Nous n’en parlons jamais complètement une: les discussions peuvent commencer en anglais, se poursuivre en espagnol ou en français, et revenir à l’anglais, sauter parfois à l’italien ou même switcher d’une langue à l’autre… Forts de nos différences, nous sommes à penser de nouveaux modes de communication qui se construisent dans les demiteintes, les double-emprunts, le surgissement du neuf.

Le format académique compétitif, par exemple, typique des rencontres universitaires, fut remplacé par un format coopératif. C’est ce que Virgilio appelle la teología de conjunto: faire de la théologie ensemble, sur les sites archéologiques, dans les restaurants et pendant les trajets de bus, plutôt que dans le contexte formel d’un séminaire avec des présentateurs et des réactions de la salle. Il ne s’agit pas là d’un simple caprice: il correspond au contraire au concept de métissage, qui respire dans un système ouvert, parfois ludique et imprégné de gratuité. Car le métissage n’est pas une idéologie. Ni principe ni substance, le métissage est généré par la rencontre dont il s’agit de saisir simplement son processus, sa manière de fonctionner, son impetus.

L’EXEMPLE DU RABBI DE LA GALILÉE DES NATIONS

Le lac de la Galilée des nations.

À la base de la réflexion sur le métissage se trouve le milieu de vie où le Dieu des chrétiens a choisi de s’incarner: la Galilée. Surnommée «Galilée des nations» dès le Premier Testament, cette région au nord de la Judée voyait différentes cultures se côtoyer, comme en témoignent Tibériade et Sepphoris, deux villes gréco-romaines importantes de la région. Alors que la première est à plusieurs heures de marche de Nazareth, la seconde n’était qu’à une heure, et l’on pourrait facilement imaginer Jésus être avec sa famille un banlieusard de la grande ville cosmopolite de Sepphoris. De même, Pierre, le premier originaire de Capharnaüm, se trouvait à l’orée des contrées païennes. Et plusieurs fois les disciples se sont promenés dans les contrées où les Juifs étaient moins nombreux, comme vers le nord, où se trouve le sanctuaire païen dédié à Dan et le palais d’été d’Hérode. Bref, cette région bigarrée et traversée par diverses influences culturelles, ne fut ni homogène ni monolithique.

Virgilio Elizondo sourit aussi à imaginer que le fils de Marie, aux yeux de ses contemporains, pouvait être considéré comme un fils de bâtard: un fils n’ayant pas de père… Car peut-être Marie avaitelle eu une aventure avec un soldat romain de l’époque? Sans s’arrêter à la vérité historique ou théologique de la question, l’intérêt du propos réside dans le rapport aux contemporains. Dieu le Père aurait aussi accepté le risque de voir son fils traité de bâtard. Ainsi, tous les bâtards de la terre peuvent aujourd’hui se reconnaître en l’expérience de Jésus.

Bref, que Jésus soit galiléen ne le rendait pas très populaire auprès des siens. Les Judéens de Jérusalem, qui avaient le pouvoir sur le judaïsme mainstream, se moquaient de l’accent des Galiléens, qui parlaient mal l’hébreu ou l’araméen. Si le métissage consiste à vivre dans l’entredeux des frontières et que le rabbi de Galilée se soit situé sur les pourtours de ce judaïsme mainstream, cela ne devrait-il pas alors avoir une importance capitale dans notre manière d’envisager la révélation divine? Si Dieu ne se reconnaît pas seulement dans les pauvres et les exclus, mais aussi dans les entre-deux, le périphérique et l’indéterminé, comment penser théologiquement l’enjambement des délimitations?

Il est intéressant de relire le combat de Iéschoua contre l’exclusion sociale à cette lumière. À vouloir abolir les frontières entre les purs et les impurs, en guérissant les lépreux et en mangeant avec les collecteurs d’impôts, il abolit la démarcation établie par les être humains. Pour lui, les frontières sont secondaires et ne doivent pas empêcher l’humanisation des relations. Ainsi, les opprimés et les pauvres, les insignifiants et les no-where, ont-ils pu recouvrer avec lui leur dignité.

Suite à ces réflexions sur l’histoire du rabbi de Nazareth, le mystère de Pâques prend ainsi de nouvelles couleurs. D’une part, Jésus sera rejeté par les siens parce qu’il rejette lui-même le rejet, alors qu’à la résurrection, Dieu montre que le rejet doit être rejeté. Les limites ne sont donc pas toujours celles que l’on pense… D’autre part, le mystère pascal affirme que le passage, le processus et le devenir l’emportent sur l’immuabilité. La résurrection échappe à la fixité. C’est dans le mystère d’un passage que l’on se redécouvre vivant autrement, nouveau. Deux interprétations qui caractérisent le métissage.

PAR-DELÀ LES FRONTIÈRES, LA MER…

Afin d’abolir le mur qui divise Israéliens et Palestiniens, il est évidemment nécessaire de trouver les moyens de tisser de nouveaux liens de confiance entre les deux peuples. Ainsi pourrait-on penser l’insécurité sur le mode positif de l’hospitalité: oser voir l’autre comme un hôte à accueillir et non comme un danger à passer aux rayons X.

Certes, bien des plaies sont d’abord à panser pour rétablir le dialogue. Mais à long terme, plutôt que de mettre sa confiance en un mur qui divise, pourquoi ne pas construire les ponts culturels, sociaux, politiques auxquels nous convie l’exemple du rabbi de Galilée? Outre les ponts, pour oser la rencontre, les métis nous montrent comme il est important d’apprivoiser l’insécurité, le vide, l’inconnu. La mer Méditerranée ou l’océan Atlantique n’ont-ils pas été des espaces de rencontres autant que des frontières naturelles? C’est par ce vide que la rencontre s’épanouit.

Les bâtisseurs de paix auraient finalement avantage à s’inspirer de l’expérience des métis. En effet, ceux-ci, ne sachant pas exactement d’où ils sont, apprennent malgré eux à vivre dans le doute, l’ouverture à autrui et à oser l’inconnu. Aussi, dans leurs allers et venues entre deux cultures, ils expérimentent régulièrement le dérangement fécond et l’audace de la nouveauté.

Après tout, les métis ne sont-ils pas comme les velcros de notre monde qui se fragmente?


POUR ALLER PLUS LOIN
1 V. ELIZONDO, V., The Future is Mestizo — Life Where Cultures Meet, Revised Edition, Boulder, CO, University Press of Colorado, 1988 [2000].
2 J. AUDINET, J., Le temps du métissage, Paris, Les éditions de l’Atelier, 1999.
3 A. MAALOUF, Les identités meurtrières, Paris, Éditions Grasset & Fasquelle, 1998.