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Bernard Émond - L'alouette en colère par Marie Riopel
Dans son dernier film, le scénariste et réalisateur Bernard Émond pose un regard pudique sur le malheur du vrai monde. Il se pratique chaque jour, durant sa marche dans le quartier Jean-Talon au centre-ville de Montréal. Il se laisse ainsi toucher par les gens qu’il croise en silence et sans sa retenue naturelle, il observerait bien longuement certaines personnes.
Il m’attend attablé à un bistro de la rue Saint-Laurent où il termine une autre entrevue pour la sortie de son film Contre toute espérance1 autour d’un lunch. Ce n’est pas un habitué des restos branchés. Il fait beau, la terrasse est pleine. La cacophonie de la circulation et du service aux tables s’estompe alors qu’il s’ouvre peu à peu sur sa vie. Bernard Émond a grandi sur la rue Bernard dans Outremont. «Mais ma mère comme toute sa famille venait du quartier Hochelaga-Maisonneuve. Mon enfance a donc été marquée par la différence entre deux classes sociales; je réalisais bien que mes amis n’étaient pas comme mes cousines. Un terreau parfait pour devenir anthropologue drette-là,» dit-il en riant.
A l’école Querbes, puis au collège Saint-Viateur, ses copains de classe sont fils de docteur et d’avocat. «Ma mère, elle, travaillait à l’usine à 14 ans; mon oncle était pompier du quartier; ma tante sur le béesse. Très jeune, j’ai été inoculé du virus de la colère contre le système, surtout face aux inégalités sociales. Sans entrer dans les détails, la famille chez nous c’était…» Il se ravise. «Disons que j’ai eu une enfance troublée.»
Sa curiosité intelligente lui vient surtout de bons profs qui lui ont ouvert l’univers des livres et des films. Ça lui a permis de «grandir droit. La littérature et le cinéma m’ont permis de m’évader d’un milieu familial lourd. Je suis devenu très tôt un lecteur assidu et un cinéphile.» Avec les livres, le jeune Bernard se sent moins seul et comprend qu’on peut faire du sens de la douleur…
À LIVRE OUVERT
Fort de son expérience d’écartelé entre deux mondes, Bernard Émond étudie l’anthropologie. « Je voulais comprendre l’écart social dans ces années très politisées. Sinon, je serais allé en littérature, car c’est bien là mon grand amour. » Chaque livre l’enrichit. Il les choisit avec soin ou alors se laisse tenter par les recommandations d’amis. « Un livre mène souvent à l’autre et je suis intrigué par cette chaîne de bouquins et de films qui se suivent malgré nous. C’est un mystère que je trouve très beau.»
Invité à parler de ses lectures du moment, il s’enthousiasme. «Je viens de terminer Shusaku Endo, un auteur japonais chrétien, j’ai lu sept de ses romans. Une splendeur. Il faut commencer par Le fleuve sacré2.» Il était à passer au travers de l’oeuvre de Joseph Roth. «Un auteur autrichien mort à Paris en 1939. Je termine à peine La légende du Saint-Buveur3 que j’ai beaucoup aimé.» Bernard Émond lit constamment. Beaucoup de romans et des essais. Il aime Jean-Claude Guillebaud, auteur de La force de conviction (2005) et journaliste au Nouvel Obs. «Il faut aussi que vos lecteurs lisent Les échos du silence4 de Sylvie Germain. C’est absolument fantastique.» Mais revenons à son histoire à lui.
Il se retrouve dans la vingtaine amoureux fou de la littérature et du cinéma. Alors qu’il étudie en anthropologie à l’Université de Montréal, il expérimente avec un des premiers magnétophones Sony portatif disponible au comptoir audiovisuel. «J’ai commencé à faire de la vidéo documentaire. Mon mémoire de maîtrise portait d’ailleurs sur le cinéma photographique. Donc la littérature m’a mené à l’anthropologie, l’anthropologie m’a ramené à la littérature et au cinéma.» Il devient documentariste et y fait sa réputation de travailleur acharné. Surtout parce qu’il a eu le goût de raconter des histoires. Lui qui en lit tellement.
SENSIBLE AU FROID
Une des expériences importantes de sa vie vient des années passées dans le Grand Nord. Jeune trentaine, il est engagé là-bas par un organisme de télévision pour former des réalisateurs Inuits. «J’ai aimé cette culture à travers de nombreuses lectures et sur place, j’ai su que je l’ai aimé sans la connaître. Je me suis retrouvé chez eux devant un mystère presque insondable. Il y a quelque chose d’irréductible chez ces gens et j’ai vraiment découvert la complexité de la vie parmi eux.» Face à cette culture en perdition, touchée par d’énormes problèmes sociaux, Bernard Émond a ressenti une espèce de culpabilité du colonisateur. «Je suis un blanc, je suis en haut et d’une certaine façon je suis partie prenante du système qui saccage cette culture. D’un autre côté, ce n’est pas moi.»
Il voit bien que la nation Inuit a été mise à mal par son contact avec les Blancs mais en même temps, il n’est pas l’homme qui lève trop son verre au bar et qui bat sa femme en rentrant le soir. «Les généralités qu’on aime bien faire quand on est étudiant sont devenues plus subtiles. Je me suis rendu compte combien c’était une situation complexe.» Il trouve aussi le Nord sur sa boussole puisqu’il découvre ce qui l’intéresse dans la vie: le territoire des bons romans, cet espèce de lieu au confluent des pouvoirs et des déterminismes sociaux. «C’est aussi le territoire de l’anthropologie mais surtout le centre de gravité du cinéma que je veux faire.»
GARS DE VILLE, GARS DE BOIS
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| La Neuvaine: Jeanne (Élise Guibault) |
Sur sa vie actuelle, il dira très peu. Fils unique, il a lui même un fils unique. « D’un précédent mariage, j’ai un fils de 33 ans, boulanger et je suis grand père. Je vis modestement dans ce quartier nord de la rue Saint-Laurent. Je suis marié à Catherine Martin (documentariste) depuis 10 ans. Je mène une vie absolument sans intérêt.» C’est presque un mal nécessaire explique-t-il, pour avoir le temps d’écrire des histoires pour le cinéma.
Des histoires qui peuvent aider à comprendre qui il est. «J’ai recyclé presque tous mes documentaires dans mes films de fiction. Il y a toujours des pans autobiographiques dans mon oeuvre. Par exemple, mon grand-père et deux de mes oncles étaient aphasiques – (c’est la condition de Guy Jodoin dans son dernier film) disons que je vampirise un peu mon passé.» Il faut bien parler de ce qu’on connaît.
Parmi les choses qu’il aime dire sur lui, il s’est construit une petite cabane dans le bois, isolée, sur le bord d’une rivière près de Maniwaki. «J’y passe cinq à six semaines durant les doux mois de l’année, parce qu’il n’y a ni électricité ni eau courante. C’est mon refuge.» Sa compagne y vient si elle a le temps, mais il s’y retrouve souvent seul. Devinez ce qu’il va faire tout de suite après la sortie en salle de son dernier film?
Cet amour du bois, il le doit aux Clercs de Saint-Viateur à l’époque du Cercle des jeunes naturalistes. «Nous profitions d’une colonie de vacances, à Port-au-Saumon dans Charlevoix, qui était tenue par un père extraordinaire, Jean-Baptiste Genest, vous le connaissez peut-être? À 80 quelques, il est encore actif.» Cet homme lui a appris le bois, le bonheur de camper. «J’ai jamais gagné le prix du campeur du jour parce que j’étais toujours assis sur une roche en train de rêver, évoque-t-il en riant. Reste que j’ai une dette énorme envers ces gens-là.» Il préfère d’ailleurs les personnes d’un certain âge et s’avoue peu de liens avec des jeunes qui ne sont pas cinéastes. «C’est vrai que je suis à l’aise avec les gens âgés.» Orphelin, il maintient des liens avec la dernière parente qui lui reste, une tante de 99 ans. «Elle est presque aveugle mais à part ça, tout va bien.»
DIGNE DE FOI
Comme le chante Félix Leclerc, Bernard Émond a vu «entre la chair et l'os s'installer la colère» face à ce qui se passe au Québec. «Je me rends compte à 55 ans que je vois reculer la plupart des idéaux auxquels j’ai cru. Je suis en colère devant l’individualisme qui se généralise; devant ce qui se passe culturellement, politiquement. Je suis en colère tout le temps!» Heureusement, il arrive à canaliser cette colère dans les films qu’il fait. Pour calmer le volcan, il essaie de doser certaines choses. Il a réduit l’écoute de la radio, il a pratiquement éliminé l’écoute de la télé… On fait ce qu’on peut. «Rossellini disait que le pessimiste est en fait, le véritable optimiste. Le pessimiste voit le mal et ne l’accepte pas. L’optimiste se résigne en se disant qu’il ne peut rien, mais cette attitude ajoute au mal. Le pessimiste se désole et se met en colère. Je pense que c’est déjà un acte de foi.»
Beaucoup de chrétiens ne comprenne pas que Bernard n’aie pas la foi avec les films qu’il fait. «Pourtant je ne l’ai pas. Par contre, tout ce qui me reste de mon héritage chrétien ce sont des valeurs humanistes. Je crois en quelque chose qui est digne de foi.» Il demeure sensible à ce que certains chrétiens lui ont apporté: Quand Simone Weil ou Sylvie Germain creusent le silence de Dieu, par exemple: Dieu ne parle pas. La foi c’est d’écouter ce silence. «Je ne me dis pas athée, je ne le dirai jamais. Je suis profondément agnostique. Je n’ai aucun problème avec l’héritage chrétien mais ça ne me rend pas un supporter du dogme.» Il a beau ne pas être croyant, il y a des choses de cet héritage qu’il veut conserver. Telles les trois vertus théologales: la foi, l’espérance et la charité – sujet d’une trilogie, dont le deuxième volet Contre toute espérance. «Si un parti politique avait le Sermon sur la montagne dans son programme, il aurait de bonnes chances d’avoir mon vote.» [Rires…]
PRÉSENT AU MONDE
Il considère comme une tragédie le rejet de tout ce qui est catholicisme. Dans ses films, Bernard Émond se sert des métaphores que la religion lui donne. «Ça fait partie de nous… je veux conserver cet héritage-là. Ce sont les fondements mêmes de notre culture et je revendique cette vérité, j’ai le droit de m’en servir!» Si ce n’était de lui, qui montrerait ça sur grand écran au Québec?
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| Contre toute espérance: Réjeanne (Guylaine Tremblay) et Gilles (Guy Jodoin). |
Sensible aux artistes qui doutent «je lis Péguy: je braille…» Il se définit comme un catholique non croyant. «La charité c’est ce qui reste quand il n’y a plus rien, a-t-il dit pour décrire l’embryon du troisième film de sa trilogie. Au moment de l’entrevue, le synopsis était écrit. «Je peux vous dire que je vais tourner cet automne, avec Elyse Guilbault dans son personnage de Jeanne (La Neuvaine) qui revient. L’action se déroule en Abitibi et j’arrive de deux semaines à Normétal.» Travail, travail, travail. Il n’a donc pas le temps de courir les galeries, les musées, ni d’écouter la télé, ou de voir le dernier film policier américain au cinéma.
Pour décompresser? Dans l’art qu’il consomme, il ne cherche nullement le soulagement. «Je cherche à être plus présent au monde. Bon ok, avoue-t-il devant mon air perplexe, je regarde un vieux film de Catherine Hepburn à la télé de temps en temps, mais si je me fie à l’espérance de vie, je vais mourir dans 20 ans. Il faut que je regarde ce qu’il y a autour de moi. C’est la seule vie que j’ai. Je suis habité par un sentiment d’urgence.» Rien dans un voyage autour du monde, une voiture de l’année ou un trip sur voilier dans les mers du Sud ne l’intéresse. Bernard Émond veut surtout être attentif à ne pas perdre son temps. «Ce qui ne veut pas dire que je sois un bourreau de travail.» Quoique.
Quand il pense à ses amis qu’il néglige, il se dit souvent qu’il vit beaucoup trop pour son travail et ses livres. De vieux amis solides, des compagnons de travail, sa conjointe qui fait le même métier. Bernard Émond est un homme en retrait, un solitaire. «J’aime beaucoup la ville, je marche énormément une ou deux heures par jour. À pied, on voit ce qu’on ne voit pas autrement, comme les différences sociales. Je marche et j’écris ensuite. Tellement, que je n’arrive pas à écrire si je n’ai pas marché.» Fin observateur, il envie pourtant certains de ses amis qui sont de vrais bons questionneurs.
On s’en doute, capturer un auditoire n’a pas de secret pour lui, ni le fait d’exprimer clairement une pensée. «Mais arroser la plante, je n’ai pas cette pédagogie. J’en connais des vrais bons et je sais que je n’ai pas ça en moi.» Son bonheur est fait de petits riens. «Je contemple le lever du soleil en amoureux de la lumière. J’ai beau être en colère tout le temps, beaucoup de choses m’enchantent. Je regarde mon chat, je lis un bon livre.»
ESPÈCE EN VOIE DE DISPARITION
Ces temps-ci, ses pensées tournent autour du fait que les gens de sa génération sont responsables d’un désastre culturel. «Je me rends compte qu’au Québec on est en train de couper tous les liens qui nous relient au passé.» Bernard Émond a quelque chose à souligner à gros traits, il s’agit d’ailleurs largement du sujet de son prochain film. «Il existe une nécessité de la transmission sans laquelle on est mort! Autrement dit, il faut parler à nos enfants, à nos petits-enfants.» Transmettre ne veut pas dire imposer, précise- t-il. «Il faut constamment s’en rappeller. Je pense que notre héritage, paysan, Canadien-francais, Québécois, catholique, ouvrier… il faut qu’il sache d’où on vient. Il faut transmettre le goût de la lecture. Nous vivons un péril culturel à l’échelle de la planète. Après se nourrir, c’est ce travail de transmission qui est le plus important.»
Le vide qu’on a créé pour faire place à la culture de masse américaine et à la mondialisation du marché a fait du Québec une culture en voie de disparition. «La richesse de cette culture de paysans des années 1950 aux années 2000, ne doit pas disparaître.» Avant de parler des baleines et autres animaux en danger, le cinéaste s’attaque à la bête humaine qui jette le bébé avec l’eau du bain. Au secours, notre monde se noie!
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