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Communiquer n'est pas communier par Hélène Côté

L’informatique et les médias ont fait leur révolution. L’utopie de l’infor mation immédiate et de l’expression de soi sans entrave s’est finalement réalisée et nos vies ont été changées plus que nous l’aurions imaginé. Car c’est la réalité qui perd de la valeur…

L es nouveaux dessins animés – comme Shrek, dont l’expression et la gestuelle des personnages imitent en tout point celles des humains exercent une fascination très spéciale où l’admiration se mêle à la perplexité. L’animation numérique a décodé les mouvements du squelette humain, la contraction des muscles, la dilatation des pupilles. L’effet de réalité est puissant en même temps qu’il est détrompé par la fantaisie, les couleurs vives, le caractère grossier des dessins qui plaît tant aux enfants. En fait, le dessin est animé par le mouvement, et plus que cela… les personnages paraissent ani més… par un je-ne-sais-quoi qui ressemble à l’âme! Mais une âme truquée, où transparaît finalement quelque chose de faux, mais démontrant qu’il est maintenant possible de mentir à ce sujet. Fort heureusement, la dramatique du scénario et le comique des situations nous emporte et nous protège d’un malaise qui pourrait bien surgir à la vue de ces êtres mibêtes mi-humains, fusion de matières, d’espèces, de genres, d’âges et d’époques.

Reste que nous nous habituons peu à peu aux androgynes, aux mutants, aux androïdes mêlant biologie et technologie, aux êtres hybrides. Il y a, bien sûr, le cinéma de science-fiction. Mais aussi, la publicité qui nous présente des hommes musclés et imberbes, aux moues aguicheuses rappelant le sexe féminin. Elle affiche aussi des jeunes filles habillées et maquillées comme des femmes – ou plutôt comme des prostituées gâtées par le luxe, imbibées de cette luxure suggérée par leurs poses et corrompues jusqu’à l’os dans leur minceur, manifestation dernière de leur naïveté. L’homme, la femme, l’enfant deviennent interchangeables à force d’être indifférenciés, manipulées par pièces décomposés et recomposés dans l’indifférence d’un pouvoir intéressé. Des êtres mixtes – humains chosifiés et pixelisés – ont ainsi taillé leur place dans notre paysage sous nos yeux émerveillés.

L’art et la science ont chacun de leur façon pratiqué ces transmutations, ces métamorphoses: changements d’allure, de formes, de matières et même de nature. Dans l’art, des perceptions et des émotions sont ainsi représentées à leur paroxysme. Dans la littérature, la raison est poussée à l’absurde et les valeurs virées à l’envers laissant un monde déboussolé, sans vrai repère. La science soucieuse de l’origine des choses entreprend d’en déjouer le dénouement, éliminant un gène, ajoutant une molécule, clonant une cellule souche. Par une curiosité joyeuse ou morbide, l’humanité a depuis toujours aimé imaginer la transformation de la réalité humaine. Toujours, le résultat fascine, évoquant la frontière jamais nette où l’humain cesse d’être humain, posant cette question encore non résolue de ce qui, précisément, le définit.

Les médias habituent l’humain à l’inhabituel. Ils l’habituent ainsi aux meurtres et à leur résolution facile par traces d’ADN, à la colère des parents d’enfants tués dans les accidents de voiture, à la tolérance zéro et aux accommodements raisonnables, au chagrin des exclus des téléréalités, au danger des frites et des hamburgers, aux bienfaits des laveuses-sécheuses à chargement frontal qui permettent d’économiser le savon, l’eau, l’énergie!

Ce qui est anecdotique devient important, ce qui est relaté devient vrai, ce qui est commenté devient valable. Et ce qui est important devient phénoménal… à condition bien sûr que l’affaire suscite l’intérêt en regard de sa nouveauté, de son caractère choquant ou collectif: semble-t-il que les gens veulent tout entendre de la tempête qui a sévi la veille et qui les a immobilisés sur l’autoroute.

Les gens veulent être dans le coup et s’informent alors de ce nouveau phénomène «de l’utilisation du mot pute par la jeune femme moderne»1bien que le «phénomène» ne concerne en fait que trois ou quatre jeunes filles dites branchées parties de l’entourage du journaliste. En fait, lorsqu’ils ne pêchent pas par démagogie – la réalité des journalistes devient la réalité de chacun par média interposé. Car les journalistes se ressemblent: ils partagent une culture universitaire et vivent à Montréal, s’entichent des vedettes méconnues du grand public, vont prendre une bouchée dans le Vieux et un verre sur l’avenue Mont-Royal; ils prônent le recyclage en même temps qu’ils consomment culture, mode et techno; ils vivent sur le Plateau et méprisent les banlieusards qui utilisent l’auto; ils sont contre Bush et n’aiment pas trop Mario Dumont; ils s’intéressent aux religions mais pas au catholicisme. Ils partagent un même savoir, les mêmes idéaux et fréquentent les mêmes lieux et les mêmes gens.

Les journalistes ne font pas que rapporter l’information. Ils annoncent des événements et proposent des goûts, des modes de vie. Ils sont à l’affût des tendances… soient-elles insignifiantes, vulgaires ou ridicules. Et encore, le culte de la première et de l’exclusivité les pousse maintenant à débusquer «les créateurs de tendances» ou, pour dire les choses autrement, à signaler des tendances avant même qu’existe une «tendance». Alors que les entreprises de relations publiques s’affairent avec ce qui est important, les journalistes s’occupent de ce qui est marginal. Car ainsi va le journaliste qui a du pif: il ne rapporte pas la réalité, il la précède, lui trace la voie.

En fait, l’information précède toujours la réalité. Le bulletin de nouvelles de 22 h est formaté pour contenir une heure de manchettes et de reportages, le quotidien a déjà imprimé le contenu publicitaire qui sera publié le surlendemain avec la une.

D’ailleurs, dans le déluge de l’information continue, dans la facilité de l’instantané, dans cette orgie de données et d’archives, dans la profusion de caméras et de micros, de portables, de courriels, de satellites, dans l’abondance de magazines, de journaux, d’émissions, de diffuseurs, de producteurs, de blogues, d’hyperliens et de portails Internet… il est censé de croire que ce dont on ne parle pas n’existe pas.

Personne ne peut vivre constamment dans l’incrédulité.

Si l’important était d’être informé, nous pourrions nous demander de quoi faut-il être informé? Faut-il vraiment savoir ce qu’a pensé le chroniqueur sur l’émission regardée la vieille? S’agit-il de connaître le temps qu’il fait avant de mettre le nez dehors? Ou de connaître le résumé d’une œuvre qu’on se dispensera de lire (et de se procurer)? Sans doute ne pourrions nous pas nous passer du cahier hebdomadaire sur «l’auto» publié par un grand quotidien, ni du cahier «beauté» qui annonce les nouveautés cosmétiques, ni même du cahier «gourmand» qui nous informe des nouvelles saveurs santé et de ce qui se cuisine dans les cafétérias d’école parce que les parents ne questionnent plus leur enfants.

En fait, ce n’est pas le sujet de l’information qui importe mais bien le fait d’être «informé», peu importe la nature de cette information. Remarquez que nous ne sommes pas si informés de ce qui se passe à notre hôtel de ville. Nous le sommes «après coup», dans le cas où aurait été décidé quelque chose d’insensé ou de scandaleux. Les médias ne nous renseignent que très peu sur l’ordre du jour et sur nos possibilités d’exercer notre «citoyenneté». De toute façon, le temps nous manquerait. Il y a des films à voir, des choses à acheter, nos messageries qui attendent.

L’idée est d’être dans le coup. D’embarquer dans le bateau de l’Internet et des nouveaux médias, d’acheter les nouveaux gadgets qui nous permettrons de télécharger les émissions que nous écouterons en balladodiffusion, des écouteurs dans les oreilles, coupés du monde mais branchés sur l’actualité. Car désormais, il faut être à l’avant-garde pour être de son temps… L’équation est simple: celui qui n’est pas inest out.

Le mot «communication» vient du latin communicarequi veut dire «partager», «mettre en commun». Les mots «communauté» et «communion» sont apparentés. Le premier réfère à des relations communes, le second évoque la participation commune à un devoir.

Communiquer, c’est donc partager une information, une idée, pour que personne ne soit en reste. Idéalement, ce serait une façon de faire «communauté», d’être uni dans l’exercice de cette responsabilité.

Combien de mal a-t-on pu dire de l’auteur Nelly Arcan? Les amateurs de people ont méprisé la putain qui écrit des livres pour devenir une célébrité tandis que les lecteurs ont dénoncé l’écrivain qui fait la pute pour mieux vendre ses livres. Dans tous les cas, on l’accuse de mauvaise foi et de bien profiter d’un monde qu’elle dénonce. Comme si personne ne pouvait à la fois se révolter contre une dictature et en être l’esclave. Lui pardonnera-t-on, un jour, de partager les obsessions de notre époque? Lui pardonnera-t-on d’avoir donnéde la profondeur à ce qui devait rester «superficiel»?

Dans son œuvre – comme dans la vie, les médias s’imposent et s’incrustent dans la réalité comme une force supérieure avec laquelle nous devons composer2. Les médias s’incrustent en imposant une esthétique évoquant la porno et en nous soumettant par la force des choses à ses diktats. Personne n’y a échappé: nous avons tous remarqué ces images de femmes parfaites mais surnaturelles qui obligent le regard, envahissant nos vies par l’omniprésence faussement charnelle de leurs décolletés prêts à éclater, de leur bouche-pulpe, de leurs cheveux chatoyants et de leurs jambes sveltes et fermes, ces femmes toutes également semblables et fascinantes, toutes manufacturées par la chirurgie esthétique et perfectionnées par Photoshop se languissant partout chez les marchands de journaux, à l’épicerie, à la télé, sur la devanture des boutiques, sur les réclames qui bordent les autoroutes.

Il faut être aveugle pour ne pas les avoir vues, ou pour ne pas avoir vu, de nos yeux vu, les jeunes filles qui aujourd’hui s’en inspirent, par mimétisme, par la conscience encore confuse que pour gagner, il faille aujourd’hui se soumettre à cette image – ainsi qu’à tout ce qu’elle suggère – qui fascine même les pères et même et les mères, elles en sont certaines tellement elles en sont elles-mêmes fascinées.

Nous nous enveloppons d’une «burka de chair», dit d’ailleurs l’auteure avec gêne, presqu’en s’excusant. Une burka qui jette un voile sur le corps humain qui ne saurait être vu tel quel, avec des bourrelets, des poils, des rides, des cheveux gris. Les médias, croit-elle, nous enjoignent à refuser l’humanité du corps. Pour être un bon citoyen de son temps il faut s’empêcher de vieillir, maintenir la forme et aller au gym courir contre la montre, masquer par des injections de botox les signes d’expression sur le visage, respecter la mode qui nous dénude et provoque à tout coup un sentiment d’inadéquation en regard des modèles qui nous entourent. Nous jugeons maintenant l’humain à partir de ce qui n’est pas humain (y compris, surtout, dans le sport!). Heureusement, pense-t-elle au travers de ses personnages, nous vivons à l’époque des animaux-machines où les corps se démontent en pièces détachées pour mieux se faire remonter.

Nous vivons dans un monde fétichiste. L’image a pris le relais de la vie.

Communiquer, c’est partager. Les médias concernent l’aspect technique des communications: c’est le moyen utilisé pour partager l’information que nous voulons transmettre. Or, ce n’est pas l’information mais les médias qui accaparent nos vies, notre argent, notre temps, notre façon d’être et de penser. L’information n’est plus que le prétexte des médias qui se perfectionnent chaque jour, devenant plus lumineux, plus accrocheurs, plus «utiles», plus performants. Nos médias maintenant nous suivent partout dans la poche, où qu’on aille dans le monde, avec ou sans fil, à chaque heure du jour et de la nuit. Il n’est désormais plus possible de «rompre» la communication.

Les plus jeunes qui ont eu accès à Internet dès l’enfance ne sauraient aujourd’hui se passer de la technologie. Qui l’eût cru, mais ne pas se trouver immobiles devant un écran, ils trouvent ça plate. Certains même éprouvent un manque de ne pouvoir communiquer avec leurs amis. Pour ceux-là qui ont pris l’habitude de cliquer et de zapper, nous pensons revoir les méthodes d’éducation. La forme continue du livre ne convient pas à ceux qui ont l’habitude des clips, des synthèses et du synthétique, du copier/coller et du collagène qui a changé le sourire et l’attitude de leur maman. Il faut transmettre des valeurs car l’illusion est partout et la vérité est sans pitié. Il faut faire aimer la connaissance à ces jeunes qui ont déjà tout vu, leur enseigner l’Histoire au-delà de l’univers virtuel où tout est archivé, leur apprendre les mathématiques quant il n’y a que l’argent qui compte.

Comment enseigner lorsqu’ils croient posséder la connaissance sans recherche, la réponse sans réflexion, le muscle sans effort, le sexe sans procréation, la procréation sans sexe, le plaisir sans l’autre, l’amitié sans relation, l’argent sans travail. L’individu peut tout avoir sans rien, sans cause. Si Dieu est vivant, il n’a plus besoin d’exister.

En fait leur pensée ne repose plus sur la connaissance mais sur des flashs et des idées. Ils communiquent par bribes sans vraiment discuter, avec des amis qui n’en sont d’ailleurs pas vraiment. De toute façon la communication est toujours assez joyeuse: – «Comment ça va?» – «Kul. Toi?» – «Kul.» – «Écoute le film qui passe@8. C full pété» – «Kul.» Communiquer, c’est se manifester, et l’intensité des communications prouve la popularité et justifie l’existence. Devrait-on se désoler qu’ils ne vivent pas l’expérience ontologique de l’incommunicabilité entre les êtres?

À l’ère des communications, il apparaît de plus en plus difficile d’entretenir une discussion avec un vis-à-vis. Lorsque les gens qui nous sont proches ont finalement terminé leur correspondance électronique, il y a toujours un téléphone qui sonne et qui capte toute l’attention.

Il n’y a pas ici deux mondes séparés, celui de la vie et celui des médias. Les médias sont la vie, comme une extension des individus, une prothèse qui leur permet de se lier les uns avec les autres. Sans les médias chacun se retrouve pour ainsi dire seul au monde, avec rien à faire ni personne à qui parler. Car la communication à l’ère de la technologie numérique, c’est moins de faire valoir son point de vue que de créer un lien avec ce qui est pareil à soi, pareil à ses goûts, à ses besoins, à ses intérêts. La communication ne connaît plus la confrontation. Elle cesse lorsqu’il y a conflit.

Pendant tout ce temps où nous sommes branchés, nous ne sommes pas dans la vraie vie. Nous sommes seuls et immobiles devant nos écrans. Pour le reste, notre expérience de la vie est «médiatisée» parce que nous en avons su. C’est ainsi que les jeunes imitent les images de la pornographie plutôt que de rechercher l’intimité, que tant d’adultes s’intéressent au vin pour faire bien.

Partout on parle de sexe, d’activités physiques, du plaisir des sens. Pourtant, nous sommes de moins en moins «incarnés» dans ce flux communicationnel rempli de sons, de lumières et d’images. Peutêtre qu’au fond, tout ce bavardage, c’est pour compenser. Mais la meilleure façon de se rappeler ce qu’il y a encore d’humain en nous serait d’éteindre. Prendre une longue pause, sacrée comme une prière. Profiter de l’automne qui sent bon l’air frais et revigore dans l’effort, au cours d’une longue marche, accompagné d’un ami complice, respectueux du silence et des couleurs de la nature qui se déploient à l’heure magique, juste avant le coucher du soleil.

NOTES: 1. L’article, qui porte néanmoins à réfléchir, est de Nicolas Langelier, paru dans L’Actualité le 15 septembre 2007. 2. À ciel ouvert, Éditions du Seuil, 2007.