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L'Inde et ses réincarnations par Xavier Gravend-Tirole
L’Inde se métamorphose, renaît… ou se réincarne de plusieurs façons. Les hippies et les chercheurs de sens ne sont plus les seuls à s’envoler vers ce coin d’Asie: les hommes et les femmes d’affaires s’y rendent de plus en plus régulièrement aussi. Étrangement, alors que le pays connaît une des plus importantes croissances économiques cette dernière décennie, les rapports entre les traditions religieuses demeurent cependant tumultueuses. Regards sur ces transformations surprenantes.
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| Jeunes enfants tout souriants devant un temple Rishikesh. |
Je n’étais pas retourné dans ce pays depuis 7 ans. Maintenant, comme dans bien des coins du monde, les téléphones cellulaires et Internet font fureur. De plus en plus de voitures étrangères dévalent les chaussées. Le métro de Delhi, propre et ponctuel, fonctionne à merveille. L’Inde se modernise de manière très effective. Seulement, plusieurs ont dû entendre parler des événements du Gujarat en 2002, ou de la montée du BJP (Bharatiya Janata Party), ce parti politique nationaliste hindou qui semble éprouver un sérieux malaise devant le pluralisme religieux actuel.
En voyageant dans ce sous-continent, j’ai surtout voulu explorer les dynamiques entre les différentes religions. Voir comment le pluralisme religieux se vit par exemple. Et voir aussi, plus particulièrement, comment les chrétiens indiens s’approprient ou non leur héritage spirituel hindou. Car on dit que l’inculturation, cette stratégie chrétienne qui consiste à injecter dans une culture allogène les semences de l’évangile, est en sérieuse perte de vitesse. Pour comprendre ces enjeux, une contextualisation sociale, économique, politique et culturelle du pays demeure toutefois nécessaire au préalable.
LA MODERNISATION ET SES REVERS
J’étais à Mumbai quand, le 15 août 2007, l’Inde fêtait son 60e anniversaire d’indépendance. Les festivités étaient (évidemment?) à couleur militaire, comme il se doit pour une fête nationale digne de ce nom. Honnêtement, voir un défilé de chars et de mitraillettes m’intéressait bien peu. Pas plus que les discours ronflants des politiciens.
Alors je me suis baladé dans les rues. Quand on se lève assez tôt, les matins peuvent ressembler à un dortoir dans cette métropole de 20 millions d’habitants – 5e en importance dans le monde. Qui dort sur son étal, qui sur une grande couverture, par terre, et qui se blottit contre l’ami, dos à la misère du jour qui vient. Le nombre de gens – et de familles – passant ainsi leurs nuits sur les trottoirs étourdit régulièrement le touriste.
Pourtant, la libéralisation économique et l’ouverture aux marchés extérieurs, amorcée au début des années 90, ont permis l’émergence d’une classe moyenne réelle. Depuis 1996, le pays a connu un taux de croissance de plus de 7 % annuellement. Alors que durant les années 50-60, Delhi avait cherché une troisième voie, qui puisse être à équidistance de Washington et de Moscou; la mort de Nehru dans le milieu des années 60 a balayé ce type de politique. C’est ainsi qu’en 1971, un traité d’amitié indo-soviétique fut signé. Pendant près de 20 ans, le protectionnisme interne et l’interventionnisme de l’état dans les affaires économiques a permis une certaine forme de redistribution des richesses, même si l’écart entre riches et pauvres a perduré. Avec la crise de la balance des paiements en 1991, une politique de libéralisation a permis au commerce de se développer de manière fulgurante.
Rajiv, économiste et ancien fonctionnaire d’État, est enthousiaste: «La libéralisation est le seul chemin que l’Inde puisse prendre pour se développer à son plein potentiel.» Les chiffres sont éloquents: en 1981, 50 % des enfants de 5 à 14 ans étaient scolarisés; en 2002, ce chiffre était évalué à 82 % – même si, malheureusement, en 2002, on dénombrait encore 12,5 millions d’enfants du même âge au travail. Et le nombre de pauvres? Et le fossé qui se creuse entre eux et les riches? «En 10 ans, nous avons réduit de 10 % son taux d’individus vivant sous le seuil de la pauvreté.» D’ici 20 ans, il n’y aura plus de pauvres en Inde. Je suis estomaqué: on estime aujourd’hui que 200 à 300 millions de personnes vivent encore avec moins d’un dollar par jour, et on les néglige fâcheusement. Ce discours libéral n’est-il pas utopique?
À Vidyajyoti College (Delhi), séminaire jésuite dont l’approche contextuelle est centrale, on veut être lucide. Il est bon de faire de la théologie. Et cela suppose de ne pas négliger les injustices sociales qui perdurent au pays. Un jeune jésuite se désole: «Bien sûr que l’Inde se modernise, mais si c’est pour exclure le quart de la population, qu’est-ce que ça veut dire?» Encore trop de milieux ruraux sont laissés pour compte, ou carrément expropriés lorsqu’il s’agit de méga projets comme le controversé barrage hydroélectrique Tehri Dam, qui s’érige en amont du principal affluent du Gange, la Bhagirathi River. Sans avoir pu voir ce monstre en béton, j’ai pu remonter la vallée submergée. Terminé en novembre 2006, ce barrage a en effet provoqué la destruction puis l’inondation de multiples villages dans cette vallée. On calcule que plus de 100 000 personnes ont dû quitter leur maison dans cette opération qui doit, à terme, produire 2400 MW d’électricité – ce qui ferait de lui l’un des plus importants barrages hydroélectriques du continent – et contribuer à alimenter Delhi et les villes avoisinantes en électricité. Du haut de la route, je n’ai pu voir que la cime de quelques arbres et des routes qui disparaissent sous la flotte, sans parler des visages qui étaient loin d’exprimer le bonheur.
Cet exemple n’est qu’une facette de cette modernisation qui profite bien à quelques-uns, mais qui en oublie encore beaucoup.
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| Des sannyasi (renonçants) en train de quêter de la nourriture. |
LES RELIGIONS S’EMMÊLENT
À côté de cela, l’Inde a toujours connu un grand mélange de religions et de philosophies au sein même de ce qu’on appelle aujourd’hui l’hindouisme – qui ressemble plus à une nébuleuse qu’à une religion structurée. Cette nébuleuse pourrait laisser croire à une plus grande flexibilité de la part des hindous (80 % de la population) ou du moins à une tendance à la non-violence, comme Gandhi aurait pu nous le laisser imaginer… Mais non.
Il y eut d’abord la colonisation, avec les excès des chrétiens que l’on connaît, surtout au niveau religieux: évangélisation de masse, tantôt forcée, insidieusement manipulatrice aussi parfois. Si aujourd’hui les chrétiens ne représentent que 2,5 % de la population (dont un 1,5 % de catholiques) un certain ressentiment hindou ne s’est pas entièrement effacé depuis cette époque.
La partition, dès 1947, fut aussi vécue comme un traumatisme quand le Pakistan et l’actuel Bangladesh furent séparés de l’Inde encore britannique. De grands déplacements de populations musulmanes toujours en territoire indien et désireuses d’appartenir à un pays musulman, a laissé une énorme cicatrice dans la pensée nationale indienne, même s’il reste encore 140 millions de musulmans (13 % de la population) en Inde. En tous les cas, les problèmes contemporains du Jammu-Cachemire ne datent pas d’hier…
Les sikhs (1,9% de la population) firent aussi parler d’eux en cherchant l’indépendance du Sikhistan. En juin 1984, l’armée indienne donna l’assaut au temple d’Or d’Amritsar, siège de l’autorité temporelle sikhe. Mais Indira Gandhi, première ministre à l’époque, ne se doutait pas que ses propres gardes du corps (sikhs) allaient l’assassiner le 31 octobre, en représailles. Et ces derniers ne pouvaient imaginer que Delhi allait devenir pendant 3 jours le théâtre de révoltes anti-sikhes, faisant environ 3000 victimes.
Enfin, les nationalistes hindous aux prises, semble-t-il, avec une insécurité grandissante vis-à-vis de leur propre religion, tiennent un discours de plus en plus hostile aux autres traditions religieuses –surtout monothéistes. Résultat, des mesures parfois gouvernementales ont pu être prises contre les minorités chrétiennes et musulmanes, comme les lois anti-conversions votées au Tamil Nadu (2002) et au Gujarat (2003). Certains actes violents ont été commis contre des chrétiens –viols de religieuses, assassinat d’un prêtre ou d’un pasteur avec deux de ses enfants… Mais c’est avec les musulmans que les nationalistes hindous se sont le plus souvent battus, suscitant l’ire de ceux-ci quand certains hindous rasèrent la mosquée d’Ayodhya en 1991. Une décennie de représailles mutuelles suivra dans le nord de l’Inde, et culminera au Gujarat en février 2002, après qu’un train rempli d’hindous revenant d’Ayodhya brûla entraînant dans la mort 57 personnes. Le lendemain, des pogroms anti-musulmans d’une violence inouïe firent irruption dans 26 villes, faisant plus de 2000 victimes, et causèrent la destruction de 500 lieux de culte.
À L’ENCONTRE DES VIOLENCES, L’INTERCULTURATION HINDO-CHRÉTIENNE
Je ne suis pas retourné en Inde pour évaluer les dégâts causés par différents extrémismes religieux, mais plutôt pour évaluer le succès de son antidote: l’interpénétrationreligieuse, ou l’interculturation– ce que j’aimerais personnellement appeler le métissage interspirituel. L’avantage de cette notion est qu’elle fait de l’hospitalité et de l’empathie les valeurs cardinales de la rencontre de l’autre, et n’hésite pas à voir dans l’altération d’une identité un changement enrichissant plutôt que menaçant. Ainsi, par exemple, en représentant Jésus sous sa forme hindoue, on ajoute à son mystère, plutôt qu’on ne le fragilise.
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| Notre reporter Xavier Gravend-Tirole en compagnie d’un sannyasi, au-dessus des gorges de la Bhagirathi River, tout près de Gangotri |
Depuis les expériences de Jules Monchanin et Henri Le Saux (rebaptisé Abhishiktananda) dans les années 50-60, plusieurs expériences sont tentées et soutenues par de nombreux théologiens indiens. On compte aujourd’hui plus d’une trentaine d’ashrams chrétiens. Et père Louis, responsable d’Anjali Ahsram – lieu de dialogue hindou-chrétien destiné à former des chrétiens à la spiritualité hindoue – n’hésite pas à le répéter: «L’Église n’est pas enracinée ici, elle n’est que plantée! Il faut qu’elle s’enracine maintenant.»
Bizarrement, le retrait des chrétiens a également aidé à développer cette théologie indienne, m’explique Jyoti Sahi, un artiste et penseur laïc de Bangalore. Parce que les 17 millions de catholiques en Inde avaient été fortement critiqués d’avoir été du côté du pouvoir colonial lors des luttes pour l’indépendance – bénéficiant de privilèges de la même religion, en profitant par exemple du système d’éducation britannique –, ils ont pensé s’intégrer à l’union indienne en partageant une même culture, de même symboles, etc. «Toutefois, me raconte Jyoti Sahi, avec toutes ces violences, on refuse de donner aujourd’hui un nom indien aux enfants, et on préfère les noms "chrétiens". Pour beaucoup venant de classes moins élevées, devenir chrétien signifie plus qu'adhérer à des rites ou à des dogmes: ils veulent se libérer d'une structure sociale et améliorer ainsi leur qualité de vie.» Seulement voilà: son art métis est beaucoup mieux compris et apprécié en Occident que dans son propre pays, où on préfère les images kitsch néo-baroques qui rappellent mieux cette religion (exotique?) à laquelle les Indiens adhèrent.
«Le problème des pionniers est d’avoir essayé d’enraciner l’Église par la culture des élites au lieu de se soucier des exclus, des basses castes, des pauvres, estime le jésuite Michael Amaladoss, auteur de nombreux livres et ancien recteur de Vidyajyothi College. Toutes ces expériences avec la culture sanskrite sont intéressantes, mais ne s’adressent qu’à une minorité. Il est temps de reconsidérer la religiosité populaire plutôt que de la snober comme le font certains théologiens. L'Église doit se faire prophète, et oser se poser en signe de contradiction devant les injustices sociales du pays.»
L'Église indienne ne doit pas pour autant renoncer à ces joyaux spirituels de la culture sanskrite. Et elle a raison d’utiliser ses racines culturelles et spirituelles hindoues pour s'affirmer contre une Église latino-européenne qui pourrait devenir dangereusement aliénante. Elle doit cependant aussi écouter les mouvements chrétiens issus de castes inférieures qui s'opposent à la culture brahmanique oppressive utilisée dans les expériences d'inculturation, et négocier l’articulation entre les deux sphères. Les difficultés ne sont donc pas simplement reliées de religion à religion, mais aussi de caste à caste: il existe – encore! – dans plusieurs églises de Bombay des bancs réservés pour chaque caste.
Si donc l’inculturation semble être en perte de vitesse, cela vient de deux raisons au moins: d’abord, les chrétiens préfèrent la théologie dalit – la défense des opprimés et des revendications de justice sociale – aux fioritures d’une inculturation qui semble dépassée. Ensuite, au vu de ces tensions identitaires et des agressions contre les minorités chrétiennes, beaucoup d’Indiens ne veulent plus s’approprier certains symboles hindous qui deviennent aujourd’hui synonymes de violence. Ainsi la couleur safran, que certaines communautés religieuses avaient adoptée comme lien solidaire avec les sâdhus indiens, fut rejetée au début des années 2000 car elle est devenue synonyme de brutalités. «Je préfère un sari de couleur beige, proche de la couleur de la terre, que la couleur orange», m’explique soeur Amala.
CONCLUSION
Les rapports entre les religions, et plus particulièrement entre l’hindouisme et le christianisme, sont donc très liés à la situation sociopolitique des différents groupes. Le BJP, parti nationaliste hindou, a perdu beaucoup de plumes depuis 2004. Les sikhs n’ont jamais été aussi intégrés que maintenant, avec comme premier ministre indien Manmohan Singh. Au sujet de l’inculturation en Inde, les avis demeurent néanmoins partagés. Il faut bien sûr écarter l’inculturation à sens unique, et reconnaître la double fécondation qui s’opère lorsque deux cultures se rencontrent. Mais comment évaluer l’importance de ce processus? Certains, comme le grand théologien jésuite Felix Wilfred, semblent prêts à oblitérer les enjeux religieux au profit des «vrais» enjeux éthiques. Les rencontres hindoues-chrétiennes, telles qu’elles se jouent au National Biblical Catechetical and Liturgical Center (NBCLC), coeur d'une des plus importantes expérience indienne d'inculturation à Bangalore, n’ont plus la même urgence. D’autres, comme Anand Amaladass, jésuite et professeur de renommée internationale en Sanskrit, n'hésitent pas à qualifier Amalorpavadass, fondateur d'Anjali Ashram et du NBCLC, de prophète. «Évidemment que l'inculturation existe et se poursuit! Les gens du quartier ici, pour la fête de la Vierge Marie, empruntent les chariots de procession au temple Krishna juste à côté! Certes, ce n'est pas l'inculturation au niveau des symboles brahmans qui fonctionne, mais nous sommes témoins de changements significatifs pour l’avenir. Et je m’en réjouis.»
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