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Lytta Basset - La Vie l'emporte à jamais propos recueillis par Jacinthe Lafrance
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| «La Parole de Dieu me demande de me tenir libre devant les humains et devant Dieu.» Lytta Basset |
Le monde académique européen est sévère à l'endroit des universitaires qui osent s'aventurer hors des sentiers de la pensée rationnelle. Cela est tout aussi vrai dans les facultés de théologie. Pourtant, Lytta Basset a su y faire sa place tout en abordant le mal subi, les blessures, la culpabilité et les processus du pardon dès la publication de sa thèse de doctorat, devenue depuis un best seller sous le titre Le pardon originel. «Une grande victoire», estime-t-elle, en considérant le côté hyper-rationaliste du milieu. Avec son plus récent ouvrage intitulé «Ce lien qui ne meurt jamais», la théologienne protestante offre un témoignage spirituel qui heurte deux des plus grands tabous de notre temps: la mort et les «réalités invisibles» de l'au-delà. Présence magazine a rencontré Lytta Basset, la théologienne chouchou des Québécois, lors de son plus récent passage au Québec.
«Nous avons largement jeté le message de Pâques à la poubelle», affirme la théologienne. La mort n'est pas le dernier mot. La vie avec un grand V existe par-delà la mort. Voilà le message central de Pâques. Mais avec les «maîtres du soupçon» que sont Marx, Nietzsche et Freud, ainsi nommés par Paul Ricoeur, le rouleau compresseur du rationalisme a pratiquement évacué l'expérience fondatrice du christianisme. «Le fait que Jésus ait dit: "je serai avec vous jusqu'à la fin des temps", ça a été expérimenté par des générations de chrétiens à travers les siècles. Maintenant, si on bazarde Jésus vivant avec tout ce que ça implique pour nos propres proches qui sont morts, que restet- il du christianisme?», interroge Lytta Basset. Elle ne pose pas la question comme une abstraction théologique ou une question de croyance. Tout ce qu'elle dira sur ce Dieu qu'elle appelle le Vivant, capable de nous relever du néant, sur la présence de ceux qui vivent au-delà de la mort, elle l'a vécu dans sa chair. «Ce n'est pas une espèce d'explication pour nous faire du bien. C'est une réalité, une expérience. Je le perçois.»
Lytta Basset possède une présence forte qui irradie, non sans imposer. Elle fascine ses auditeurs et compte nombre d'aficionados au Québec. Depuis sept ans, elle en était à sa neuvième visite en septembre dernier; et la demande ne s'essouffle pas pour l'entendre. En moins de deux semaines, elle aura été reçue à Sherbrooke, à Saint-Hyacinthe et à Rimouski, sans compter les deux week-ends complets offerts à l'Institut de pastorale des Dominicains. Partout, elle a fait salle comble. Ses thèmes rejoignent intimement l'expérience humaine – colère, dépression, pardon, deuil, culpabilité et joie – que la bible éclaire, sous son regard, d'une manière inédite. Une fraîcheur qui explique sans doute l'enthousiasme qu'elle suscite ici.
UNE THÉOLOGIE BIBLIQUE À DEUX PAS DE LA PSYCHANALYSE
Dans sa démarche de théologienne, Lytta Basset ne saurait dissocier le travail psychanalytique sur soi du travail exégétique sur le texte biblique, aussi rigoureux soit-il. De son expérience pastorale, elle retient que beaucoup de chrétiens n'entendent plus la parole de Dieu sous prétexte qu'ils la connaissent déjà. Les oreilles se bouchent. Des parasites empêchent alors la parole de résonner au plus profond de soi et ce, qu'on soit expert ou tout simplement croyant. «La plupart des a priori théologiques sont liés à des dysfonctionnements d'ordre psychologique. On a mis en place des mécanismes de protection qui nous font voir le réel de manière déformée», analyse- t-elle.
Mais Jésus ne répétait-il pas: «Que celui qui a des oreilles pour entendre entende?» Reprenant cette parole pour ellemême, Lytta Basset est passée de plein gré à travers cette étape de «désencombrement». Exit les parasites qui empêchent de bien entendre. Si bien qu'aujourd'hui, son ouïe s'est affinée. Celles et ceux qui se sont frottés à sa façon de commenter la bible en viennent à se dire, au sujet de sa lecture du livre de Job, de la Genèse ou des évangiles: comment se fait-il qu'on n'ait pas vu ça avant? «Même moi, il m'arrive d'entendre des choses, dans le texte biblique, c'en est assourdissant. Et pourtant ça y était!», affirme celle qui s'astreint à débusquer tous les raccourcis de traduction subis par les textes, à partir du grec ou de l'hébreu.
Il ne va pas de soi que son propos trouve preneur à tout coup, reconnaît-elle sans complaisance. Car la parole dérange et suppose qu'on veuille bien bouger. Pour appuyer son propos, elle donne comme exemple un passage de la Genèse qu'on traduit généralement par «L'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme.» Ainsi posée, l'affirmation est d'une banalité, d'une platitude qui se passe justement de commentaire. Mais si on s'efforce de traduire le verbe hébreu de manière plus juste, on lira «abandonner» plutôt que «quitter». Scandale. «Vous croyez que l'être humain moyen, ça lui plaît d'entendre qu'il doit abandonner son père et sa mère? C'est monstrueux!», s’exclame-telle. «Mais la Parole de Dieu n'est pas monstrueuse », prend soin de préciser l'auteure tout en rapprochant ce passage de celui où Jésus affirme qu'il n'est pas venu apporter la paix, mais l'épée. «Vous voyez un peu ces passages que les chrétiens mettent soigneusement de côté?»
C'est précisément ici que les parasites entrent en jeu. Ou bien on se bouche les oreilles en prétextant mille et un arguments, ou bien on s'interroge profondément sur le sens du passage qui choque à prime abord. En creusant celui-ci, la théologienne conduit son auditeur sur le chemin de la différenciation – un passage nécessaire à l'âge adulte, mais souvent douloureux. À preuve, la force des mots utilisés: abandonner son père et sa mère et même haïr ses proches, dira Jésus plus tard. À l'opposé de cette différenciation, la fusion, qui risque d'engendrer la confusion. On a peur de blesser l'autre en étant soi-même. «La Parole de Dieu me demande de me tenir libre devant les humains et devant Dieu. C'est un conseil d'ami dans la Genèse: l'homme se différenciera de son père et de sa mère.»
SUR UN CHEMIN DE VÉRITÉ
Lytta Basset assume. Fille d'une femme de lettres et d'un pasteur missionnaire, elle est née en Polynésie française et a vécu ensuite sur quatre continents. Depuis ses premières publications, elle s'est acquis une réputation internationale comme auteure et conférencière. Professeure de théologie pratique à l'université de Neuchâtel, en Suisse, elle a précédemment exercé le ministère pastoral – tout comme son mari d'ailleurs – dans l'Église réformée. Elle s'inscrit donc dans un héritage qu'elle intègre à la perfection. Mais la différenciation à laquelle elle réfère se situe ailleurs: dans l'être profond, sur un chemin de vérité vers lequel Dieu nous pousse comme un moteur. Au milieu du chaos, lorsque cette difficile coupure fait mal, la conviction intérieure d'avancer sur un chemin qui est béni de Dieu devient un baume apaisant. «On peut aimer l'autre dans une liberté intérieure qui fait qu'on va même sentir la souffrance et la difficulté de l'autre. À ce point, on peut même entrer dans la compassion », dira-t-elle, ajoutant que les personnes qui ont su bien exprimer leur «sainte» colère sont souvent les mêmes qui ont le plus de compassion face à l'autre.
En matière de compassion, Lytta Basset puise aussi à l’expérience. Cette femme grande et forte, au sourire franc et à la voix affirmée considère même devoir sa vie à la compassion dont elle et son mari ont été l'objet, après que leur fils Samuel eut mis fin à ses jours au printemps 2001. Anéantie, elle n'a survécu que grâce à cette compassion et à cette solidarité des autres humains. Lorsqu'il n'est plus possible de le chercher dans le ciel, dit-elle, Dieu devient complètement horizontal. «Au ras de cette terre qui est devenue un champ de décombre après des moments pareils, il reste des humains – et beaucoup d'humains – qui sont capables de pleurer avec ceux qui pleurent. Le Vivant, Dieu, il est incognito dans toutes ces personnes; c'est là qu'il est dans ces moments-là», illustre-t-elle.
COMME UN JOURNAL INTIME…
«Dans ma vie j'ai connu la souffrance, l'enfer et le malheur total bien avant la mort de Samuel», confie-t-elle sans donner l'impression de vouloir en dire davantage. Une certaine pudeur paraît l'habiter. Et pourtant, elle a choisi de livrer la tranche la plus intime de sa vie spirituelle dans «Ce lien qui ne meurt jamais». Son récit se présente comme un journal intime entrecoupé de commentaires, le plus souvent appuyés sur une lecture des textes bibliques qui «se sont mis à vibrer». Il débute le jour du suicide de Samuel et se conclut par-delà son propre deuil, quatre ans plus tard. «Si j'avais commencé comme ça, je n'aurais jamais eu ma place dans les universités», tranche Lytta Basset, sans hésitation. Mais celle qui a également signé «Moi, je ne juge personne» ne se formalise pas des éventuelles critiques. Que ceux qui la croient déjà peu crédible se confortent dans cette perception; quant aux autres, ils sauront apprécier l'authenticité du témoignage.
«Je crois qu'il y a un très grand respect face à quelqu'un qui parle à partir de sa propre expérience et qui essaie de traduire un cheminement de résurrection dans des mots d'aujourd'hui, personnels.» Ce constat, elle le fait dans les sessions publiques qu'elle donne, particulièrement au Québec, où les gens sont généreux de leur vécu. «Quand quelqu'un prend la parole pour témoigner, on pourrait entendre une mouche voler.»
Désormais habituée aux auditoires québécois, elle dénote ici une simplicité et une authenticité d'être qui s'expriment autant dans les rapports humains que dans celui qu'on a, dans cette culture, face au texte biblique. Cette disposition a d'ailleurs donné lieu, plus d'une fois, à un phénomène qui l'étonne encore: «La Parole de Jésus est dite et tout à coup elle vient percuter la personne qui est là, mais comme elle a percuté le personnage qui est dans le récit biblique, avec les mêmes effets de libérations… » C'est ainsi qu'elle découvre à son plus grand plaisir «une culture où on n'a pas honte d'être soi-même, une société où on ne joue pas la comédie.»
Dans sa récente démarche d'auteure, la rencontre d’une telle attitude aurait pu lui épargner quelques inquiétudes. Si ses succès de ventes en Europe sont déjà de nature à la rassurer, il lui a fallu dépasser de grandes résistances intérieures avant de publier. L'appréhension du jugement, la pudeur, la crainte de se heurter aux forteresses de la rationalité moderne l'ont d'abord retenue de le faire. Mais ce qui l'a emportée relève de son désir d'aider d'autres personnes. «J'ai rencontré trop de gens qui sont anéantis par la mort de leur proche», observe-t-elle à juste titre. Dans une société surexposée où les tabous concernant la mort et l'au-delà ont largement pris le pas sur les interdits sexuels révolus, elle a ainsi décidé de livrer son jardin secret.
Ce livre sera donc, à ce jour, l’oeuvre la plus personnelle qu’elle aura livrée. La plus accessible aussi. Si d’aucuns trouvent son univers sémantique et symbolique difficilement pénétrable, elle se défend de tenir un propos trop intellectuel. «Des gens tout simples vont comprendre; mais des gens qui ont les oreilles bouchées, alors là, ils ont de la peine à entrer. Des résistances intérieures, ça fait croire qu’on ne comprend pas», nuance-t-elle.
JUSQU’AU BOUT DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE
Là-dessus, que les personnes qui ne veulent entendre parler ni de la mort, ni des réalités invisibles s’abstiennent. Car Lytta Basset a décidé d’aller jusqu’au bout de l’expérience humaine qui l’a conduite bien au-delà de tout ce qui peut être compris ou appréhendé de manière rationnelle. Non seulement espèret- elle ainsi aider les personnes qui vivent le deuil d’un être cher. Elle se propose aussi de valider, par ce témoignage, une expérience vécue et interprétée de 10 000 manières différentes: celle de percevoir, du monde invisible, la présence «réelle» d'un proche disparu. C’est l’expérience de Pâques revisitée dans sa propre histoire. Ce faisant, elle défonce toutes les cloisons d’une théologie trop sage ou d’un système de croyances limité par une tradition reçue. Dans un tour de force, elle trouve néanmoins à s’appuyer avec une solidité remarquable sur la théologie protestante reconnue – même lorsque son expérience l’amène à découvrir une spiritualité mariale! – et sur une lecture inattaquable des textes bibliques.
Au moment d’abandonner cette expérience à toutes les personnes qui la recevront par le biais du livre, la route du deuil est désormais derrière elle. Cinq ans après le suicide de Samuel, au printemps 2006, elle en était à l’écriture. Un autre tour du calendrier et l’intuition d’un deuil achevé est devenue une certitude. Plus jamais cette déchirure, cette crucifixion si souvent ressentie. La blessure est fermée. La Vie l’emporte à jamais.
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