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Jean-Claude Guillebaud - Les yeux bien ouverts propos recueillis par Hélène Côté

Il est naturel d’être impressionné par Jean-Claude Guillebaud. Toutes les réalisations de cet homme d’action et de réflexion ont été couronnées de succès. Grand reporter pour le journal Le Monde pendant plus d’une quinzaine d’années, on lui a décerné le prix Albert-Londres. Fatigué, cependant, de parcourir la planète, il est ensuite devenu directeur littéraire aux éditions Le Seuil où il a côtoyé les grands penseurs de notre époque. Inspiré mais inquiet de l’avenir du monde, il s’est arrêté, au début des années 90, pour à son tour réfléchir au sort de l’humanité. Il publie alors une série d’essais qui se méritent des prix prestigieux.

Son dernier livre rompt toutefois avec le genre. Comment je suis redevenu chrétien publié cette fois-ci chez un autre éditeur – Albin Michel – en a étonné plus d’un. Nombreux sont ceux qui ont accueilli l’ouvrage avec une réserve trahissant, parfois, un certain malaise. Pourtant, Jean-Claude Guillebaud est demeuré fidèle à lui-même: sa démarche «ne participait ni de l’effusion mystique, ni de la nostalgie, ni même de la quête spirituelle », précise-t-il en quatrième de couverture. C’est la raison qui a orienté son cheminement. C’est d’elle qu’il tire sa force de conviction.

Vous avez fait profession de rapporter des événements, puis d’expliquer le monde dans lequel on vit. Pourquoi avez-vous décidé de vous «commettre» ainsi, en livrant un témoignage où vous expliquez votre adhésion au christianisme?

Tout ça s’est imposé à moi. En 1994, j’ai commencé à écrire ces livres de réflexion concernant la grande mutation que vit l’humanité avec la mondialisation des échanges, le développement des technologies numériques et les avancées de la génétique. J’ai écrit La Trahison des Lumières, il y a 13 ans. Sept autres livres ont suivi. Mais au départ, je n’avais pas l’intention de réhabiliter le christianisme. J’ai voulu comprendre ce qui nous arrivait, et c’est bien involontairement que j’ai été ramené à cette question-là qui ne m’intéressait pas beaucoup au départ. J’ai commencé à redécouvrir ce que j’avais oublié: que la plupart des valeurs laïques auxquelles je suis attaché – l’égalité, la liberté, la primauté de la personne, le goût du progrès – ont leur source dans le judéo-christianisme. De le découvrir a été un choc! J’étais auparavant convaincu que la liberté avait été conquise contre l’Église et non grâce à elle! C’est ainsi que peu à peu, je me suis mis à redécouvrir le christianisme, à m’y intéresser jusqu’au point d’y adhérer. C’est ce cheminement que je raconte dans ce livre.

Mais pourquoi cela vous a semblé important d’en parler publiquement?

Oui, c’est important d’en parler car je déteste qu’on dise des choses fausses. C’est aussi bête que ça. Quand j’entends dire qu’il n’y a pas de raison là où il y a de la croyance, ça me met en colère car le christianisme a toujours favorisé la raison. En fait, il aurait été absurde de me taire puisque il faut dire combien le christianisme garde toute sa valeur pour notre époque.

Comment ce dernier ouvrage a-t-il été accueilli?

Il est plus facile aujourd’hui de dire qu’on est homosexuel que de dire qu’on est chrétien. J’ai des copains qui m’ont suggéré de ne pas écrire cet ouvrage, qu’on allait se foutre de ma gueule dans Charlie Hebdo. Mais il ne faut pas avoir peur. On ne va pas nous manger! Dans les premiers siècles, les chrétiens étaient envoyés aux lions! Alors si un pitre se moque de moi dans une émission de télé, ce n’est pas bien grave.

Reste qu’au Québec surtout, ce genre de discours sera difficile à faire passer…

Vous êtes sorti d’une société catholique oppressante, il y a tout juste 50 ans. Nous en France, ça fait 110 ans. Vous êtes encore dans l’atmosphère un peu tendue de la France du début du siècle où l’on expulsait les religieuses de force. C’était un anticléricalisme féroce! L’hostilité que vivent les chrétiens aujourd’hui n’est pas si dramatique. En fait, j’ai écrit ce livre un peu pour ça. Pour dire aux gens de ne pas avoir peur. Il ne faut pas raser les murs. C’est une erreur de se cacher.

Vous croyez ainsi que les chrétiens devraient jouer un plus grand rôle dans la vie collective?

Il y a des fois où la parole des chrétiens est celle qui nous réveille! Le christianisme doit jouer son premier rôle qui est d’être une parole subversive. Dans les trois premiers siècles, avant que ce ne soit la religion officielle, les chrétiens étaient les gauchistes, ils étaient perçus comme des troublions. Ils étaient contre les combats de gladiateurs qu’ils jugeaient inhumains! Ils étaient contre le culte rendu à l’empereur qu’ils trouvaient idolâtre et ils avaient raison! Ils étaient favorables aux communautés mixtes et on les accusait d’être des débauchés! Les chrétiens étaient de véritables objecteurs de conscience et doivent continuer de l’être.

La publication de votre dernier ouvrage, vos conférences, c’est en quelque sorte pour nous encourager à «revaloriser» nos valeurs?

C’est important que les chrétiens se souviennent que ces valeurs ont été le fruit d’un combat, qu’elles ne seront jamais acquises une fois pour toute. Elles sont toujours à défendre. Et quelquefois ça fait du bien qu’une voix chrétienne se lève pour nous les rappeler. Au moment de la guerre d’Algérie, les chrétiens se sont opposés vivement à l’utilisation de la torture. À l’époque du nazisme en Allemagne, les évêques ont eu le courage de critiquer la loi sur l’eugénisme. Et récemment en France où s’est déroulée une grande manifestation de la gauche avec Isabelle Adjani en tête pour dénoncer le projet de loi exigeant des tests d’ADN pour la réunification des familles d’immigrants, ce sont encore une fois les évêques qui les premiers ont contesté la légitimité d’une telle mesure. Les chrétiens rappellent au monde ce qu’est l’être humain.

Au Québec, nous vivons actuellement un choc culturel provoqué par la présence grandissante des communautés immigrantes. Toutefois, cette «crise identitaire» a été l’occasion pour plusieurs de dire leur attachement aux valeurs chrétiennes. Seulement, ces valeurs sont inquiètes et confuses alors que vous insistez justement sur l’importance, dans le contexte actuel de la mondialisation et du multiculturalisme, d’avoir des croyances qui sont claires et fortes.

Nous croyons comme ça que le christianisme est en train de disparaître alors qu’il triomphe! Mais les valeurs qu’il portait sont partout! Elles appartiennent maintenant à tout le monde. Seulement, elles n’ont plus la même étiquette. Le christianisme en a fait don au monde et elles sont devenues des valeurs laïques. Les chrétiens ne vont pas réclamer le copyright! L’essentiel, c’est qu’elles existent. Malgré cela, je crois qu’en cette période de mutation que nous vivons, ces valeurs sont menacées, que la liberté est menacée, que l’égalité est menacée. Et je crois que si nous voulons les défendre nous avons le devoir de bien les connaître, de savoir d’où elles viennent et de les vivre de façon pleine et consciente. Les chrétiens ont une responsabilité toute spéciale à cet égard.

C’est important pour vous que les chrétiens se lèvent, mais est-ce nécessaire qu’ils s’identifient comme tels?

Ça n’a pas d’importance si la foi les motive. Mais c’est important qu’ils se lèvent et disent ce en quoi ils croient, sans arrogance.

Mais les chrétiens croient que Jésus est le Fils de Dieu, il y a là un saut qualitatif. Nous ne sommes plus dans le registre des valeurs.

Oui, ils croient que c’est le Fils de l’homme. Ils croient à la résurrection.

Et vous? Votre appartenance à la foi chrétienne semble plus intellectuelle que religieuse.Êtes-vous pratiquant?

Je vais à la messe, de plus en plus, assez régulièrement mais pas de façon assidue. Je vois ma présence comme un message: je dis que je suis là. Aussi, la messe est un moment fort de la foi où la communauté est rassemblée. Il m’est d’ailleurs arrivé d’assister à des messes qui m’ont bouleversé. Nous devrions toujours à la messe être saisi par l’émotion. C’est ça qu’il faut retrouver.

Beaucoup de croyants ne pratiquent pas car le culte ne leur paraît pas nécessaire et leur semble, en quelque sorte, «anachronique».

Des croyants non pratiquants, ça ne fait pas de sens pour moi. On peut avoir été déçu par la religion, ressentir le doute. Il y a aussi des gens pour qui l’Église ne dit rien. C’est un langage qui ne parle pas à tout le monde. C’est vrai qu’il y a parfois un petit côté désuet et routinier à la messe. Mais je pense qu’il faut voir ça avec tendresse. Ça ne peut pas toujours être l’apothéose!

Pourquoi alors les catholiques ont-ils déserté les églises?

Chez vous, les gens ne vont plus à la messe mais il y a des pays où les gens y retournent. Le christianisme est la religion qui a le plus progressé en 20 ans! En Russie, après toutes les persécutions, il ne restait que huit monastères en 1989. Aujourd’hui, il y en a 450. En 20 ans! Et c’est plein le dimanche! Le christianisme est aussi très fort en Amérique du Sud où les prêtres sont très proches des gens et très impliqués dans les associations. Mais ici, le christianisme a un problème au niveau du langage. Et les catholiques comprennent mal leur religion. Ils n’ont malheureusement jamais été encouragés à étudier les textes comme le font les juifs par exemple, ou les protestants. Alors que l’étude, c’est fondamental! Réciter le catéchisme ne suffit pas! Nous n’avons pas approfondi notre religion et nous nous en sommes désintéressés. Et nous ne savons pas quoi répondre quand nos valeurs sont attaquées parce que nous connaissons mal notre foi! Alors si je peux donner le goût de lire et d’approfondir la foi chrétienne, j’en serais vraiment ravi.

Vous croyez que c’est possible? Les acteurs de notre monde – les gens d’affaires, ceux du spectacle, du multimédia – pourraientils eux aussi «redevenir chrétiens»?

Pourquoi pas? Ce n’est pas le message évangélique qui cause problème mais notre capacité à comprendre le langage du christianisme. L’idée est de continuer de s’interroger sur la signification que nous donnons aux figures de l’Évangile. Qu’est-ce que ça veut dire «notre Père qui est aux cieux»? Le phénoménologue Michel Henry, décédé récemment, a écrit un livre bouleversant (1) où il analyse cette expression qui devient alors lumineuse! Le langage des Évangiles doit constamment être réinterprété. En comprenant ça, j’ai commencé à me passionner pour la théologie. J’ai lu Le Dieu pervers de Maurice Bellet et ça m’a bouleversé. René Girard, qui m’est devenu très proche, m’a aidé à comprendre le phénomène de l’unanimité sacrificielle et pourquoi Jésus a demandé de pardonner à ceux qui ne savent pas ce qu’ils font. Grâce à Marie Balmary qui travaille à démaquiller, par la psychanalyse, ce qui rend opaque le langage chrétien, j’ai saisi des paroles qui m’avaient toujours paru énigmatiques. Et lorsque je comprends, j’éprouve un bonheur formidable. Michel Henry disait que nous ne sommes probablement pas encore en mesure de comprendre entièrement le sens des Écritures, que nous n’avons pas encore la capacité d’en saisir toute la portée. Tout ça est troublant, et donne à penser. Vous voyez? La foi n’est pas une conclusion. Ce n’est pas de s’en remettre à «une» vérité. La foi est une décision. La décision de s’éveiller, de se lever, de se mettre en chemin et d’espérer. ?

(1) Paroles du Christ, Le Seuil, 2002. Pour Michel Henry, les cieux correspondent à l’invisible, c’est-à-dire à la Vie qui s’éprouve dans notre affectivité au travers de la joie, de l’angoisse, etc, et qui est invisible.

Bibliographie sommaire
La Trahison des Lumières, Le Seuil, 1995, prix Jean-Jacques Rousseau.
La Tyrannie du plaisir, Le Seuil, 1998, prix Renaudot de l’essai.
La Refondation du monde, Le Seuil, 1999.
Le Principe d’humanité, Le Seuil, 2001, grand prix européen de l’essai.
Le Goût de l’avenir, Le Seuil, 2003.
La Force de conviction, Le Seuil, 2005, prix Humanisme de la Franc-Maçonnerie française.
Comment je suis redevenu chrétien, Albin Michel, 2007.