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Stéphane Archambault Le bon diable propos recueillis par Marie Riopel

Stéphane Archambault (au centre) et les autres membres du groupe Mes Aïeux

Parfois, une personne accoste Stéphane Archambault avec un gros merci. Merci de permettre à quatre générations d’une même famille de vibrer ensemble lors d’un spectacle de Mes Aïeux. Ça touche toujours le chanteur du groupe. Loin de lui l’idée de paraphraser John Lennon qui disait «Les Beatles sont plus populaires que le Christ», mais il n’a pas tort de faire un parallèle entre leurs shows et la grand-messe.

Réunir tant de générations autour d’une célébration, c’était bien là une des forces de la messe. «Et je m’ennuie de ça aujourd’hui. Avoir un endroit où tout le monde se retrouve en même temps, pour se recueillir ou pour simultanément se poser les mêmes questions. Pour réfléchir… pour prendre le temps.» Stéphane Archambault vit une même nostalgie quand il entend le conteur Fred Pellerin affirmer que tout le village de Saint-Élie-de-Caxton va encore à la messe pour écouter le curé qui parle, pour se voir et se jaser ça sur le perron de l’église après.

Né d’une famille catholique pratiquante, Stéphane est au milieu de deux frères, François et Benoît. Aujourd’hui, le premier est auteur de la série Les étoiles filantes à Radio-Canada, et l’autre est musicien, entre autres dans Mes Aïeux. «Je suis allé à la messe jusqu’à mes 15 ans, mes parents étaient croyants. Si mon cheminement m’a amené ailleurs, je porte le deuil de cette foi qui m’a quitté. Et je ne veux pas tout rejeter d’elle.» Stéphane n’est devenu athée ni par révolte ni par réaction aux faux pas d’un prêtre. «Un jour ma foi est partie. En priant, je n’avais plus la conviction que ça se rendait quelque part. Plus ça allait et plus j’avais la certitude de ne parler qu’à moi-même.» Cette disparition ne l’empêche pas d’éprouver un grand respect pour ceux qui croient.

«Mon père a eu des périodes de vie difficile et, s’il s’en est si bien sorti, c’est grâce à sa foi. Je ne crois pas que ça fasse de lui quelqu’un de faible, de manipulé.» Il considère qu’il y a beaucoup de choses à garder de cet enseignement. «À mon avis, si au Québec, les gens se cherchent un peu, c’est qu’ils ont tout évacué de la religion plutôt que de préserver ce qui méritait de l’être.» Sages paroles pour quelqu’un qui n’a pas toujours été très raisonnable…

PETIT DIABLE

Stéphane ne s’est pas longtemps posé de questions sur son avenir. En deuxième année, il joue le rôle d’un zucchini dans une pièce de théâtre. À cet instant, il sait déjà qu’il veut devenir comédien. Au grand dam de ses parents. Son père directeur d’école et sa mère enseignante misent davantage sur un bon rendement scolaire que sur des cours en théâtre. Même s’il est vu comme premier de classe, sa tête déborde de coups pendables. Son imagination et son amour de la rigolade lui font rapidement une réputation et il se retrouve malgré lui dans le bureau du directeur chaque fois qu’on cherche un coupable.

Au secondaire, Stéphane est déjà populaire parce que très engagé dans toutes les activités parascolaires. «Ado, je suis le rebelle de la famille, le premier à rentrer saoul et à se faire pogner après avoir fait des niaiseries. Je suis tannant, mais pas méchant.» Arrivé au cégep, son père insiste pour qu’il obtienne un diplôme avant de s’inscrire en théâtre. «Il veut que j’aie un vrai travail au cas où je ne puisse pas vivre de mon art.» Inscrit en sciences de la santé sous la recommandation de papa, il manque beaucoup de classes. Après une ou deux sessions ratées, il s’inscrit en sciences humaines.

Malgré les échecs, cette période est très formatrice pour lui. Il brille socialement et s’initie à l’improvisation. «J’évolue dans une gang qui fait de la peinture en direct et des soirées d’humour dans les bars. J’obtiens, surtout pour faire plaisir à mes parents, mon diplôme. De peine et de misère, confie-t-il, et en quatre ans au lieu de deux.» Ce bout de papier lui permet enfin de courir à l’École nationale de théâtre, d’où il gradue en 1995. Rapidement, Stéphane décroche un rôle important au petit écran.

PARTY DE FAMILLE

Stéphane joint Quatre et demi,le téléroman le plus populaire de Radio-Canada, alors au début de sa troisième saison. Il joue Simon-Olivier, frère du personnage de Guylaine Tremblay. Ce rôle le fait connaître et lui alloue du temps pour son autre passion, les paroles et la musique. L’embryon du groupe Mes Aïeux est attribuable à ce rôle. Comme il obtient un revenuplus stable et garanti, il a plus de temps à tuer dans l’appartement qu’il partage avec Frédéric Giroux. «Mes loisirs, je les passe à jouer de la musique avec mon coloc. On compose nos tounes et on trippe fort là-dessus. C’est un passe-temps, mais il y a ce jus créatif qui veut sortir.»

En répétition, on retrouve Stéphane Archambault entouré de Frédéric Giroux et de Marie-Hélène Fortin.

Il n’y a pas vraiment de moment où ils décident de fonder un groupe, mais les copains se pointent et, peu à peu, un band se forme. On y trouve le frère cadet et le coloc de Stéphane ainsi que MarieHélène, qui devient sa conjointe, au violon. «J’aime ce feeling de famille, révèle le chanteur et auteur de la majorité des textes, dont la vie se fusionne presque à celle du groupe. Mes Aïeux a beaucoup réfléchi sur ses costumes avant de les fabriquer. Ange, diable, curé… ils semblent issus du petit catéchisme. «Notre groupe a vraiment conceptualisé son approche. On a travaillé fort sur la présence de chacun.»

La formation s’inspire du folklore, des contes et légendes truffés de diable (son costume), de curé (Éric Desranleau), de coureur des bois (Frédéric Giroux) et d’indien (Marc-André Paquet). «On a aussi pensé faire une nonne, pour les mères fondatrices Marguerite Bourgeois et compagnie, mais on avait déjà un curé… On a préféré la femme ange. Dans les contes, c’est souvent le diable qui joue du violon et on aimait que ce soit l’instrument de l’ange (Marie-Hélène Fortin) dans Mes Aïeux. Crois-moi, c’était quelque chose lorsqu’elle était enceinte sur scène.» Et Benoît, le petit frère? Il a choisi lui-même de ne pas être sur les posters du groupe même s’il en est le trompettiste officiel, préférant mener une carrière parallèle, notamment auprès des enfants.

MISSION POSSIBLE

Le groupe post-référendaire de Mes Aïeux constate que le mouvement de patriotisme –déclenché après le premier référendum qui a porté le PQ au pouvoir –est bel et bien freiné. «Pourtant à ce moment-là, il y a un engouement extraordinaire pour nos racines. Tout le monde sort sa chemise à carreaux et sa ceinture fléchée. On chante fièrement du folklore dans toutes les chaumières.»

Avec les années 80, le Québec veut être moderne et décide de ranger le patrimoine au placard. «Les groupes se mettent à chanter du new-waveet même au théâtre, on donne davantage dans le geste que dans les textes.» Le peuple semble perdre sa voix. Les membres de Mes Aïeux s’interrogent: que faire pour que le pays redevienne culturellement plus vivant. «Ici je fais référence à Félix – comme sur notre album live Tire-toi une bûche –, il a dit en allant chercher un prix de l’Industrie (qui portera son nom plus tard): "Chante et le Québec ne mourra pas!"»

Fouiller dans le folklore, dans les contes et légendes, s’amuser et célébrer ce que nous sommes se présentent comme la meilleure réponse à leur interrogation. C’est donc la mission qu’ils se donnent. «Inviter tout le monde à un gros party qui atteste: ce qui fait de nous ce que nous sommes est l’fun et on n’a pas à en avoir honte. Au contraire. C’est encore tout ça qui nous allume, qui nous stimule. S’aimer assez dans tout ce qu’on est pour mieux accueillir l’autre.»

LE TRIOMPHE PAR UNE CHANSON

Quand le succès frappe à leur porte, ils sont surpris, voire soufflés. «Il y a eu comme un deuil du contrôle de notre petite patente, explique Stéphane. Tout ce qui ce qui s’était passé avant le succès se mesurait à l’échelle humaine. Par exemple, on suivait nos ventes d’albums presque à la trace.» Puis, la chansonDégénération / Le Reel du fossé, extraite d’un album vieux de trois ans, s’est mise à jouer à la radio. L’engouement est colossal. La troupe prépare alors un album live et un DVD. Tout le monde dans l’Industrie leur conseille d’attendre. «Ne sortez pas un album pendant que vous êtes numéro un avec un autre. Vous allez vous tirer dans le pied. Nous voulons pourtant sortir cet album live et finalement on se dit: Cou’ donc, on se coupera des ventes à nous-mêmes, on s’en fout.»

Mes Aïeux en spectacle

Quelle bonne idée! Le groupe est propulsé en première et seconde places du palmarès des meilleures ventes avec ses DEUX albums. «Pendant la grosse saison, avant Noël, c’est parti à une telle vitesse qu’on freakait un peu», confie-t-il. Dans un éditorial de La Presse(24 décembre 2006), Nathalie Collard posait la question. Le succès Dégénérationest-il attribuable à l’approche des Fêtes qui ravive l’envie d’écouter des airs aux accents plus traditionnels ou faut-il tirer d’autres conclusions de l’engouement pour une chanson dont le titre se définit ainsi, dégénération: «le fait de perdre les qualités naturelles de sa race». Dans les pages de La Presse, Archambault répond qu’il s’agit avant tout de «la célébration d’un héritage culturel, une manière de mesurer le chemin parcouru.»

«Dégénérationparle beaucoup de transmission. Qu’est-ce qu’on transmet à nos enfants, qu’es-ce qu’on garde du passé et qu’est-ce qu’on rejette? C’est aussi une chanson qui se termine par un point d’interrogation. Et maintenant, toi, que fais-tu?»Le pouvoir est entre les mains de celui qui écoute. Plume Latraverse a dit un jour que Dégénérationpourrait être l’arbre qui cache la forêt. «En fait, la chanson arrive alors que notre groupe existe depuis dix ans. Plein de gens nous suivent depuis un boutte… Tout un monde dans la vingtaine et la trentaine, mais aussi des ados, des enfants qui trippent parce qu’on est déguisé et des aînés qui sont touchés.» Des aînés parfois très célèbres.

RENCONTRE MYSTIQUE

Jouée sur toutes les chaînes et tantôt récupérée par des humoristes, Dégénération est aussi remarquée par l’un de nos plus grands penseurs: le généticien et essayiste Albert Jacquard. Celui-ci est charmé par les thématiques de la chanson qui rejoignent sa pensée, son œuvre; il a même voulu rencontrer les auteurs de la chanson. Au cégep, l’artiste avait lu J’accuse l’économie triomphante, un manifeste contre le capitalisme sauvage. «Rencontrer cet homme qui ne parle pas fort, mais qui fait réfléchir à chaque fois qu’il émet une pensée, c’est quasiment de l’ordre du mystique.»

Le groupe a déjeuné avec lui. Il leur a posé une colle, Combien d’arrière-arrière-arrière-grand-père avez-vous? «Je pense que c’est 52, je ne sais plus. Il nous a souligné une erreur de la langue française en souriant. On ne devrait pas dire arrière-arrière-arrière, mais bien avant-avantavant-petits-enfants.» Il les a incités à faire une suite à la chanson.

Si le célèbre auteur est intrigué par ce que feront les enfants et les petits enfants de Dégénération, ce n’est pas simple pour Stéphane. «Je n’ose pas. La chanson a tellement joué. Ça sent presque l’opportunisme.» L’ampleur d’un tel succès rend les choses un peu abstraites. Des gens lui ont même souligné qu’il avait composé un classique de la chanson québécoise. «Je réalise cet énorme cadeau qui arrive une fois dans une vie, si t’es chanceux. Faire mouche à ce point-là avec une chanson te mène à te demander si c’est bien toi qui l’as écrite.»

Il pourrait pourtant s’inspirer de Clovis, son fils de presque quatre ans. Dans l’éducation de son enfant, papa est confronté au choix. Qu’allons-nous léguer de ce que nos parents nous ont transmis? «À trois ans, Clovis m’a un jour sondé: "Tout le monde dans la vie a un papa et une maman, hein papa?" Je réponds oui bien sûr. Il me demande alors: "Mais comment ils ont fait les tout premiers?" Ouf… c’est très métaphysique comme question. D’où venons-nous?» Stéphane n’a pu répondre que: «Je ne sais pas, personne ne le sait vraiment et on ne le saura jamais.» Puis, en racontant l’anecdote, une idée lui vient: «Je sais quoi faire. Je vais lui acheter les livres pour enfants signés Albert Jacquard.» Mes Aïeux en spectacle.