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La communion par Pierre Pelletier

Depuis le 18e siècle, l’Occident tente de construire des sociétés et une humanité fondées sur les valeurs de LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ. Malgré leur aspect innocent, ces valeurs prenaient en fait le contre-pied des valeurs associées à la monarchie et aux Églises: obéissance, hiérarchie, paternalisme.

Les nouvelles valeurs-phares sont aussi – on le sait mieux maintenant - des miroirs aux alouettes. La liberté peut donner des lettres de noblesse aux pires égoïsmes, comme le montre la liberté d’entreprise et de marché. Si l’égalité de droit est une grande conquête, elle voile le fait que les humains ne naissent pas égaux et que c’est la fraternité qui peut rétablir un certain équilibre.

De nos jours, c’est la liberté qui tient le haut du pavé, et, pour encadrer celle-ci, on parle beaucoup de droits. La société de droit est certes l’une des conquêtes de l’histoire récente, mais, passé un certain seuil, le droit ne suffit plus. Il faut introduire la fraternité, fraternité avec les Africains, les musulmans, les immigrants, avec les clochards, les criminels, les laissés-pour-compte.

La fraternité a ceci de particulier que, du moins selon sa défini- tion, les frères et sœurs d’une famille sont non seulement de même sang, mais différents. Différents par le sexe, par le caractère, par les talents, les qualités et les défauts.

Malgré toutes les utopies élaborées en ce sens, depuis les phalanstères jusqu’à la société communiste, il semble que, politiquement, la fraternité et même l’égalité de fait, sont des idéaux impossibles.

DES PHARES SPIRITUELS

Pour avoir le sens évangélique que certains leur attribuent, ces trois valeurs doivent être prises comme un tout: la liberté seule, l’égalité seule, la fraternité seule sont des poisons.

Les traditions religieuses universelles, comme le christianisme et le bouddhisme, nous incitent à une fraternité universelle. Non pas dans un melting potoù tout est pareil, mais dans une fraternité entre des humains tous différents. Il ne s’agit plus ici uniquement de respecter les droits de l’autre, mais de le considérer comme frère. On n’est plus en politique, mais en spiritualité.

En somme, au-delà de leur portée politique, les trois valeurs-phares sont des idéaux spirituels.

À ce plan spirituel, la liberté n’est plus seulement la liberté démocratique, mais la libération de la Loi, des caprices, des passions, des obsessions. L’égalité n’est pas seulement l’égalité entre hommes et femmes, blancs et noirs, hétéro et homos, non seulement l’égalité devant la loi, mais aussi le sentiment profond de l’égalité foncière de tous les humains, au-delà des inégalités de richesses, de statut, de talents et de vertus.

INTERDÉPENDANCE

Les idées de Corps mystique du Christ et d’interdépendance universelle chez les bouddhistes vont encore plus loin. Elles affirment l’interdépendance de tous les membres de ce corps, interdépendance que les physiciens contemporains retrouvent dans le cosmos: le vol d’un papillon a des répercussions sur l’univers entier.

L’effroi de Pascal devant les espaces infinis est certes impressionnant. Mais il fait partie de son jansénisme angoissé. Le savant contemporain est beaucoup plus touché par les interrelations entre l’infiniment petit et l’infiniment grand, entre les vents du Pacifique sud et le froid de Sibérie, entre le vol d’un papillon et une avalanche en Suisse, entre une fuite de gazoduc en Irak et le prix de l’essence sur la rue Papineau, entre un enfant esclave et le prix d’un maillot de bain.

Dans ce contexte, la solitude peut prendre une autre dimension. Dans les faits, l’être humain n’est jamais seul, même s’il se sent ainsi. Quand je suis malade et meurs, apparemment bien seul, des centaines d’êtres humains sont en train de vivre le même passage, et souvent dans des condi- tions bien pires: nous mourons ensemble. Et quand une fleur et un enfant naissent, c’est l’espoir qui renaît partout dans l’univers.

L’interdépendance économique risque de faucher les plus faibles. Elle n’est humaine que si elle s’accompagne du sens de l’égalité et de la fraternité, de l’interdépendance universelle. Certes, nous parlons ici d’utopie, de l’une de ces utopies nécessaires à notre survie. C’est beaucoup cela, la spiritualité: introduire l’utopie dans la banalité apparente de nos comportements ordinaires.