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Boire à sa source propos recueillis par Marie Riopel

Muse des Michel Tremblay, André Brassard et bien d’autres, Rita Lafontaine demeure une femme simple, aussi passionnée par la vie que par son métier. Et, même quand on ne la voit pas beaucoup au petit écran, ses semaines bourdonnent d’activités.

Rita Lafontaine, une femme simple, aussi passionnée par la vie que par son métier.

Tous ceux qui l’ont vue jouer Encore une fois si vous permettez de Michel Tremblay ne peuvent oublier combien la véracité de son jeu a ému. Elle fait vraiment une Nana mémorable. Dire que la grande comédienne ne visait même pas de faire carrière en théâtre. À 14 ans, elle rêvait de médecine, c’est un orienteur qui lui a fait prendre conscience de son âme d’artiste. «Oui, je rêvais d’être médecin ou à tout le moins, infirmière… Plus jeune, je sentais le besoin de prendre soin des autres.»

De nature timide, elle trouvait une grande motivation dans le fait d’aider ceux qui souffrent. Sans doute par résonance intérieure. Rita a perdu son père à l’âge d’un an et demi. Un drame difficile tant pour elle que pour sa maman qui attendait un deuxième enfant (l’unique frère de Rita). La petite famille a alors emménagé chez la grand-mère dans un quartier de Trois-Rivières. La petite Rita y jouait à la madame avec de nombreux amis dans les cours arrières. À cette époque, les ruelles débordaient d’enfants.

Puis, vers neuf ans, on l’a envoyée au pensionnat du vieux monastère des Ursulines. «Un drame terrible pour moi, je pleurais tous les jours. Une chance, ça n’a duré qu’un an.» Ouvrons une parenthèse: bien que la famille ait finalement atterri à Montréal, Rita n’a pas oublié sa terre natale. Et c’est réciproque, puisqu’on a récemment réalisé un vitrail à l'image de la comédienne dans la ville de Trois- Rivières. Rita se retrouve dorénavant entre les vitraux de Maurice Duplessis et de Jean Béliveau (deux autres renommés Trifluviens de naissance) au musée du parc portuaire de la ville.

Peut-être faut-il avoir subi quelques épreuves pour se sentir si interpellée par la souffrance des autres et vouloir devenir médecin. «Même si j’ai pris un autre chemin, il en reste quelque chose. Je vois les gens de l’intérieur, je sais d’intuition si les gens ne vont pas bien. Admettons que mon conjoint ne file pas, je fais rapidement le tour des données de base. Qu’est-ce qu’il a mangé, a-t-il bien dormi, s’est-il cogné quelque part… etc? Je compile ensuite ces données dans ma tête et j’arrive à percevoir ce qui ne va pas. Je fais ça bien simplement. Je ne veux pas avoir l’air prétentieuse… j’ai ça naturellement.»

RENDEZ-VOUS SUR LES PLANCHES

Jeune femme, elle débarque dans la métropole en 1964 et travaille comme secrétaire à l’Université de Montréal, le jour. On aurait pu écrire «il n’y a pas de rencontres, il n’y a que des rendezvous » pour imager le destin de Rita. André Brassard l’a vue dans une minuscule production amateur et il s’est tout de suite dit qu’il travaillerait avec elle. «Quand j’ai croisé André Brassard et Michel Tremblay en 1964, ma vie a changé. C’est l’un des plus beaux cadeaux que j’ai reçu. J’ai ensuite suivi des cours avec Paul Hébert et Paul Buissonneau, et j’ai beaucoup appris de l’un comme de l’autre.» Et comment! En 40 ans, Rita a joué dans près de 80 pièces de théâtre, tant de nos auteurs contemporains que des Racine, Tchekhov et Feydeau.

Pour exercer le métier de comédienne, il est nécessaire de sonder l'âme humaine. «À mes débuts, j'ai cru que ma profession deviendrait pour moi un exutoire parfait pour me libérer d'émotions enfouies. Je croyais que les rôles me permettraient de défaire certains noeuds.» Comme plusieurs femmes de sa génération, Rita a dû, durant quelques années, refouler beaucoup d'émotions et faire semblant que tout allait bien. Par exemple, elle s’est séparée de son mari, père d’Elsa sa fille unique, en 1965. «C’était encore rare, et pas mal osé de se séparer en ce temps-là. Je gardais mon jonc pour avoir l’air normale quand Elsa m’appelait maman.»

Les jugements sociaux étaient bien sévères dans les années soixante, il valait mieux tenter de les éviter. «Au fil des rôles, j'ai pris conscience de ma responsabilité face à moi, qu'il fallait me connaître, m'écouter pour m'accepter, avec mes bons et mes moins bons souvenirs.» Elle y a mis tout son coeur, thérapie, lecture, connaissance de soi pour apprendre à mieux s’aimer.

«Pour départager l'essentiel et le superflu, j'ai fini de louvoyer pour éviter les écueils, de me faire petite pour ne pas déranger. Aujourd’hui, je suis en paix avec moimême. » Ce bien-être rayonne dans son couple aussi.

LES DEUX FONT LA PAIRE

À l’heure où les nouvelles relations qui durent sont l’exception, Rita et son conjoint Jacques Dufour ont voulu mettre toutes les chances de leur côté. Ils se sont connus il y a 28 ans, alors que Jacques était coiffeur au Théâtre du Nouveau Monde. Jacques l’a rencontrée en lui mettant une perruque sur la tête. «Bons amis pendant longtemps, nous avons commencé une relation affective, en 1991. Après que je me sois retrouvée libre à nouveau. » Pour traverser les orages inhérents à la vie à deux, ils ont décidé de faire une thérapie. «Les relations humaines sont tellement complexes. On travaille et on se laisse aussi de l’espace. On veut surtout être bien ensemble. Le reste est accessoire. C’est pour chacun de nous deux une troisième relation et nous voulons être heureux.»

C’est une vraie bénédiction pour Rita d’avoir trouvé quelqu’un avec qui elle partage beaucoup d’affinités. «Jacques est un homme extrêmement généreux et sensible. Il possède un incroyable sens de la répartie que je n’ai pas. Il est tout en spontanéité et trouve toujours un trait d’humour propice à dérider l’atmosphère. » Ensemble, ils ont mis sur pied le spectacle Rita Lafontaine en humour et en amour qui a tenu l’affiche l’an dernier. Le couple habite l’île des Soeurs et fait de la marche et de la natation.

Mais l’été, ils filent vers leur nef, leur hôtel personnel. C’est que depuis 22 ans, Rita est installée à Saint-Joseph de Ham- Sud, un endroit charmant. Elle a même décidé d'acquérir l'église du village pour en faire un théâtre. «Les élus m'ont demandé si j'avais un projet rentable pour la communauté. Après mûre réflexion nous avons lancé le projet du Centre des arts Rita-Lafontaine en 2004.» L'architecture intérieure est une oeuvre de Louis- Napoléon Audet. La majesté des lieux donne un cachet particulier à la salle de spectacle de 330 places.

Sans subvention, avec ses propres économies et un travail de couple colossal sur cinq ans, Rita et Jacques ont beaucoup appris de cette difficile aventure. «Une chance que nous avons consulté Marcel Leboeuf, qui a été propriétaire d’un théâtre et dont les conseils nous ont été précieux. » Il faut savoir que le couple a fait l’acquisition de l’église alors que le théâtre d’été était en chute libre. Il leur a fallu travailler très fort, «mais, dit-elle en riant, ça garde le coeur pur…» Depuis, l'endroit a fait augmenter le tourisme, créer des emplois et fait fructifier le village. Ceux qui ne le connaissent pas doivent mettre ça à leur agenda d’été: voir une pièce dans cette magnifique salle de bois vaut le détour.

PASSER LE FLAMBEAU

Au parc portuaire de Trois-Rivières, Rita Lafontaine a son vitrail à côté de celui de Maurice Duplessis.

Dans cet endroit enchanteur, Rita tente de transmettre son art dans des ateliers tout au long de la belle saison. «J’aime mieux dire artisanat, j’ai toujours pratiqué mon métier comme un artisanat» a-t-elle confié à un journaliste d’Échos Vedettes. À deux, ils ont décidé d’en faire aussi une école de théâtre le jour, d’y donner des cours. «Ça nous a occupés pour un bon bout de temps. Un vrai tsunami. On aime ça être en action.»

Aidée de son conjoint, Rita donne des ateliers de dix semaines, qui aboutissent sur trois représentations devant public. «Jacques s’intéresse beaucoup à l’improvisation, il en a joué comme amateur, et c’est aussi un très bon conteur. J’offre aussi des ateliers de deux heures le week-end, sur une base individuelle. Surtout à de jeunes comédiens – ou des comédiens peu connus - qui veulent se préparer à une audition. Tous rêvent de percer dans le métier. J’ai des élèves de tous âges.» Rita adore enseigner et pousse ses élèves à l’estime de soi et au travail en équipe. Deux de ses propres forces.

Malgré la tornade d’activités qui l’occupent, elle a aussi le temps d’écrire, elle a même dans sa manche une série de télévision. «J’adore écrire, même que la bible – ou si vous voulez le squelette de l’oeuvre - est rédigée. Il me faut juste du temps car le théâtre m’a demandé beaucoup. Je dis souvent que je veux mourir fatiguée d’avoir bien vécu. Je n’aime pas rester inactive. J’ai toujours des idées qui me trottent dans la tête.»

Elle ne pourra peut-être pas se consacrer à son projet de sitôt car, dans quelque temps, Rita effectuera un retour au petit écran. On vient de lui confier un rôle. Et pas le moindre. Elle sera la mère de Normand Brathwaite – qui gardera son vrai nom – dans Grosse vie, une comédie de situation produite par la maison Avanti. Parions que ce sera rigolo ce maternage bigarré. On y verra également Sophie Prégent comme épouse du comédien animateur et Gilles Renaud comme agent.

Par ailleurs, Rita avoue que son plus grand deuil est celui de la jeunesse. «Je déteste vieillir, perdre peu à peu résistance et vigueur n’a pas grand chose de positif. » Bien que Rita n'aime pas les aléas de l'âge, elle est très reconnaissante à Dieu de sa santé. «Il y a peu de bons côtés à la vieillesse, physiquement. Vieillir c'est lâcher prise sur la fraîcheur et la beauté. On ne le réalise pas au quotidien mais tout à coup devant une photo de jeunesse on a un choc. Je dois cependant reconnaître que j'aime mieux ma vie avec l'âge. Je la comprends mieux. La vie n'est pas sans épreuves mais celles-ci nous ramènent à l'essentiel.»

LIRE LE CIEL

Depuis des lunes, Rita aime l’astrologie. La vie se répète tellement et elle peut le lire dans les planètes. Elle aime aussi le fait que ça demande un peu de psychologie. «Vous savez, on a tous besoin d’être rassurés. Je me sens en contact avec quelque chose de caché et c’est le cas aussi dans mon métier de comédienne. L'astrologie a changé ma vie, elle m’a vraiment aidée. Je continue à la pratiquer et j'apprends sans cesse.»

Dans le magazine 7 jours, la comédienne confiait au père Fernand Patry: «Je suis née à une époque où il y avait beaucoup de préjugés. Malheureusement l'Église catholique en a véhiculé un grand nombre et a été culpabilisante. Les gens de ma génération reviennent donc de loin. Mais je suis très croyante. Je prie tous les jours et ce davantage, pour les autres que pour moi. J'ai compris qu'il n'était pas nécessaire de le faire pour soi. Il faut tout simplement remercier le ciel pour tout ce qui nous est donné, à commencer par la santé et le plaisir d'être autonome. Aussi j'ai déplacé Dieu. Maintenant il n'est plus à l'extérieur de moi mais en moi. J'ai compris que l'entraide, la solidarité et l'amour, c'était la réunion de Dieu.» Rita prie même pour ne pas perdre la foi. Pour elle c’est une telle chance de croire, c'est l’élément qui donne à notre vie tout son sens.

La comédienne a déjà confié vouloir suivre les cours nécessaires pour accompagner les mourants. «C'est un projet qui me tient à coeur,» dit celle qui a joué Oscar et la dame rose. Une pièce d’Éric- Emmanuel Schmitt dans laquelle elle réconforte une enfant mourant qui écrit à Dieu. Rita demeure d’ailleurs convaincue que l'âme ne meurt pas. «Les personnes disparues ont perdu leur enveloppe mais elles peuvent encore évoluer et même protéger ceux qu’elles ont quittés. Elles nous aident à leur façon par le biais des forces invisibles bénéfiques à leur portée. Je crois à la réincarnation car pour moi ce serait un véritable gaspillage, de n'avoir qu'une vie pour tout apprendre, pour atteindre la sagesse infinie.» Si Rita Lafontaine occupe sa prochaine vie de la même manière, la sagesse infinie lui est probablement garantie…