|
L'art de la foi propos recueillis par Marie Riopel
Daniel LeBlond a minutieusement choisi sa route. De l'exploration de sa fibre artistique à la Compagnie de Jésus, il a mûri ses choix en s'interrogeant profondément. Aujourd'hui, il manie aussi bien ses couleurs de peintre que l'agenda chargé de ses fonctions de Provincial des Jésuites. En moins de deux, on se sent gagné par sa passion contagieuse. Portrait d'un amoureux de la Vie.
 |
| Daniel LeBlond manie aussi bien ses couleurs de peintre que l’agenda de ses fonctions de Provincial des Jésuites. |
Il arrive à peine de Rome, où il a passé deux mois et demi pour la «Congrégation générale» de son ordre. Lui qui séjourne aussi à Haïti trois fois l'an ne semble pas le moins du monde essoufflé. «Vous avez devant vous un Provincial heureux.» Les journées bien remplies, ça le connaît depuis sa tendre jeunesse. Le bonheur aussi puisqu'il décrit ses premières années de vie comme fort heureuses.
UNE ENFANCE EN SANDWICH
«Cette période m'a donné des assises extraordinaires. J'étais le jambon dans le sandwich, troisième dans une famille de cinq.» Neuf années séparent l'aîné du plus jeune dans cette famille moyenne, où l’on ne manque de rien. «Mon père était commis au bureau de poste. Il avait fait des études classiques mais, devenu orphelin, il a pris en charge sa famille. Ma mère restait à la maison même si elle avait étudié jusqu'à l'université, ce qui était assez rare à l’époque, dans notre milieu.» La passion des études est donc transmise à tous les enfants. Le petit Daniel coule des jours paisibles mais occupés par une vive curiosité.
À l'école primaire, ça se gâte un peu pour cause de fossé. Un monde sépare les LeBlond de plusieurs enfants du quartier ouvrier. «J'étais plutôt doux dans un milieu où éclatait parfois la violence. Comme premier de classe, je subissais les railleries et les assauts des moins studieux. Ma mère disait "il ne faut pas répondre" sauf que, ça faisait mal», évoque-t-il en riant.
Sans fausse modestie, il insiste pour dire que tous les enfants de la famille ont du succès à l'école. «Mes aînés sont aussi travaillants que pleins de talents. Ils avaient déjà tracé le chemin et j'ai suivi leurs traces.» Il garde un souvenir lumineux de leurs repas en famille, animés par les discussions, les échanges, les plaisanteries. «Contrairement à bien d'autres enfants, nous n'avions pas un rapport formel avec nos parents, on les tutoyait et on pouvait même les taquiner. C'était joyeux!» Les parents LeBlond, investis du sens de la fête, transforment le moindre événement en un prétexte à célébrer. Chaque repas déborde de créativité.
ARDEUR AU TRAVAIL
Avec ses enfants aux études, le papa travaille très fort, mais les problèmes financiers surviennent quand même. «C'était un homme honnête, trop honnête peut-être. Trop bon, assurément.» Encore là, Daniel suit cet exemple d'ardeur et se trouve un emploi. Précocement. Quand un de ses aînés doit laisser sa run de journaux pour ses études, son patron demande à ses parents d'envoyer leur plus jeune. «J'étais grand pour mon âge et ma mère a sursauté. J'avais six ans. J'ai tout de même commencé à travailler à ce moment-là. Quand j'y repense, ce fût ma première expérience de réseautage.»
Toutes les «madames» du quartier l'adoptent d'emblée. Il faut dire qu'il offre des services connexes. Un crochet pour payer la messe de l'un et passer par l'épicerie pour l'autre, bref «j'étais connu du quartier tout entier et je transmettais les nouvelles d'une porte à l'autre.» Une tournée normale de 45 minutes, lui prenait au moins le double. «Ces femmes m'ont vu grandir et elles m'ont pris en affection. J'ai fait ça jusqu'à 16 ans.»
Daniel saute sa septième année et se retrouve à l'école publique pour un an, en attendant que se libèrent des places au collège privé. «Je ne voulais pas y aller, pour moi c'était la prison. J'ai donc convaincu mes parents de poursuivre là où j'avais commencé.» Ils lui donnent tout leur appui. Son père s'est tellement impliqué qu'il est devenu président de l'association de parents. «Il a aussi mis sur pied l'association des handicapés et a reçu la médaille de la Reine pour services rendus.» Le couple engagé et croyant forme un duo de parents plus qu'inspirants. Des années plus tard, Daniel suit d’ailleurs les traces de son père. Notamment en Europe, à l'Arche (de Jean Vanier) pendant cinq mois au milieu des années 70.
LE PAS POUR L'HUMANITÉ
À l'époque de ses «philos», comme on disait au collège, il opte pour la théologie à l'Université Laval. Loin de lui l'idée de devenir prêtre, le choix se fait davantage par quête de sens. «Je joins aussi "Pas de chair pas d'os", un organisme d'évangélisation des jeunes. Je m'occupe alors d'un grand spectacle des Fêtes du patrimoine de Québec, qu'on promène partout avec une quarantaine de jeunes.» Daniel déménage ensuite à Montréal pour poursuivre ses études en scénarisation cinématographique à l'UQAM. «Les yeux, le regard sont chez moi presque une obsession. Enfant de la télé, je suis né avec cette grande sensibilité à l'image.» Quant à son engagement concret, il monte un spectacle avec de jeunes pré-délinquants, à partir de photos et d’extraits de cinéma, dans le cadre d’un programme d’adaptation sociale. En son for intérieur, l'art et l'implication sociale sont de plus en plus liés.
Animé par une passion peu commune, il part ensuite en France avec presque rien pour étudier le cinéma à l'école des Hautes études supérieures cinématographiques. En deuxième année, il travaille avec des gens de la rue et co-scénarise un film intitulé «Le Pas» sur le thème des prostituées. «J'étais habité par de fortes interrogations. Comment peut-on entrer dans un monde d'exploitation semblable? Quelle est cette ombre que l'on porte tous?» Il développe une connivence avec ces gens au bout de la misère, surtout avec quatre femmes de la rue qui lui accordent de longues entrevues. Elles sont restées ses grandes amies. «Elles survivent, certaines travaillent encore.»
Ses interrogations ne l’ont pas quitté jusqu’à ce jour. «Le tissu social continue de se désintégrer et la perte de conscience des valeurs humaines m'inquiète.» Il qualifie l'expérience qu’il a faite à Paris d'extraordinaire, mais de retour au pays il sent qu’approche la réponse à sa quête. «Je me donne alors un an pour écrire.» L'appel le rejoint. Il sait qu'il sera prêtre. «Ma vie actuelle est directement liée à ce passage auprès des gens de la rue, mais j’approfondis encore la réponse à mes interrogations.»
 |
| Au début de l’année 2008 lors de la Congrégation générale des Jésuites à Rome, Daniel LeBlond a rencontré le père Adolfo Nicolas, SJ, nouveau supérieur général de la Compagnie de Jésus. |
EN COMPAGNIE DE JÉSUS
Aucun doute, aucune recherche nécessaire, il sait intuitivement qu'il se joindra à la Compagnie de Jésus. «C'était clair même si je n'avais aucune communication avec le monde religieux, à part quelques amis prêtres. Je savais.» Il raconte, sourire en coin, qu'il a cherché ce qu’on appelait encore à l’époque un «directeur de conscience » mais qu’avec son bagage de vie étrange, il n'a pas trouvé. «Je ne m'en suis pas fait; depuis toujours je savais que Dieu m'aimait. Ça me suffisait.» Il entre en septembre 1986 au noviciat des Jésuites, à Montréal, avec en tête et au coeur tout ce qu'il voulait être… et pour y discerner ce qu'il était appelé à devenir.
Un producteur externe l'approche pour faire un film, il en parle à ses supérieurs qui lui répondent «pourquoi pas?» L'équipe technique de cette vidéo-fiction voit en ce novice un drôle d'énergumène. Après un an, il entreprend un travail de recherche à l'Université de Montréal, en philosophie, et choisit de fouiller le monde du symbole. Comme sujet de maîtrise en théologie à l'Université Saint- Paul d'Ottawa, il opte pour «la théologie esthétique» de Hans Urs von Balthazar. Il file ensuite en Égypte pour un stage en art et culture égyptienne. Il est ordonné prêtre en décembre 1991.
Au début des années 90, l'ancien théâtre du Gesù existait toujours, mais cherchait sa vocation. Daniel LeBlond est attiré par ce milieu: «Je m'implique et débute le projet qui transformera bientôt les "Salles du Gesù" en Centre de créativité du Gesù. Un endroit qui favorise les liens multiples entre l'art et la spiritualité.»
Des artistes viennent faire des retraites fermées de plusieurs jours, le temps de créer une oeuvre, peut-on lire dans un article de «La Presse». En 1997, Daniel LeBlond, avec d’autres intervenants du monde artistique, fonde le MAI (Montréal Arts Interculturels), un centre pour le développement des pratiques interculturelles. Il en est encore aujourd’hui président du conseil d'administration. Cependant, considérant ses nombreuses responsabilités de Provincial, il a dû laisser ses fonctions de directeur artistique du Gésu.
L'ESTHÈTE
Dans l’évolution de sa démarche artistique, il sent que le cinéma ne répond plus à son besoin d'expression. «Je suis passé du septième art à l'art graphique par une mutation intérieure sur mon rapport à l'image.» Il travaille ensuite la peinture et le dessin avec un maître, Andrée Massot- Boutiller, qui a été l'élève de Matisse, qui a côtoyé Picasso et étudié avec Albert Gleizes. «Ce fut principalement une relation de maître à élève, aujourd'hui on dirait de "coach". Il s'agissait de me connecter avec ce qui m'habitait. Mon leitmotiv étant ce lien intrinsèque entre l'art et la spiritualité.»
Il fait ensuite plusieurs stages dont un en iconographie en Israël avec Marie-Paul Farran en 2000 et un autre l'année suivante à Tokyo avec Terayama Sensei; avec ce dernier, il lie zen et calligraphie. En présentation de Existence, une exposition tenue en 2004, Daniel LeBlond rédige un poème qui traduit son questionnement d'artiste. Le magazine «Vie des Arts» en souligne l'essence: «Quel souvenir laisserons- nous de notre passage sur terre? Quels souvenirs emporterons-nous dans l'audelà? La mémoire est un miroir brisé devant lequel est placé un bois peint.»
Il possède son propre atelier décrit par une journaliste3 comme vaste, meublé de façon bohème et rempli de toiles d'art moderne. Le temps passe, il expose désormais en solo dans des galeries de Bruxelles, Rome, Boston. À propos de Mystère, sa dernière exposition, on peut lire sur son site Web (www.jesuites.org/DanielLeBlond): «Chaque coup de pinceau est l'élan du processus d'incarnation. Je peins à l'huile, sur différentes essences de bois, des pièces morcelées qui s'assemblent sous mon regard.» Des pièces aux titres évocateurs comme «compassion », «crucifixion», «maternité», « mystère ». Son oeuvre est difficile à classer. «Je peins des retables, avec des portes qui s'ouvrent. Je suis certainement expressionniste et abstrait, mais pas uniquement. Une chose est sûre, je suis coloriste. La couleur est mon véhicule privilégié.»
Les voyages sont déterminants pour Daniel LeBlond: Égypte, Inde, Japon, Terre Sainte, Mexique et plus récemment, la Chine. De cette république populaire, il dit: «On y constate l'hyperpollution, l'hyperconsommation, une riche culture et, aussi, des changements violents qui s'opèrent à une vitesse vertigineuse. J'en reviens avec la certitude que la situation est fort complexe et dangereuse.» À propos d'Haïti, dont le territoire fait partie de la Province jésuite du Canada français, il ajoute: «J'y suis allé cinq fois la première année de mon provincialat, trois fois la seconde, et j'en suis à ma quatrième visite cette année.» En pleine crise alimentaire, en situation d'extrême pauvreté, le travail à faire est colossal.
PROVINCIAL DES JÉSUITES
Daniel LeBlond a une vision intimiste de sa mission de gouvernement des Jésuites du Canada français et d'Haïti. «Toute l’animation est basée, dans la tradition jésuite qui nous a été laissée par saint Ignace, sur la connaissance des personnes par le biais du "compte de conscience", une rencontre personnelle du supérieur avec les membres de la congrégation. Je rencontre absolument tout le monde, ce qui fait que je connais mes gens et la réalité qui est la nôtre. Je vois au bien-être de mon monde et j'essaie, avec les Jésuites, d’actualiser notre mission, de la nourrir.»
C’est un travail axé sur «la cohésion dans l'action malgré la diversité des personnalités, écrit-il dans un des ses articles: Nous désirons lutter sans répit contre tout ce qui empêche l'humain d'habiter sa dignité. Nous désirons le faire en dialogue et en solidarité; nous désirons dépasser les idées toutes faites, les nôtres et celles de notre société; nous désirons combattre les dominations doctrinaires et physiques». Bien sûr, il insiste sur les collaborateurs et collaboratrices qui le secondent, qui aiment servir la société québécoise et haïtienne. «Ce que j’aime bien dans ma tâche, c'est que le mandat a une durée limitée: donc, comme Provincial, je ne puis pas confondre service et pouvoir.»
C’est là une attitude qu'il rejette totalement: «Ceux qui pensent posséder la vérité, qu'ils aient le titre de curés, de critiques ou de spécialistes de tout genre craignent l'ouverture à la liberté qu'apporte une véritable expérience spirituelle ou de création artistique. Offrir à tous gratuitement cette ouverture, c'est participer à la venue d'un être humain nouveau; c'est redonner à celuici sa véritable dignité en le libérant de cette cage qu'est le matérialisme qui nous enchaîne. » De sa vie passionnante et passionnée, il affirme que son premier devoir est d'être heureux. «Je n'ai pas cherché à devenir Provincial des Jésuites. Je vivais même quelque peu en marge de certaines traditions cléricales; mais on m’a demandé ce service et j'ai accueilli cette fonction comme un cadeau.» À peine une heure de conversation avec lui et je sais qu'il accueille toute chose de la même manière.
|