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Les vendeurs du Temple par Rémi Doré
«Ils arrivent à Jérusalem. Étant entré dans le Temple, il [Jésus] se mit à chasser les vendeurs et les acheteurs qui s’y trouvaient […] "N’est-il pas écrit: Ma maison sera appelée une maison de prière pour toutes les nations? Mais vous, vous en avez fait un repaire de brigands!"» (Marc 11, 15-17). On aurait cru que ces vendeurs étaient revenus au Temple lorsque deux lascars ont tenté de s’enfuir avec deux lampadaires à l’insu des marguillers de la paroisse Saint-Philippe, à Trois-Rivières. Ces derniers voulaient simplement vendre certains biens contenus dans leur église, à l’occasion de sa fermeture définitive.
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| Panneau de location devant une église de Trois-Rivières. |
Bien sûr, là s’arrête l’analogie avec les vendeurs du Temple. Cependant, un bon nombre de chrétiens se questionnent sur leur avenir. Depuis la Révolution tranquille, le portrait de la chrétienté a énormément changé. L’Église québécoise gère la décroissance dans toutes les facettes de sa mission. En effet, la pratique religieuse est passée de 80 % en 1960 à 8 % en 1996. Le nombre de prêtres a basculé de 1800 entre 1977 à 1991 et de 1354 entre 1995 à 2003. Pour compléter le portrait, près de 453 églises et chapelles catholiques ont fermé leurs portes entre 1995 et 2003. Le nombre d’églises est en fait passé de 1591 à 1138 en moins de 10 ans (Luc NOPPEN et Lucie K. MORRISET, Les églises du Québec, un patrimoine à réinventer, [coll. Patrimoine urbain], Québec, Presses de l’Université du Québec, 2005, p. 285).
Ces statistiques, plutôt sombres, ne sont que la pointe d’un iceberg plus important soit l’éclatement de l’expérience religieuse. Le contexte actuel n’est plus dominé par les valeurs chrétiennes, mais plutôt par une cacophonie de propositions trouvant écho dans l’économie et le loisir. Même si le nombre de chrétiens est encore élevé et les besoins spirituels grandissants, les églises sont désertées notamment par la jeunesse. Cela a pour conséquence d’affaiblir la dynamique communautaire et de rendre précaire son financement. Ainsi, des communautés chrétiennes en viennent à la conclusion qu’elles doivent faire quelque chose.
Il est difficile de se séparer de biens aussi importants dans la vie des chrétiens. Ces édifices n’ont pas qu’une valeur historique ou sentimentale, mais ils ont été et sont encore le coeur et les poumons des communautés rassemblées au nom de leur foi. Se départir d’une église ou fermer une paroisse, c’est en quelque sorte ébranler le lien communautaire et identitaire qui unit ces femmes et ces hommes. En 1997, l’évêque de Saint-Jean-Longueuil a visé juste en affirmant ceci: «Ça fait très mal de fermer une paroisse. Il faut trouver des solutions plus respectueuses.»
LES ENJEUX
Les églises ne sont pas toutes à vendre. Cependant, leur survie soulève des enjeux de plusieurs ordres. D’abord, la décision de se départir d’une église heurte de plein fouet l’identité communautaire des chrétiens. Compter sur un lieu central de rassemblement est essentiel pour se connaître et se reconnaître dans un cheminement de foi. Briser ce lien, c’est fragiliser la raison d’être et l’appartenance à une communauté. Constituer une nouvelle communauté peut s’avérer traumatisant.
Le deuxième enjeu est plutôt d’ordre théologique. Une communauté qui perd son église n’est-elle pas en train d’expérimenter, comme le peuple juif déporté à Babylone, l’absence de Dieu? Étant donné que le temple est le lieu pour le rencontrer, la perdre pose la question de l’abandon: «Où est notre Dieu?» Comme des exilés, les membres d’une communauté orpheline peuvent redevenir vivants s’ils acceptent de chanter à nouveau les chants de Sion. Dieu n’est-il pas là quand deux ou trois personnes sont réunies en son nom?
En troisième lieu, les coûts de chauffage et d’entretien, ainsi que les salaires étant faramineux, il n’est pas possible de maintenir certains immeubles religieux sous la charge d’un seul conseil de fabrique et de quelques bienfaiteurs. Étant donné que la cause religieuse se noie dans la jungle des courses aux subventions et aux philanthropes, les communautés doivent envisager avec réalisme de s’unir à des partenaires. Cependant, si une communauté décide de garder une église, elle doit s’assurer de la maintenir en vie.
Les différences marquées entre les réalités urbaine et rurale constituent l’avantdernier enjeu. Remettre en question la survie d’une église à Amos, à Shawinigan ou à Donnacona, n’est pas la même réalité qu’à Québec, à Montréal ou à Gatineau. Le nombre de promoteurs est plus élevé dans les grands centres, tout comme l’accessibilité des capitaux. Il est plus facile de convertir une église en centre d’accueil ou en condo à Québec qu’à Crabtree dans Lanaudière. En région, le prix de vente est souvent plus bas et les acheteurs sont peu nombreux. Il y a des exceptions, mais elles ne font pas la règle. D’ailleurs, le fait d’avoir plusieurs acheteurs potentiels peut être une source de tension difficilement gérable.
Un dernier enjeu: à qui doit-on vendre? et pour quel projet? Les paroissiens, déjà très affectés par ces changements de vocation, verraient d’un très mauvais oeil que leur église ou leur presbytère soit vendu à des intérêts qui ne respecteraient pas leurs valeurs. Il est plus acceptable de convertir une église en bibliothèque ou en foyer pour personnes âgées que de la céder à des intérêts purement mercantiles.
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| L’église Saint-Philippe de Trois-Rivières est fermée définitivement au culte. |
LES CRITÈRES DE VENTE OU D’AMÉNAGEMENT
La vente d’immeubles religieux ne peut se faire sur le coin d’une table. Les expériences vécues dans l’ensemble des diocèses ont donné lieu à l’élaboration de certaines balises. Entre autres, on prendra en compte la géographie (ou de l’accès facile pour tous), l’ancienneté, le potentiel de conversion ou de reconversion et les finances de chacune des communautés impliquées dans la décision. Ensuite, on portera un regard évaluatif quant à la valeur patrimoniale des différentes bâtisses. La plupart des expériences démontrent que ces décisions ne se font pas sans heurts. Un bon exemple est celui de la paroisse Nazareth, à Rimouski, où la bisbille fait rage depuis que ses marguillers ont refusé différentes offres jugées insuffisantes concernant la vente de leur église. Mgr Bertrand Blanchet, archevêque de Rimouski, a dû lancer un appel au calme tout en réitérant sa confiance envers le processus mis en place.
VENDRE, CONVERTIR, RECYCLER…
Une telle décision demande un long mûrissement. Dans quelques diocèses comme Rimouski, Trois-Rivières, Saint- Jérôme, Gatineau et Québec (région de Portneuf), on a adopté un processus de discernement qui s’échelonne sur plus ou moins deux ans dont le premier principe est de favoriser une réflexion à la base. On veut éviter l’expérience de la paroisse Saint- Pierre Apôtre de Saint-Jean-Longueuil où les paroissiens ont appris dans le feuillet paroissial que leur église était à vendre.
De manière générale, les diocèses offrent un encadrement constitué de plusieurs étapes. Voici quelques exemples.
Diocèse de St-Jérôme: On demande au Conseil de fabrique de produire un rapport sommaire sur chacun des édifices qui sera remis à l’évêque. Par la suite, celui-ci leur envoie un livret intitulé L’avenir de nos églises, une aide à la réflexion pour les aider à cerner les différents aspects de leur décision: regard sur la situation, options à envisager après une étude sérieuse, deux conditions de réalisation, critères généraux pour guider cette étude, choix à faire et actions concrètes. Ensuite, un comité diocésain prend acte du rapport et, après analyse, renvoie leurs commentaires et un guide pour aller plus loin.
Diocèse de Trois-Rivières: Le diocèse remet un Guide pour disposer de tout immeuble géré par une Fabrique à l’intérieur duquel on devra franchir les sept étapes prescrites: réflexion préalable, la problématique, obtention d’une confirmation de principe, impliquer la population et la zone pastorale, élaboration du projet, demande formelle et réalisation du projet. Un comité formé de cinq à six personnes, laïcs et clercs, accompagne la communauté tout au long du parcours tout en conseillant l’évêque.
Diocèse de Gatineau: Le conseil de fabrique pose un diagnostic, consulte les paroissiens et produit un rapport aux autorités diocésaines. Un comité «aviseur» diocésain analyse le rapport et retourne ses commentaires à la communauté. Le processus se poursuit jusqu’à sa conclusion.
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| L’église Saint-Victor de Petite-Matane devient un centre d’art et de culture. |
Diocèse de Rimouski: Les autorités diocésaines soutiennent la réflexion des conseils de fabrique concernés sans s’y ingérer. Elles interviennent en temps voulu.
Dans tous les cas, la population est consultée à un moment ou l’autre du processus, des contrats de vente notariés sont signés et le mot de la fin revient à l’évêque du diocèse.
On ne saurait passer sous silence la démarche particulière de la région de Portneuf. Sentant que la vague de ventes d’églises en provenance de Québec allait les atteindre un jour, le milieu a décidé de prendre le taureau par les cornes et de mobiliser les dirigeants de la MRC, du CLD, des maires, des curés, les députés, les assemblées de fabrique et de C.P.P. autour d’un colloque (Comité multisectoriel du patrimoine religieux, Un clocher…un village: colloque sur l’avenir du patrimoine religieux de Portneuf, Actes du colloque, MRC de Portneuf, 27 mai 2000) sur l’avenir du patrimoine religieux sous le thème Un clocher, un village. Tenu le 27 mai 2000, l’événement a suscité beaucoup d’intérêt dans la communauté et il a permis d’établir des liens entre partenaires, de connaître davantage leur milieu, d’établir un classement des églises et de mieux s’outiller pour garder vivante l’expérience communautaire existante. D’autres régions du Québec, comme celle de Lanaudière, ont suivi les traces de ces précurseurs.
DEUX EXPÉRIENCES DE VENTES POSITIVES
Saint-Victor-de-Petite-Matane: La fabrique était forcée de mettre les clés dans la porte de leur église. Hourensehout un promoteur inattendu, soit la Fondation «Je t’aime» de la famille de Pascale Vigneault, fille de Gilles, l’a achetée pour en faire un centre d’art et de culture. Après entente, la communauté pourra garder un emplacement pour le culte pendant 25 ans, sans aucuns frais supplémentaires, tout en pouvant occuper toute la surface de l’église pour les funérailles et les mariages. L’ouverture est prévue pour juin 2008.
Saint-Benoît-Abbé de Gatineau: L’église fut achetée par les dirigeants de la Maison Mathieu-Froment-Savoie (organisme sans but lucratif), un centre de soins palliatifs qui a dû quitter son port d’attache pour déménager dans l’église de Gatineau.
Les bonnes initiatives foisonnent dans tous les diocèses québécois. On peut en consulter une liste exhaustive dans l’ouvrage de Luc Noppen.
UN DEUIL À VIVRE
Se départir d’une église, changer de communauté ou perdre son curé sont des événements fort douloureux à vivre. La perte d’une habitude, d’une certitude, d’un réseau provoque de la colère, de la résistance et de la négation. On se sent touché personnellement et spirituellement à un point tel qu’on est prêt à monter aux barricades. En effet, Isabelle Delisle affirme que «tout changement significatif suppose le passage d’un état de stabilité à un état de déséquilibre. » (Isabelle DELISLE, 1997. Vivre la perte de son église. Québec, Édition Notre- Dame-du-Chemin, p. 33.) La peur de l’inconnu est un sentiment normal qui provoque la remontée d’une myriade d’émotions. Delisle ajoute que «s’engager dans l’inconnu, c’est prendre le risque de regretter le passé et de vivre l’insécurité.»
La détérioration des relations humaines qui peut en résulter est bien loin des valeurs évangéliques. Il faut donc éviter la conspiration du silence qui risque de gangrener ce que nous sommes. Il est important d’en parler et d’accepter l’aide proposée. Il faut se donner du temps pour pleurer et accepter tout en apprenant à se laisser aller, à se laisser transformer par la nouvelle réalité. Ce n’est pas plus facile pour ceux et celles qui prennent les décisions.
DEVENIR DES PARTENAIRES
Le sentiment vécu par les membres de la communauté ne peut être tenu sous silence. Par respect pour eux, les diocèses invitent de plus en plus les communautés à prendre le temps de se préparer, de consulter et d’accueillir les peurs de chacun. Lorsque l’on travaille en amont, il est plus facile de trouver des solutions acceptables pour les acteurs en place. Les responsables de paroisses ont conscience que les solutions puissent passer par le partenariat avec les municipalités, l’État, l’entreprise privée ou la Fondation du patrimoine religieux. Envisager seul d’orienter une décision pour une ou plusieurs communautés est lourd de conséquences. Les églises et presbytères sont des biens communs dont l’avenir est à considérer en partenariat. L’expérience de la région de Porneuf est un exemple à suivre.
En guise de conclusion, Isabelle Delisle affirme la chose suivante: «Quand on a compris que la vie d’adulte n’est pas une possession, mais bien une succession d’expériences qui nous renseigne sur nous-mêmes et nous pousse à un "plus être", nous cessons de nous apitoyer sur notre sort et nous nous reprenons en main le coeur plein d’un nouvel espoir.»
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