|
Un théologien passionné par l'être humain propos recueillis par Jacinthe Lafrance
Il a cet air mutin du petit garçon qui vient d’inventer une bonne blague et qui cherche le moment propice pour la mettre à exécution. Cheveux en bataille, traits sans âge mais typiquement britanniques, Timothy Radcliffe pourrait bien être l’un de ces personnages extravagants qui enseignent à Poudlard, l’école de sorciers que fréquente Harry Potter. C’est d’ailleurs chez lui, au campus universitaire d’Oxford, que plusieurs scènes de la série cinématographique ont été tournées. Quand on évoque avec lui ces faits, il s’excuse presque: «Eh non! Je ne suis pas l’oncle de Daniel (1)!» Si la célébrité de l’un et de l’autre ne gravite pas dans les mêmes sphères, on ne perd rien au change en troquant le prénom de l’acteur pour celui de Timothy. On se retrouve alors devant un théologien passionné par l’être humain autant que par Dieu et dont le sens de l’humour est aussi vif que sa réflexion empreinte de profondeur. Présence magazine l’a rencontré lors de son passage à Québec, invité par la Conférence religieuse canadienne, en juin dernier.
 |
| Timothy Radcliffe, lors de son passage à Québec en juin dernier. |
Le cinéma, les romans, les bons vins – ceux de Champagne de préférence – et le whisky font partie des plaisirs de la vie qu’il affectionne. «Je suis un bon viveur!», lance-t-il avec une fine pointe d’accent anglais. C’est peut-être pour cette raison qu’il insiste sur cette conviction: il ne faut pas croire que la vie éternelle n’arrive qu’après la mort. «Ce n’est pas vrai», dit-il. Nul besoin de mourir pour aller au paradis. «La vie éternelle, c’est ce qui arrive maintenant, lorsque nous aimons, que nous pardonnons, que nous nous laissons aimer. Nous entrons dans la joie de la vie éternelle dès que nous osons nous aimer les uns les autres.» L’idée n’est peut-être pas neuve pour ceux qui ont lu ses livres Je vous appelle mes amis et Que votre joie soit parfaite, car il affirme n’avoir qu’une nouvelle idée-clé chaque dix ans. Mais pour d’autres qui imaginent tous les chrétiens en train de sacrifier leur vie sur terre dans l’attente d’un au-delà improbable, son discours peut étonner, voire ébranler. Peu importe. Timothy Radcliffe n’en est pas à un paradoxe près.
PREMIER PARMI DES ÉGAUX
Né en 1945, entré à l’Ordre des prêcheurs dès l’âge de 20 ans, il est bientôt choisi par ses frères pour être «premier parmi des égaux», selon la tradition dominicaine. Maître de l’Ordre de 1992 à 2001, il passe ces neuf années à Rome. Depuis, il est de retour à la maison des «Blackfriars» d’Oxford, d’où il sillonne le monde comme conférencier et prêcheur recherché. Ce parcours ne l’empêche toutefois pas de déclarer – le plus sérieusement du monde – devant 400 religieuses et religieux réunis: «Je n’ai aucun intérêt pour la vie religieuse.» Et ce n’est même pas de l’ironie. Il ne tarde toutefois pas à s’expliquer: «Je n’ai jamais regretté d’être religieux. C’est une vie extraordinaire, magnifique. Mais ce qui est fascinant dans la vie religieuse, ce n’est pas d’être introverti et de réfléchir tout le temps à “pourquoi je suis religieux?“ ou “quel est le sens de ma vie religieuse?“. La vie religieuse est magnifique parce qu’elle nous donne la possibilité de penser à autre chose ».
AMITIÉ ET QUÊTE DE VÉRITÉ
Ces autres choses qui l’intéressent avant tout dans la vie, c’est l’amitié et la quête de vérité. Une quête à l’origine de sa vocation. «Quand j’ai quitté mon école, à 18 ans, je n’avais aucun désir d’être religieux ni prêtre», raconte-t-il. C’est l’époque où le rock’n roll triomphe en Grande-Bretagne et dans le monde, celle des Beatles et des Stones. La foi chrétienne qui l’habite fait sourciller plus d’un de ses amis non-croyants, en cette ère de remises en question. «C’est devenu une question très, très importante pour moi: est-ce que c’est vrai ou faux? Parce que si ce n’est pas vrai, il faut quitter l’Église», se met-il à réfléchir alors. C’est ainsi qu’il se laisse prendre par la soif de comprendre Dieu. Ambition illusoire. «Naturellement, on ne comprend pas Dieu, c’est impossible», Timothy Radcliffe l’a bien vite saisi. Ce qui ne l’empêche pas de poursuivre sa quête profonde de vérité en cherchant à comprendre aussi les autres, à commencer par ceux qui l’entourent. À travers eux, c’est l’humanité entière qu’il embrasse.
«Ce qui est intéressant, comme religieux, c’est que nos institutions sont internationales, globales. Nous, les Dominicains, sommes présents dans plus de 100 pays. Comprendre mes frères et mes soeurs du Japon, du Rwanda, de partout, ça c’est fascinant!» Cette diversité rencontrée à travers le monde, Timothy Radcliffe la perçoit comme une richesse inestimable pour le monde, mais aussi pour la vie de l’Église. L’image d’une Église univoque couramment véhiculée est un leurre, selon lui. «C’est très facile pour les médias d’avoir l’image d’une Église très disciplinée, avec ses règles qui viennent de Rome chaque dix minutes, mais ce n’est pas vrai», constate-t-il. Qui plus est, la diversité des spiritualités, «l’excentricité» même des familles religieuses à travers le monde, comporte une liberté faute de laquelle l’Église est condamnée à mort. «Ou du moins devient très, très ennuyeuse», nuance-t-il.
«Je pense qu’il y a toujours une tension entre maintenir l’unité de l’Église et prendre plaisir dans la diversité. C’est un équilibre qui est très difficile parce que nous sommes mille millions de catholiques dans tous les pays du monde», reconnaît-il. Quelles que soient les tentations d’une certaine Église hiérarchique de tendre à l’uniformité, Timothy Radcliffe n’y croit pas. Son expérience révèle tout autre chose. «Je passe beaucoup de temps en Afrique, en Amérique latine, en Asie, et l’image d’une Église qui est totalement uniforme est fausse.» Il le dit avec l’optimisme de celui qui croit qu’un ennui mortel ne l’emportera pas sur la diversité qui permet à l’Église de garder le cap sur le Royaume.
 |
| Timothy Radcliffe fut maître de l’Ordre des prêcheurs de 1992 à 2001. |
DES RÉCITS PORTEURS D’ESPOIR
Écouter parler Timothy Radcliffe, c’est un peu comme assister à un spectacle de Fred Pellerin. Les personnages surgissent du coin de la rue et une sagesse millénaire émane de leur quotidien, exprimée en paroles d’une simplicité désarmante. C’est un conteur. Pas étonnant que l’ancien professeur d’Écriture sainte, à l’Université d’Oxford, voie dans les paraboles une porte d’entrée idéale pour accéder à l’évangile. «Parce que même après 10 000 ans (!), les paraboles de Jésus restent fraîches et étonnantes.» L’émerveillement se lit dans son regard lorsqu’il évoque celles du fils prodigue et du bon samaritain. Mais le plus important, selon lui, c’est de livrer aux générations montantes des récits porteurs d’espoir. Car la fin du positivisme moderne laisse des traces profondes sur les jeunes; ils traversent une époque diamétralement opposée à celle de tous les possibles qui a bercé sa jeunesse.
«Aujourd’hui, au début d’un nouveau millénaire, nous faisons face à la crise écologique, à la diffusion du fondamentalisme religieux, au terrorisme, à l’épidémie du sida, à l’élargissement constant du fossé entre riches et pauvres. Plusieurs États africains risquent de s’effondrer. De quels récits porteurs d’espérance les jeunes disposent-ils?» se demande-t-il. «Il y a le récit d’un désastre écologique imminent et le récit de la guerre au terrorisme. Ni l’un ni l’autre ne promettent d’avenir aux jeunes. Dans bien des pays, le Canada, l’Espagne et l’Italie, par exemple, la chute du taux de natalité est désastreuse. Les gens ont peur de faire naître des enfants dans un monde sans avenir.» Le tableau qu’il brosse est sombre. Le taux de suicide des jeunes l’inquiète. Mais le contact privilégié qu’il entretient avec les jeunes semble également nourrir sa propre espérance.
À L’ÉCOUTE DES JEUNES
«Quand on arrive chez les jeunes, plutôt que de commencer à parler, il faut commencer par écouter», affirme Timothy Radcliffe. Il tire cette conclusion de son expérience en milieu universitaire… et dans les pubs anglais!, même s’il se dit trop vieux pour fréquenter les «clubs», il n’est pas rare qu’un étudiant l’interpelle sur le campus pour prendre une bière et discuter. Ce qu’il ne dédaigne pas si on en croit la récente condition que lui et sa communauté ont posée à l’ouverture du Collège international Timothy Radcliffe (2), au coeur de l’Université catholique de Louvain-la-Neuve, en Belgique. «On a exigé une seule chose: qu’il y ait un pub sur le campus», relate-t-il. Les étudiants du coin, qu’ils résident au collège ou non, sont bienvenus au «Blackfriars» et des frères dominicains y assurent le service. On les reconnaît, bien qu’ils se fondent discrètement dans le décor. Par cette initiative, les frères désirent favoriser le brassage de cultures ainsi que les échanges entre étudiants et personnel enseignant. Et ça marche! «C’est toujours plein de jeunes», témoigne le théologien.
Pour établir ainsi un contact fructueux avec les jeunes, il faut être là où ils sont et apprécier leur culture. Après avoir dîné avec Phil Selway, le batteur du groupe anglais quasi-mythique Radiohead, Timothy Radcliffe a constaté la magie opérée sur ses neveux et nièces par cet événement. «Mais ce qui est intéressant avec ce jeune homme, sa femme et ses deux enfants, c’était d’écouter et de voir comment il est généreux, intelligent…», relève-t- il. Ce qui lui fait dire qu’on doit savoir accepter les idoles des jeunes d’aujourd’hui, eux qui en ont beaucoup. «Il faut poser la question: “Mais quelles sont les chansons que tu aimes? Quels sont les films qui te touchent?“ En entrant dans leurs récits, on peut voir quels sont les vestiges de l’évangile déjà présents. Notre culture moderne est tellement riche!», soutient-il. Il complète: «Souvent, nous pensons que notre tâche, notre rôle est de porter Dieu aux jeunes. Dieu est déjà là. Mais il faut les aider à percevoir la présence de Dieu qui est toujours avec eux.»
AUTOUR DE LA DERNIÈRE CÈNE
Depuis la fin de son dernier mandat comme Maître de l’Ordre des prêcheurs, Timothy Radcliffe surfe, paraît-il, sur une seule idée maîtresse. «Lorsque j’ai quitté Rome, on m’a invité à donner une retraite pour les évêques d’Angleterre et du Pays de Galles. J’ai dû travailler beaucoup pour préparer cette retraite», avoue-t-il. Sa méditation de la dernière Cène, du Jeudi saint ou du dernier repas – selon les appellations qu’on lui donne – est à ce moment une véritable révélation pour lui. «J’ai été tellement frappé par le fait que c’était un moment de crise et de renaissance, et ça m’a vraiment touché.»
Tout à coup, il réalise que cette dernière Cène est en fait le moment le plus sombre de tous les récits du christianisme. Puis il s‘interroge: «Comment se fait-il que chaque fois que nous nous réunissons en tant qu’Église, nous commémorons ainsi les heures les plus sombres de la vie du Christ? C’est un paradoxe », soulève-t-il. Il poursuit sa pensée: «Pourquoi, lorsque nous sommes en quête d’espérance, contemplons- nous ces moments de désespoir? Comment se fait-il que lorsque nous nous rassemblons en tant que communauté, nous revivons ces moments où la communauté était en perdition?» C’est ce qui a fait de l’Eucharistie le thème central de presque tout ce qu’il a dit ou écrit depuis. Mais il n’en a pas encore décousu avec cette idée-là.
«Je crois que si Dieu est très gentil, on peut avoir une nouvelle idée-clé chaque dix ans!», lance-t-il en boutade. Les dix ans ne sont pas encore écoulés. Après avoir connu beaucoup de succès avec Pourquoi donc être chrétien?, son plus récent volume en français (2005), il a entrepris la rédaction d’un autre livre qui portera, celui-là, sur les raisons d’aller à la messe. Why go to church?, c’est la réponse qu’il s’apprête à donner à toutes ces personnes qui se disent chrétiennes, mais qui affirment vivre leur foi en privé, sans aucun besoin d’interaction avec la communauté.
UNE PIÈCE EN TROIS ACTES
Dans une grande allégorie, Timothy Radcliffe y va d’une comparaison entre l’eucharistie et une pièce de théâtre en trois actes. Le premier acte c’est la foi. «Nous sommes formés dans la foi en écoutant l’évangile, dans l’homélie – peut-être, si nous avons un peu de chance – et dans le crédo.» Le deuxième acte, c’est l’espérance; il comprend une dimension privée où les croyants sont invités à adresser leurs demandes à Dieu. Le deuxième acte va ainsi de la prière des fidèles jusqu’à la prière eucharistique. Le troisième acte de cette pièce, il l’intitule «l’amour», c’est-àdire la rencontre avec Jésus ressuscité qui va du Notre Père jusqu’à la fin de la messe. «Je pense que cette pièce de théâtre, c’est une transformation de qui nous sommes très profondément, c’est une vraie transformation de notre être. Cependant, dans notre culture, nous aimons les spectacles, “l’entertainment“. On va à la messe et on attend qu’il y ait un divertissement. Mais souvent, c’est très ennuyeux, concèdet- il. Ce que j’ai voulu offrir, c’est un autre sens de pourquoi c’est important: parce que ça touche le travail de la grâce au plus profond de notre être.»
Les adeptes de «la croyance sans appartenance » y trouveront peut-être quelques arguments en faveur de la célébration communautaire de la foi. Quant à Timothy Radcliffe, il espère qu’après ce livre, ce Dieu si bon et si généreux lui fera la grâce d’une nouvelle idée… «Mais ce n’est pas sûr!» lance-t-il dans un grand éclat de rire.
1. Daniel Radcliffe, acteur britannique connu pour son rôle du jeune Harry Potter au grand écran.
2. Le terme «Collège» prend ici le sens de résidence universitaire avec une dimension de vie et de gestion communautaires inspirée de la tradition collégiale britannique. Détails au www.blackfriars.be
|