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Sur le dos des cobayes de ce monde par Marc Lemire
Le jour où un système économique prendra en compte les besoins de tous les habitants de la planète, ce sera un grand jour. Peut-être le plus grand de l’histoire de l’humanité. En attendant, le capitalisme a le vent dans les voiles et nous ne devons pas relâcher notre surveillance.
L’économie est un pan archi-important du monde dans lequel nous vivons et nous devons nous y attaquer. Nous pouvons tous nous retrouver dans nos finances personnelles, ça ne demande au fond qu’un peu de discipline. En revanche, l’économie mondialisée est de plus en plus difficile à comprendre. Je dois d’ailleurs me faire violence pour pondre une chronique sur l’économie. Parce qu’il me faut lire des textes rugueux portant sur des constructions complexes. Puis, essayer de simplifier, d’aller à l’essentiel. En bout de ligne, aurais-je réussi à garder les lecteurs?
LA CRISE DES SUBPRIMES
Le capitalisme a récemment vécu une crise importante, la crise américaine des subprimes; je me suis demandé si elle n’était qu’un accident de parcours ou si elle nous révélait une tare congénitale du capitalisme mondial.
On a beaucoup souligné que les prêts hypothécaires risqués que les institutions financières ont consenti du fait de la faiblesse des taux hypothécaires depuis 2000 constituent la composante principale de cette crise qui secoue principalement l’économie américaine mais, plus sournoisement, certains pans de l’économie mondiale. Il y avait trop d’argent dans le système et les institutions financières devaient absolument le faire travailler. Quand les taux ont augmenté à partir de 2004, les emprunteurs les plus fragiles ont dû céder leur maison à leur créancier. Facteur aggravant: à partir de 2006, il y avait déjà trop de maisons sur le marché. Leur valeur s’est mise à piquer du nez. Les institutions prêteuses opéraient des saisies et s’efforçaient de revendre ces maisons qui valaient moins que le prêt consenti pour leur achat. En les remettant sur le marché, elles aggravaient la crise immobilière puisque l’offre de ces maisons devenait largement supérieure à la demande.
Cette dynamique est bien connue et il n’y a pas lieu de la remettre en question. C’est d’abord et avant tout un problème pour les institutions prêteuses et pour ceux qui perdent leur maison. À ce niveau, la crise est essentiellement américaine et elle repose sur des éléments contingents: les taux d’intérêt aurait pu ne pas grimper et le prix des maisons aurait pu ne pas chuter. Dans cette perspective, il n’y aurait pas eu de crise des subprimes. Mais une autre composante de la crise a été moins analysée et n’a pas fait, à ma connaissance, l’objet d’une bonne critique. Surtout, elle ne dépend pas des circonstances puisqu’elle touche à la logique même du capitalisme: la titrisation. Il s’agit d’une opération financière qui permet d’injecter dans le système financier les prêts que les institutions financières accordent. En gros, les institutions financières accordent des prêts mais plutôt que d’attendre leurs remboursements répartis sur des années, elles les vendent à une compagnie à numéro qui n’existe que sur papier. Elles touchent ainsi un montant moindre mais elles se débarrassent du risque de ne pas être complètement remboursées. Les flux financiers futurs (et les actifs qui leur sont associés) n’appartiennent plus à l’institution mais à la compagnie à numéro. Celle-ci est charcutée en actions, qui sont vendues sur les bourses du monde: c’est ce qu’on appelle le papier commercial adossé à des actifs.
Ce papier commercial a tenté pas mal de monde sur les bourses mondiales. C’est ce qui a fait que la crise locale de l’immobilier américain s’est propagée au système financier mondial. C’est là que j’agite le drapeau rouge: on accorde des prêts à la légère mais on se débarrasse du risque associé à ce prêt. Pire: on refile ce risque à des institutions et à des individus qui ignorent qu’ils achètent des flux financiers susceptibles de se tarir précocement.
L’APPÂT DU GAIN
Il faut remettre en question ce droit que se sont donné les financiers d’offrir des produits malsains qui font en sorte que Gunther, préretraité de Bavière, achète une partie de la créance de Thompson, du Wisconsin. On peut d’ailleurs se poser la question: pourquoi Gunther achète-t-il des flux financiers qu’il ne connaît pas, i.e. dont il ne connaît pas l’origine? La réponse est simple: l’appât du gain. Le rendement promis sur le papier commercial est supérieur aux titres plus conservateurs (les obligations émises par les états, par exemple) parce qu’il est plus risqué. Mis dans la balance avec le risque, le rendement pèse plus lourd, surtout en période de croissance. Beaucoup succombent à l’attrait du risque supérieurement rémunéré parce qu’ils sont avides de rendement. Du coup, la notion de risque devient théorique et cesse d’effrayer ou, à tout le moins, de faire réfléchir, sauf lors des corrections boursières. Il est alors trop tard et tous les Gunther de ce monde voient leur fonds de pension fondre à vue d’oeil.
Traditionnellement, le petit investisseur achète des actions d’une entreprise qui fabrique quelque chose ou offre un service. Il peut s’informer dans la presse financière des perspectives d’avenir de cette entreprise; il peut aussi s’informer de ses performances, de la qualité de sa gestion, de ses relations de travail. Le produit financier présente ainsi une transparence certaine. En 2008, le marché est inondé d’opportunité d’investissements dans des compagnies qui ne fabriquent rien, qui n’existent que virtuellement, qui ne reçoivent que des flux financiers. Des compagnies dont on ne sait rien parce qu’il n’y a rien à savoir: seules les institutions prêteuses connaissent la nature et la santé des prêts qu’elles ont accordés et qui ont été transférés aux compagnies à numéro. L’investisseur, et pas seulement le petit, ne sait rien de ce qu’il achète. Le taux de rendement promis achève d’éliminer ce qui peut rester en lui de sens critique.
Le capitalisme apprend de ses erreurs, disent les spécialistes, c’est ce qui en ferait le système économique ultime. Si le capitalisme apprend, il semble parfois le faire sur le dos des Gunther de ce monde, qui sont des cobayes. Et des cobayes ruinés. Les médias accordent beaucoup d’attention aux Vincent Lacroix de ce monde. Ce n’est pourtant qu’un fait divers. Il y aura toujours des voleurs et des fraudeurs: aucun système économique n’y échappe. En revanche, la titrisation touche au coeur du capitalisme. Conséquemment, la crise n’est pas accidentelle et, sous d’autres oripeaux, elle est appelée à se reproduire. Ma main à couper que la prochaine crise sera liée à des flux financiers en provenance de Chine ou d’Inde.
DES ALTERNATIVES
Jour après jour, nous acceptons de vivre dans un monde de plus en plus complexe. Nous acceptons de vivre dans un monde où nous comprenons (et contrôlons) de moins en moins les produits, financiers ou autre, que nous achetons. Qui peut réparer un lecteur de CD? Un ordinateur? Un four à micro-ondes? À peu près personne. Que savons-nous de l’impact sur le cerveau des ondes générées par les téléphones cellulaires? Et de l’impact, sur notre santé, des hormones qu’on injecte aux boeufs? À peu près rien. Heureusement, il existe des gens qui proposent des alternatives, parfois maladroitement, mais leur coeur et leur jugement sont à la bonne place. Ces gens refusent la perte de contrôle, autant financière que politique ou économique. Ou même alimentaire. Je pense ici à Québec Solidaire et à toute la mouvance citoyenne qui dit non au «tout marché». Je pense aussi aux agriculteurs qui proposent des produits naturels issus d’une culture qui n’épuise pas la terre. Je pense aussi aux multiples praticiens anonymes et discrets de la simplicité volontaire qui se détournent des gadgets coûteux dont la technologie dépasse le commun des mortels.
L’espoir d’un monde meilleur dans lequel tous et chacun seraient en contrôle de leur existence, de leur alimentation, de leur patrimoine, de leur avenir, de leur santé,… cet espoir est ténu, j’en conviens. Mais le seul péché mortel, pour reprendre un vieux concept, serait de ne plus vouloir espérer.
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