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Marie de l'Incarnation, éducatrice et mystique par Hélène Marion
Les fêtes du quatre centième anniversaire de la ville de Québec ont fait rejaillir moult personnages et histoires, dont celle de Marie Guyard (1), dite Marie de l’Incarnation. Dans ce cadre, on lui consacre une pièce de théâtre et un film, de même qu’une réédition du livre de Françoise Deroy-Pineau par la Bibliothèque Québécoise. Souvenons-nous: il y a près de 400 ans, une certaine Marie de l’Incarnation est venue s’établir à Québec...
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| Marie de l’Incarnation, interprétée par Marie Tifo dans le film Folle de Dieu.. |
Marie de l’Incarnation est née Marie Guyard le 28 octobre 1599 à Tours, une ville du centre-ouest de la France située dans le département d’Indre-et-Loire. Neuf ans avant la fondation de la ville de Québec, en 1608, cette fille de maîtres-boulangers, qui élèvent sept enfants, apprend à lire, à écrire et à compter. «Dans la classe moyenne des artisans de l’époque, les femmes apprenaient à lire, écrire et compter, car ce sont elles qui s’occupaient de la comptabilité de l’entreprise familiale», explique Françoise Deroy- Pineau. Marie se rend donc tôt à l’école, et dès l’âge de sept ans elle voit «Notre- Seigneur» en songe. Il lui aurait demandé: «Voulez-vous estre à moy?», ce à quoi elle répondit «Ouy». À 14 ans, Marie est déjà attirée par le cloître, mais comme elle est pleine de vie, ses parents la dirigent plutôt vers le mariage.
ÉPOUSE, MÈRE ET FEMME D’AFFAIRES
Marie épouse un maître ouvrier en soie du nom de Claude Martin en 1617, à l’âge de 17 ans. Or, son mari s’éteint deux ans plus tard, soit en novembre 1619, et lui laisse leur fils de six mois, né en avril 1619, qu’ils ont nommé Claude. On l’incite à se remarier, mais la veuve de 19 ans vit recluse et se concentre sur la prière et le travail de broderie, tout en élevant son fils. Puis elle part aider sa soeur et son beau-frère dans leurs affaires – une entreprise de transports. En 1625, Paul Buisson, le mari de sa soeur Claude Guyard, lui confie l’entière responsabilité de son entreprise. Marie la fait prospérer. Personne ne se doute qu’elle vit en même temps une aventure intérieure avec un «Grand Amour». Le désir de poursuivre cet «indicible » voie lui fait désirer le cloître.
FEMME CLOÎTRÉE
Alors que les femmes d’alors entraient au couvent vers 15 ans, Marie y entre à un peu plus de 30 ans. Elle se rend à celui des Ursulines, à Tours, le 25 janvier 1631, et confie son fils de 12 ans à sa soeur et à son beau-frère. Marie dira plus tard s’être sentie mourir «toute vive». D’autant plus que son fils, quelques jours plus tôt, s’enfuit, sans doute parce qu’il ressentait le départ imminent de sa mère. Elle l’entendra venir manifester devant le monastère avec une bande d’écoliers et crier «Rendez-moy ma mère!» Il poursuivra de brillantes études chez les Jésuites de la ville de Rennes, puis à Orléans.
Pendant les six années suivantes, Marie de l’Incarnation enseigne l’évangile selon la mode de son temps. Lors d’un songe, elle voit un vaste pays de montagnes et de vallées et comprend que son «Grand Amour» l’incite à se rendre au Canada. Dès lors, elle désire partir vers la Nouvelle-France et ses terres inhospitalières, car on a besoin de maîtresses d’école à Québec. «Je n’aime pas dire qu’elle a reçu un message de Dieu qui lui ordonnait de partir. Ça sonne comme si elle avait des communications téléphoniques avec Dieu. Elle était simplement à l’écoute de son intériorité et consciente de ses priorités», rectifie Mme Deroy-Pineau. Elle mobilise alors ses réseaux sociaux, qui sont extraordinaires à cause de son passé de femme d’affaires et de la situation sociopolitique de Tours par rapport au pouvoir parisien et à la Nouvelle-France. Elle reçoit ainsi l’aide de Madeleine de La Peltrie, une riche veuve qui désire s’impliquer dans l’évangélisation des Amé rin diennes. «Il faut se souvenir que Marie est une femme cloîtrée, une pauvre religieuse qui vient de la province. Mais c’est une femme agréable dotée d’une forte présence», note Mme Deroy-Pineau. Donc, malgré de multiples objections qui sont contournées, Marie de l’Incarnation, 40 ans, s’embarque pour la Nouvelle-France le 4 mai 1639 avec une jeune ursuline de Tours du nom de Marie de Saint-Joseph, ainsi qu’avec Madeleine de La Peltrie, Cécile de Sainte-Croix (une ursuline de Dieppe) et trois hospitalières.
ÉDUCATRICE ET BÂTISSEUSE
Le 1er août 1639, elles accostent à Québec. Ce sont les premières femmes missionnaires. Le monastère des Ursulines se construit en haut du Cap Diamant, et tout le monde y déménage en 1642. On y accueille de jeunes Françaises et Amérindiennes. Le monastère des Ursulines devient la première école de langue française pour filles en Amérique du Nord. Marie témoigne de sa foi aux Abénakis, Montagnaises, Huronnes et Iroquoises qui lui sont confiées selon des modes et des horaires tout à fait imprévisibles. Pour y arriver, elle apprend quatre langues: l’algonquin, le montagnais, l’huron et l’iroquois. «C’est l’ancêtre de la formation permanente», dit Mme Deroy-Pineau. Marie rédige plusieurs ouvrages (catéchisme, grammaire, dictionnaire) en algonquin et en iroquois. Elle s’engage aussi fortement dans les affaires de la communauté. D’importants hommes de la colonie, tels gouverneurs, intendants et notables, la
consultent. «Tous allaient au parloir de Marie de l’Incarnation. D’ailleurs, la rue du Parloir à Québec se nomme ainsi pour cette raison!», souligne Mme Deroy- Pineau. Marie sera confrontée aux affres d’un incendie en 1650 et d’un tremblement de terre en 1663. Toute la colonie, Marie comprise, y verra un signe de Dieu qui condamne le commerce de l’alcool entre colons et Amérindiens. Par ailleurs, elle aura l’occasion de soigner, car une épidémie de petite vérole touchera fortement les Amérindiens et la poussera à changer quelque peu le monastère en hôpital. Tout ça sans compter la guerilla iroquoise.
DOCTEURE EN AMOUR
Pendant ces trente années en terre lointaine, Marie entretient une impressionnante correspondance avec son fils, devenu moine bénédictin sous le nom de Dom Claude Martin, l’un des principaux intellectuels de son temps. Certains parlent de 7000 à 8000 lettres, d’autres de 13 000, mais Mme Deroy-Pineau confirme que les Bénédictins ont retrouvé 278 lettres d’elle à son fils et à d’autres correspondants de France. «Elle en a cependant rédigé bien plus, car elle est restée à Québec pendant trente ans et en a écrit plusieurs dizaines par an». Dom Claude Martin publiera l’essentiel de leur correspondance, après la mort de sa mère, qui décède le 30 avril 1672 à Québec, à l’âge de 72 ans.
Peut-on considérer Marie de l’Incar - nation comme une sainte? «Elle n’est pas encore sainte selon l’Église, mais je lui décernerais sans contredit un doctorat en amour», dit Françoise Deroy-Pineau. La «docteure», considérée comme la première vraie écrivaine en Amérique, a été béatifiée par le pape Jean-Paul II, le 22 juin 1980. Il est aujourd’hui possible d’aller se recueillir sur sa tombe, située dans la chapelle du Vieux Monastère des Ursulines à Québec, et d’y visiter un joli musée.
L’AUTEURE ET LES RÉÉDITIONS
Françoise Deroy-Pineau est née en France et a grandi à Tours, dans la ville de Marie de l’Incarnation. Son intérêt pour la tourangelle s’est dessiné tout naturellement. «C’est une amie qui m’a lancé l’idée d’écrire sur le personnage», dit-elle. Avec une bourse du Conseil des arts du Canada, elle s’y est attelée. L’auteure s’est installée au Québec en 1969 pour suivre son mari qui avait obtenu un poste de chercheur à l’Université de Montréal. Journaliste pigiste jusqu’en 1985 puis socio-historienne, elle a écrit plusieurs livres sur les pionnières qui ont contribué à l’implantation d’une société française en Amérique, dont, bien sûr, Marie de l’Incarnation, mais aussi Jeanne Mance, Madeleine de La Peltrie et Jeanne Le Ber.
Le livre Marie de l’Incarnation, femme d’affaires, mystique et mère de la Nouvelle- France a été édité une première fois en 1989, par les Éditions Robert Laffont à Paris. La deuxième édition, des Éditions Bellarmin, date de 1999. L’édition 2008 de la Bibliothèque Québécoise est parue en septembre dernier. Elle offre une couverture tirée d’une huile sur toile de 1922 intitulée Arrivée des hospita lières à Québec, et ce, afin d’attirer l’attention sur l’arrivée des pionnières dans le paysage encore sauvage du Cap Diamant. Mme Deroy-Pineau y a réactualisé la bibliographie, car ces dix dernières années ont été prolifiques en ce qui concerne l’histoire de la Nouvelle-France. «Les éditions antérieures éta ient épuisées et Ma rie de l’Incarnation est revenue à la mode avec le quatre centième anniversaire de la ville de Québec. C’est compréhensible, car elle est le troisième personnage d’importance dans l’histoire de la Nouvelle-France, après Ja cques Ca rtier et Samuel de Champlain. C’est LA principale femme de l’époque. On peut la comparer à Mère Teresa ou à Mère Gamelin.»
FOLLE DE DIEU, FOLLE D’AMOUR
Jean-Daniel Lafond, tout comme Françoise Deroy-Pineau, a été fasciné par Marie de l’Incarnation. Dans les années 1980, il a vu une pièce de théâtre à son sujet. C’était alors un homme qui tentait d’entrer dans la psyché de la femme mystique. Depuis, une nouvelle version de cette pièce le hante. C’est ainsi que le film Folle de Dieu est sorti en salle le 12 septembre 2008. Réalisé par Jean-Daniel Lafond, il met en vedette Marie Tifo, que l’on voit interpréter Marie de l’Incarnation à quelques reprises. Elle y lit divers extraits de correspondances avec son fils et d’écrits spirituels, et on la suit entre une scène de théâtre et le monastère des Ursulines de Québec. C’est un genre de documentaire biographique préparatoire à la pièce de théâtre, où la femme de scène Lorraine Pintal, l’historienne Dominique Deslandres, l’écrivaine Aline Apostolka, la chorégraphe et danseuse Marie Chouinard, Soeur Gabrielle Noël et le professeur de théologie et sciences religieuses à l’Université Laval Bernard Keating sont consultés pour bâtir le personnage et tenter d’en percer le mystère. On y accorde beaucoup d’importance à Marie l’amoureuse de Dieu, son Divin Époux, pour lequel, rappelle- t-on, elle abandonne son fils et son pays. On y voit des extases mystiques aux frontières de l’orgasme.
CONTRADICTIONS
Dans le film Folle de Dieu, on appuie fortement sur l’abandon du fils, celui que Marie délaisse pour entrer au couvent. «C’est une fable complète!, lance Françoise Deroy-Pineau. Au 17e siècle, la majorité des garçons de 12 ans quittaient leur famille pour parfaire leur apprentissage ailleurs. Marie a donc attendu que son fils ait cet âge avant d’entrer au couvent. Elle l’aimait énormément!» De plus, le film revient sur les paroles du fils qui dit que sa mère ne l’embrassait pas. «À cette époque, il était très rare que les parents chouchoutent leurs enfants. Par contre, il n’était pas rare de les battre! Ce qui est étonnant, c’est que Marie n’ait pas battu son fils». Mme Deroy- Pineau consent que l’aspect dramatique attire les gens et que ceux-ci pensent qu’il faut souffrir énormément pour être un saint. C’est donc dans cette perspective que ces conceptions de la relation mèrefils entre Marie et Claude se sont bâties dans leur imaginaire. Les cris de ce petit Claude, scandant «Rendez-moy ma mère!» aux portes du couvent sont aussi, peut-être, trop pris au pied de la lettre. «Il faut penser aux bénéfices de chacun. Peut-être a-t-il été poussé par Claude Guyard, la soeur de Marie, et son époux, qui avaient besoin d’elle pour mener leur entreprise. Ils ont peut-être attisé le chagrin du petit», risque l’écrivaine Deroy- Pineau. Quoi qu’il en soit, Marie avait une forte relation avec son fils, et cela, toutes les sources le démontrent. «Le titre Folle de Dieu est exact. On peut être fou d’amour, comme elle l’était pour son Dieu», souligne l’écrivaine.
Or, quand on parle d’élan mystique, Françoise Deroy-Pineau parle davantage d’amour du prochain. «Elle s’est nommée de l’Incarnation pour refléter qu’elle était témoin du Tout Autre parmi les hommes. Elle était témoin de l’inca rna tion de l’Amour parmi les hommes. Ceci est peu exprimable, cela fait partie du mystère de Marie de l’Incarnation». Un autre point abordé dans le film est le phénomène de l’extase. Selon Mme Deroy-Pineau, ce phénomène ne se recherche pas et prend l’être par surprise. «Elle n’était pas fanatique. Elle se décrit comme la dernière des imbéciles pour s’humilier devant les hommes qui se croient plus intelligents que la gent féminine. Lorsqu’elle écrivait à son fils son désir de le voir martyr en ajoutant qu’elle le pousserait dans le feu et l’y repousserait, c’est qu’elle voulait que son fils soit convaincu de sa foi. C’est imagé.»
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| La comédienne Marie Tifo dans la pièce de théâtre Marie de l’Incarnation ou la déraison d’amour. |
MARIE SUR SCÈNE
La pièce de théâtre Marie de l’Incar - nation ou la déraison d’amour est une production signée par Lorraine Pintal, qui en fait la mise en scène. En tant que prolongement du film, elle est écrite par Jean-Daniel Lafond, et c’est Marie Tifo qui interprète Marie de l’Incarnation. Tout est bâti autour de la correspondance entre Marie et son fils Claude, resté en France. La coproduction du Théâtre du Trident à Québec avec le Théâtre du Nouveau Monde (TNM) à Montréal, va clôturer la saison 2008-2009 du TNM, théâtre dirigé par Mme Pintal. Après avoir été présentée au Grand Théâtre de Québec, du 16 septembre au 11 octobre 2008, la pièce sera proposée du 2 au 13 juin 2009 au TNM.
Pour boucler la boucle, le CÉMI (Centre d’études sur Marie de l’Incarnation de l’Université Laval) a organisé un colloque international, Lecture inédite de la modernité aux origines de la Nouvelle-France: Marie Guyard de l’Incarnation et les autres fondateurs religieux, qui avait lieu du 29 septembre au 3 octobre et rassemblait à Québec près d’une centaine de spécialistes universitaires de Marie Guyard de l’Incarnation. Françoise Deroy-Pineau y donnait une communication le 30 septembre dernier sur Marie de l’Incarnation, intitulée Réseaux sociaux et construction de ponts transocéaniques par Marie Guyard de l’Incarnation.
1. On a pris l’habitude d’écrire Marie Guyart, mais des généalogistes de sa ville natale de Tours ont constaté dans les Archives qu’elle signait Guyard la plupart du temps.
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