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Paresse et fantaisie par Hélène Côté
Vivement le week-end! Le travail a ses vertus, certes. Mais trop, c’est trop. Alors que certains nous invitent à travailler davantage pour assurer la croissance économique (il faut produire et dépenser), d’autres jugent au contraire qu’il faut ralentir avant de ne plus avoir l’énergie d’avancer. De toute façon, la question du temps libre mérite réflexion. On a dit qu’un jour, nous en aurons beaucoup!
J’aime par-dessus tout lorsque les jours de congé, mon amoureux m’apporte au lit le café. Un tout petit capr ice qui , chaque foi s , me donne envie de tout faire pour lui! J’adore ces matinées complices, désinvoltes, coquines et paresseuses. Elles m’apparaissent comme une image – une représentation – de l’amour, et a jout ent à ma vie du charme . Et n’étant pas fortunée, j’aime me permettre ce luxe de ne rien faire.
Il y a des tempéraments, comme le mien, qui doivent combattre la paresse comme d’autres s’efforcent de contenir leur appétit. Mais l’important, comme expliquait le philosophe Alain dans ses Études, c’est moins d’être droit que de savoir se redresser. Au caractère de dompter l’humeur!
Vilain défaut que la paresse! Vil au point d’avoir été identifié comme l’un des sept péchés capitaux. La paresse, qui est l’amour désordonné du repos, engourdit le corps comme les ambitions. C’est connu, le plus on dort, le plus on s’endort. Mais Dieu a créé l’être humain pour bouger, pour produire des choses et participer à sa Création, pour aider son prochain, et pour aimer. Dieu demande à l’être humain de réaliser ses talents, de se tourner vers Lui, et vers les autres. Et le paresseux lové dans sa doudou au coin du feu, à méditer très certainement de mauvaises pensées, n’a d’énergie que pour lui…
D’abord conçue comme une faute morale, la paresse est progressivement apparue comme une faute sociale. Il faut travailler, être productif, faire corps avec l’ambition collective.
Psychologiquement, la paresse correspond à une sorte de léthargie, une mollesse du corps et de l’esprit. Bref, elle se présente toujours comme une tare et peut-être aujourd’hui plus que jamais. C’est ainsi, qu’après tout, on en vient plus ou moins à penser que les pauvres ont choisi de l’être. Les préjugés ont la vie dure. Et on continuera longtemps de croire que les employés qui remplissent les formulaires au bureau du ministère ne vont pas réellement chercher de solutions à nos affaires…
Reste qu’avec toute la mauvaise foi du monde, on s’amuse à faire l’éloge de la paresse, relatant ses délices, lui trouvant mille et une vertus. Il faut dire que dans le contexte actuel, promouvoir la paresse, c’est être à sa façon révolutionnaire. C’est nier l’époque, refuser la frénésie qui nous agite, décliner les heures supplémentaires peinées à la sueur de son front pour finalement remplir les poches des actionnaires.
PRENDRE LE TEMPS, COMME ON PREND DE SES MAINS
Oui vraiment, nous sommes prêts à cesser d’être pressés. Vite! Ça suffit! Les citrons ont tiré leur jus! Il existe tout un lobby pour l’établissement d’avenues piétonnières, pour concilier travail et famille, pour commencer à relaxer. Les spas ont la cote, favorisant détente et santé; le slowfood réagit au fast-food. On veut manger bien, et mieux… des produits écologiquement acceptables dans des environnements plus agréables. Progressivement, on assiste à un changement de paradigme et voilà qu’on privilégie le développement durable: on pense dorénavant en terme de durée… qui l’eût cru?
Dans son roman intitulé La lenteur, l’écrivain Milan Kundera établit une relation entre la vitesse et l’oubli. Parlant de l’homme qui marche dans la rue et ralentit son pas lorsqu’il cherche à se rappeler quelque chose, il remarque comment celui qui veut oublier accélère sa course. L’oubli et la fuite font bon ménage, s’accouplant pour nettoyer le passé, pour s’éloigner, ne plus y penser. Au plus vite, le mieux. Kundera dira que «le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli.» Pour se remémorer il faut du temps, de l’espace mental, de la patience. Il faut se répéter, faire un moment du surplace. Notre époque n’a pas fini d’adorer la vitesse, l’immédiat, l’instantané. Aussi fait-elle encore peu de cas de son histoire, de son héritage. Aussi l’individu a-t-il tendance à s’oublier.
La lenteur commence de se présenter comme une vertu nouvelle. Enfin… comme une façon d’être nous permettant de remédier aux vices de notre époque. Continuant de rejeter les idées reçues, Milan Kundera prend plaisir à souligner combien la sensualité surgit elle aussi de la lenteur. Alors que l’époque nous apparaît libre et libertine, que nous sommes inondés d’images fascinantes, de saveurs nouvelles qui stimulent l’appétit, de musiques qui nous emportent partout où nous allons… nos sens ne seraient en réalité que bien peu stimulés. En fait, la véritable sensualité dépend moins de l’intensité des stimuli que de notre qualité de présence au monde. Surexposés ainsi aux stimuli de toutes sortes, à la jouissance immédiate, les sens demeurent en quelque sorte «au neutre». Il n’y a pas d’éveil, pas de prise de conscience, pas de recherche ni de rencontre vers ce qui éveille. Pas de désir. La lenteur ici, favorise l’activité des sens, alors que la vitesse, le bruit et l’abondance génèrent au contraire une certaine passivité repue et blasée.
Alors cessons d’être passifs: arrêtonsnous!
MAIS QU’EST-CE QUE JE PEUX FAIRE?
Je me souviens, petite, de ces journées longues d’automne où il faisait pluie. Une pluie froide, si froide qu’elle retenait tous les enfants du quartier à la maison. Je revois en pensée le ciel terne, triste et lourd comme la pierre, sans horizon. Les jours sans soleil, sans vie et sans projet. «Maman, je ne sais pas quoi faire. Qu’estce que je peux faire? Je ne sais pas quoi faire!» Je me souviens de ma lassitude et de mon impatience, combien je me fâchais de ma mère qui se moquait bien de mes geignements! De toute façon, il suffisait que je l’accompagne dans ses tâches ménagères pour oublier ma morosité. Comme tous les enfants j’entrais dans l’ennui et en sortais aussi rapidement que pour aller jouer dans la cour arrière. Pourtant, l’ennui qui me terrassait était profond! Et que le temps paraît long quand on est au début de la vie!
J’ai la nostalgie de l’ennui. L’ennui génère un sentiment de la durée très spécial. Et j’ai la nostalgie du temps long, du temps qui ne passe pas.
À quand remonte la dernière fois où vous vous êtes ennuyé?
On s’ennuie lorsque nous ne sommes sollicités par rien ni personne. Lorsque nous n’éprouvons ni passion ni intérêt pour quoi que ce soit. Lorsque nous n’avons rien à faire, et ne trouvons rien pour nous occuper. Aussi bien dire que de s’ennuyer, c’est d’être impopulaire, incapable et bête! Mais dans nos vies actives, dans notre course contre la montre où l’agenda ne nous permet pas même de voir nos parents, qui pourrait trouver du temps pour l’ennui? Nous sommes si occupés!
De toute façon, la vie ne pardonne pas l’ennui. Nous n’avons pas le droit! L’ennui est sacrilège! Le monde a tant à offrir! Car l’ennui, c’est justement de se sentir insignifiant face à la vitalité de la vie. Lorsque tout est possible et que pourtant, rien ne se passe. Lorsque la platitude du quotidien se révèle et se revit, chaque minute, tic-tac, tic-tac, chaque jour.
L’ennui naît du manque d’âme en soi et autour de soi. L’ennui ressemble à un affaissement de la vie. Lorsqu’il perdure, il est vécu comme un châtiment, une injustice… une damnation. En ce sens, l’ennui n’est pas sacrilège: c’est un appel d’Être! L’ennui ici accentue la valeur du temps qui passe et ne sert à rien.
Habituellement, les gens cherchent à tromper l’ennui. Ils s’inscrivent à des réseaux de rencontres sur Internet, ils participent à des activités sportives ou culturelles, ils sortent dans les restaurants et les bars, ils s’adonnent au magasinage ou alors ils allument leur téléviseur à écran géant, et surfent sur la centaine de chaînes offertes par leur câblodistributeur. L’ennui fait mal: il creuse peu à peu en soi la honte, la petitesse, l’impuissance, l’angoisse, le désespoir, le dégoût de la vie. Heureusement, personne ne manque de divertissements!
Mais le mot est dit: «tromper l’ennui», comme dans masquer, mentir… être infidèle… Il faut croire que le goût du divertissement est inhérent à la nature humaine car déjà en son temps, le philosophe et physicien Blaise Pascal interrogeait cette façon que nous avons de chercher sans cesse à nous divertir. Se divertir, c’est se détourner de soi-même et du Seigneur. C’est nier la réalité ontologique de la finitude humaine et de son incomplétude. Dieu seul, croyait Pascal, peut combler le vide existentiel qui sourd dans le coeur des hommes. Pour le Dr Patrick Lemoine (1), un psychiatre français qui a publié en 2007 un petit ouvrage sur l’ennui, ce sentiment n’est peut-être plus l’enjeu religieux qu’il a été, mais il est devenu un enjeu social, économique et philosophique de premier ordre. «Pour ne pas devenir des robots glissant de la frénésie à la dépression», ce psychiatre réclame le droit à l’ennui et à l’oisiveté. L’inaction, croit-il, est essentielle à la réflexion. Mais aussi, en laissant libre cours à l’ennui, l’esprit s’évade en pensée, dans l’imaginaire, la rêverie. Chez les enfants, le processus mental favorise l’indépendance, le calme intérieur et la créativité. C’est ainsi que le petit qui s’ennuie et s’énerve, ne s’ennuie au fond jamais bien longtemps. Chez l’adulte, la rêverie permet de renouer avec ses besoins et ses désirs, à ce qui fait du sens pour soi. À tout le moins, l’ennui dit une insatisfaction, il révèle que ce qui m’occupe (ou ne m’occupe pas…) ne rime à rien pour moi. Sachant cela, je peux découvrir ce que vraiment je veux vivre, et ainsi me recentrer sur ma propre existence et le sens de mes actions.
LES MOMENTS DE JOIE
La société des loisirs… Le mythe raconte qu’en diminuant la charge physique de travail, l’industrialisation allait enfin laisser aux travailleurs du temps libre. Blague à part, l’affaire a les qualités du mythe! Car gagnés par la cupidité, les travailleurs et les employeurs ont choisi de travailler tout autant et d’augmenter leur production. La vie au travail est devenue moins dure, mais plus sérieuse. Il n’use pas le corps, mais dieu qu’il prend la tête! Et si le niveau de vie ne cesse d’augmenter… la qualité de la vie ne s’améliore pas. Nous voilà même à rapporter le travail à la maison! En fait, le temps accordé aux loisirs diminue: en 2008, c’est chaque semaine deux heures de moins qu’en 1998… Pour peu, et on croira bientôt que cette société sera pour ceux qui n’ont pas les moyens d’en profiter: les travailleurs, les personnes âgées, les pauvres; qui par manque de temps, qui par manque de ressources. (2)
Mis à part les workaholics, ceux qui éprouvent un amour désordonné du travail (parce que ça existe), tout le monde veut du temps libre. Mais nous ne sommes pas capables de faire les concessions qu’il faudrait pour en avoir. Dans nos mathématiques capitalistes, travailler, c’est encore gagner du temps… C’est gagner l’argent pour préparer sa retraite, ses vacances, ses loisirs. Car le temps libre – celui que l’on accorde à soi – représente malgré tout, et depuis toujours, un bien cher. Le Musée de la Civilisation de Québec y consacre une exposition et tout récemment, Québec était l’hôte d’un grand congrès mondial portant sur la thématique. Pour Platon déjà, le loisir constitue «un élément essentiel de l’accomplissement humain.» (3) Il est si essentiel qu’en 1948, les Nations Unies ont proclamé que «toute personne a droit au repos et aux loisirs.»
Pour beaucoup d’individus, le loisir constitue une forme de compensation au stress vécu durant la semaine. Pour d’autres, il s’agit moins de s’adonner à une activité plaisante qu’à relaxer pour refaire ses forces. Mais en principe, selon la définition de l’UNESCO, le loisir c’est «tout ce à quoi on s’adonne de plein gré, soit pour se reposer, soit pour se divertir, soit pour se développer après s’être libéré de ses obligations familiales, professionnelles et sociales.» Idéalement, le loisir est «une expérience subjective qui se traduit dans l’expression de soi, la créativité, l’apprentissage et la croissance de l’humain.» (4) Ça, c’est une approche existentialiste du loisir.
Dans la réalité, la plupart des gens s’en font une idée plus légère: on suit les émissions à la télé, on assiste à des spectacles ou des festivals, on pratique nos sports favoris, on fait du tourisme. L’objectif ici n’est pas de se réaliser mais de se divertir, de «décrocher». Certains diront comme Blaise Pascal, qu’il s’agit d’une forme de fuite existentielle. Mais quelle que soit l’approche, la nature du loisir réside dans la liberté qu’il sous-tend. C’est un temps libre, tout simplement. Un temps libre qui fait du bien, qui procure du repos, du plaisir, de l’énergie, un sentiment d’évasion, ou encore qui permet d’améliorer des connaissances, de perfectionner une aptitude ou de réaliser des projets personnels. Certains s’entraînent pour un marathon, d’autres s’adonnent à la peinture, à la danse, à l’écriture... à la rénovation! Lire: quel merveilleux passe-temps! Curieux aussi comment on se repose d’un travail par un autre travail. Après leur dure journée, nos grands-mères se mettaient au tricot! Et nous de même: on se croyait exténué, mais on trouve une énergie nouvelle juste à changer d’activité!
Pour certains théoriciens du loisir – car il s’agit d’un sujet sérieux – le temps libre est nécessaire en ce qu’il contribue au ressourcement spirituel. (5) Qu’ils pratiquent ou non une religion, les gens sont nombreux à consacrer du temps libre à une forme de prière, à la méditation ou à la contemplation. Mais c’est aussi vrai pour ceux qui n’ont pas d’intérêt direct pour la spiritualité. Car le loisir procure chez chacun un sentiment de paix, de bonheur, de gratuité. À travers le loisir, je suis moi-même; j’existe simplement, naturellement, inconditionnellement. Je n’ai de comptes à rendre à personne. J’agis spontanément, comme le coeur m’en dit. Je me veux inutile.
Il y a quelque chose de beau dans la futilité. À tout vouloir rendre utile, nous instrumentalisons ce qui ne devrait pas l’être. Ainsi va le jeu des enfants que nous voulons «éducatif». Les parents choisissent pour leurs petits les loisirs qui leur permettront de développer des compétences physiques, artistiques ou sociales. Tout bas, on commence à parler d’une forme de vol de l’enfance. En fait, cette façon d’instrumentaliser le loisir au nom d’une valeur supérieure est commune à beaucoup d’acteurs de notre société. Ainsi, la plupart des spécialistes du loisir empruntent le vocabulaire de la gestion, de l’économie, du marketing. Le congrès qui se déroule à Québec traite du loisir comme «moteur d’intégration et de développement des communautés». C’est bien que loisir soit utile. C’est beau. Mais à mesure que nous lui donnons de l’importance… nous le dévaluons aussi, d’une certaine manière. Nous lui ôtons de sa valeur qui est faite de légèreté, de liberté individuelle et de créativité.
L’être humain est homo faber: sa nature est de fabriquer des choses, de produire. Mais il est aussi homo ludens: l’esprit du jeu est en lui, et ainsi soit-il!
1. S’ennuyer, quel bonheur!, Édition Armand Colin.
2. Thème inspiré d’une thèse de Gervais DESCHÊNES: Pour une spiritualité du loisir créateur – essai de théologie pratique, Université de Montréal, octobre 2000.
3. Pensées, Platon, 427-348 av. J.-C., sur le site du Musée de la Civilisation, Québec.
4. John R. KELLY, Freedom to be - A New Sociology of Leisure, New York, Macmillan, Publishing Company, 1987, cité par Gervais Deschênes.
5. Idée de Paul Heintzman, professeur à l’Université d’Ottawa qui a complété une thèse sur le loisir et le bien-être spirituel.
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