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Un maestro nouveau genre propos recueillis par Geneviève Papineau

Encensé par la critique, Jacques Lacombe est l’un des plus grands joyaux de notre patrimoine culturel. Remarqué pour son ascension fulgurante comme organiste, puis comme chef d’orchestre, il dirige désormais des concerts, des ballets et des opéras partout sur la planète. Depuis 2006, il dirige aussi l’Orchestre symphonique de Trois-Rivières. Rencontre avec un maestro passionné… passionnant!

Jacques Lacombe entame sa 3e année en tant que directeur artistique de l'Orchestre symphonique de Trois-Rivières

C'est dans un café bien connu du Plateau Mont-Royal que la rencontre a lieu. Jacques Lacombe vient à peine d’entrer que la serveuse, une amie de longue date, lui sert son café. Il est, visiblement, un habitué. Étonnant puisque l’homme est constamment en escale. À peine passe-t-il quatre mois par année au Québec. Encore aujourd’hui, sa journée s’annonce chargée. Rythmée d’entrevues. Pourtant, pas un seul instant ne fait-il sentir que ses minutes sont comptées… Généreux, il est aussi d’une humilité déconcertante.

VOCATION TARDIVE… OU PARCOURS INUSITÉ

Rien ne le destinait à une carrière dans le monde de la musique classique. Issu d’une famille modeste de Trois-Rivières, ni la mère, ni le père de Jacques Lacombe ne jouent d’un instrument . Leurs connaissances musicales se résument à l’écoute de musique populaire (Adamo, Bécaud…). Ironiquement, ce futur chef est le seul des trois enfants (il est l’aîné de deux soeurs) qui n’a pas eu l’occasion d’apprendre le violon à l’école.

Sa rencontre avec la musique est aussi improbable qu’inattendue. Presque un accident de parcours. Mieux, un signe du destin. Qu’importe, un piano se trouve un jour sur sa route. Un gros piano à rouleaux, oublié quelque part dans le soussol de l’appartement de ses parents. Instinctivement, il se met à jouer. Par oreille d’abord, puis plus sérieusement lorsque ses parents lui paient des cours.

À mesure que la musique s’installe dans sa vie, il délaisse le hockey, les sciences et son rêve de travailler pour la NASA pour se plonger dans l’univers des gammes et du chant choral. À 14 ans, il débute ses cours d’orgue. Sa rencontre avec le professeur Raymond Daveluy, son «père musical», sera l’une des plus déterminantes de sa vie.

Très rapidement, Daveluy remarque le talent inné de son élève et le pousse à s’investir davantage. «Il me répétait souvent qu’on peut apprendre les sciences à 30 ans…mais que la musique exige de développer des aptitudes à un âge plus jeune.» Il convainc aussi les parents Lacombe d’encourager leur fils dans le domaine. «Mon père était cordonnier. Un métier noble qui exige cependant un nombre d’heures faramineux pour arriver à gagner un salaire décent. Il s’inquiétait de la précarité qui colle à l’image du musicien. Mais au-delà de tout, il souhaitait que j’exerce un métier que j’aime… J’ai donc décidé de donner une chance à la musique.» Heureusement pour nous!

Son ascension comme organiste sera fulgurante. En l’espace de 5 ans, il perfectionne son art jusqu’à obtenir, à 18 ans, une maîtrise en orgue. Toujours conseillé par son professeur, il s’installe à Montréal et entame sa formation en direction d’orchestre au Conservatoire de Montréal. Et comme si ce n’était pas assez, il s’intègre à un quatuor de jazz et en devient aussi le directeur.

À 20 ans, Jacques Lacombe gagne désormais sa vie grâce à la musique. Mais l’envie d’aller plus loin le tenaille. Interrogé sur son caractère ambitieux, il répond avec nuance. «C’est plutôt la passion. Quand j’aime les choses, j’aime aller au bout. Je ne mets pas de limites. Ambition, peut-être, mais dans le sens positif du terme, je crois…» C’est ainsi qu’il quitte le Québec pour l’Académie de musique de Vienne. Il y obtiendra l’équivalent d’un double doctorat.

Les années suivantes seront à l’image de ses débuts. Propulsé en mode prestissimo au rang des sommités mondiales, il obtient le poste de directeur musical des Grands ballets canadiens, puis de la Philharmonie de Lorraine à Metz en France. Il devient chef assistant de Charles Dutoit à l’Orchestre symphonique de Montréal puis, premier chef invité. Il exerce sur les scènes les plus prestigieuses du monde, notamment le Royal Opera House de Covent Garden à Londres. L’un des moments les plus forts de sa carrière? Diriger six représentations de Werther de Massenet au Metropolitain Opera de New York. Depuis, l’homme qui assure ne jamais avoir eu de plan de carrière continue de collectionner les honneurs.

CHEF D’ORCHESTRE… NOUVEAU GENRE

Issu de la nouvelle école, Lacombe est à cent lieux de l’image de dictateur qui colle aux chefs d’orchestre. Il perçoit son rôle comme celui d’un catalyseur des forces. Aussi, il préfère inclure que d’imposer. «Je me considère plutôt comme un membre de l’équipe. Mais qui a le rôle particulier de mettre en valeur les talents et les personnalités des gens que je dirige.» Nouveau style? Un retour aux sources plutôt pour le chef qui rappelle qu’à l’origine (avant que les oeuvres se complexifient et que les orchestres s’agrandissent), c’était un des musiciens qui prenait en charge la direction des autres.

De par sa formation européenne, Jacques Lacombe se démarque ici par sa polyvalence. «En Amérique du Nord, un chef qui dirige un orchestre symphonique dirige rarement de l’opéra et vice-versa. Alors qu’en Europe, c’est plutôt normal de faire les deux.» Aussi, il passe avec aisance de l’opéra, au ballet au concert. Il refuse systématiquement d’être étiqueté, mis en boîte. «Quand j’ai commencé à diriger des orchestres, on parlait de moi comme de l’organiste qui dirigeait… Si bien que j’ai complètement mis de côté l’orgue. C’est malheureux mais dans ces milieux-là, lorsque quelqu’un est bon dans quelque chose, on a tendance à penser qu’il n’est bon que là-dedans. J’ai toujours eu plusieurs intérêts. Les différentes facettes de mon travail se nourrissent entre elles.»

Souvent décrit comme un militant pour la démocratisation de la musique, il soulève néanmoins l’importance de l’intégrité de l’oeuvre, de l’artiste. «En s’adressant à un groupe trop élitiste, tu finis par te déconnecter de ton public… Mais en revanche, si ta principale préoccupation c’est d’aller vers les gens, jusqu’à modifier le produit pour qu’il plaise au public, c’est tout aussi malhonnête.»

LES ALÉAS DU MÉTIER

Derrière les éloges et les applaudissements se cachent un quotidien qui n’est pas sans contraintes. «Les conditions ne sont pas toujours idéales. Par exemple, l’Orchestre symphonique de Trois-Rivières pratique généralement à Montréal. La Place des Arts n’étant pas toujours disponible, il m’est arrivé de pratiquer dans un sous-sol d’église où le son était exécrable. C’est extrêmement frustrant parce que plus on est passionné, plus on est perfectionniste. Mais au moment du concert, on oublie tout.»

Et pourtant, le métier exige un sangfroid quasi absolu. «Les premières fois qu’on dirige, il se passe quelque chose d’euphorisant. Mais il faut passer au-delà de l’exaltation. On se doit de garder une dose de retenue. Comme artiste, tu ne peux pas être à ton meilleur si tu es complètement pris dans l’émotion. Si je veux être ému par la musique, je vais m’asseoir dans la salle et laisser quelqu’un d’autre la faire.»

Rationnel? Professionnel plutôt. Le chef s’explique en utilisant un exemple très concret. «Lorsque je dirige, je dois communiquer le rythme dans lequel la musique se déroule. Si je suis très ému, mon propre rythme cardiaque change et ma perception du rythme sera affectée. Mes oreilles sont mon instrument. À la limite, je n’ai pas le choix de rester rationnel.»

Jacques Lacombe évoque la chance lorsqu’il raconte son parcours. Pourtant, c’est de son immense talent et de sa rigueur exemplaire dont on parle constamment pour le décrire. Fait étonnant, il travaille généralement de mémoire, sans partition. Une exigence qu’il s’impose depuis ses presque débuts… comme si la pression n’était déjà pas assez forte. «Il fut une époque où j’étais systématiquement grippé avant le concert. Même à 35 degrés en été!» Depuis, Lacombe arrive naturellement à pallier au stress. «J’arrive à tourner la page très rapidement. Je me souviens d’un soir où deux femmes m’avaient félicité pour la veille. J’étais incapable de me souvenir pour quoi exactement! » Et pour décompresser? «Je cuisine chez moi en écoutant du jazz et là, je décroche complètement!»

«Lorsque je dirige, je dois communiquer le rythme dans lequel la musique se déroule.»

PLAIDOYER POUR LE SACRÉ

Élevé dans une famille catholique, Lacombe se dit croyant. L’Église évoque pour lui des souvenirs heureux. «J’ai passé la majeure partie de mon adolescence à jouer dans les églises. J’y ai rencontré des gens formidables, des êtres très inspirants.» Malgré cela, il réalise rapidement qu’il n’a pas envie de passer sa vie seul dans un jubé. «Il y a eu un grand déclin de la qualité de la musique qui se joue dans les églises. Un musicien professionnel n’y a presque plus sa place. Le contexte est beaucoup moins stimulant.» À plus grande échelle, il ajoute «C’est tout un débat, mais je trouve qu’on évacue le côté “sacré” de la religion… À mon avis, il serait important de garder une dose de mysticisme. C’est le sacré qui fait la singularité de l’Église. La banalisation de l’aspect religieux dessert la religion. Si on va à l’église comme on va au bar, aussi bien aller au bar…»

Presque poétique, il parle de la musique comme d’une entité transcendante. Selon lui, l’une des fonctions de l’art est d’emmener les gens vers la grandeur, la beauté. Il trace d’ailleurs ce parallèle entre la musique et la foi. «Certains soirs, il se passe quelque chose. Un moment où, pour des raisons inexplicables, se crée une sorte d’état de grâce… où on a l’impression de communiquer avec le public audelà même de la musique. Ma théorie est que les gens qui assistent à un événement aussi intense en ressortent transformés, du moins pendant quelques minutes… quelques heures… Ils se trouvent naturellement inspirés par la paix, l’amour. Pour moi, le service religieux a aussi cette fonction. De stimuler le côté positif de l’humain.»

ICI OU AILLEURS

Appelé à comparer le public nordaméricain au public européen, Lacombe hésite, pèse ses mots. «Le public de connaisseurs est peut-être plus grand dans certains pays d’Europe, en Allemagne notamment. Mais une ville de 15 millions d’habitants aura forcément une vie culturelle très riche.» Il évoque la question de la tradition. «Là -ba s, on rencontre des serveurs dans les cafés… des chauffeurs de taxi qui ont des connaissances très approfondies en musique classique. Ce qui arrive plus rarement ici…» Pour illustrer son propos, il relate sa première année à Vienne. «Le prix des billets était très accessible. Si bien que j’ai assisté, en un an, à 85 opéras. J’étais fasciné d’entendre les gens parler dans la foule. Ils comparaient… critiquaient… tenaient des statistiques. On va au concert là-bas comme on va au hockey ici!»

Avec la même prudence, il se prononce sur la place qu’occupent les arts, la musique en particulier, dans notre système d’éducation. «Ça devient presque une bataille. L’école doit porter de plus en plus de chapeaux. Assumer plusieurs rôles. Ce qui laisse inévitablement moins de temps pour l’apprentissage. En Europe, renchéritil, les organismes culturels sont hautement subventionnés. Ici, les arts dépendent essentiellement des recettes du privé, de la billetterie, des commandites… Il est d’autant plus important de développer le jeune public pour assurer la survie de la culture.»

Aussi, il se rassure de voir lentement le vent tourner. Il fait référence à la récente campagne électorale où l’élément de la culture est carrément devenu un enjeu électoral déterminant. «Ce qui vient de se passer, c’est assez nouveau. De se réveiller ensemble et de dire : attention, la culture on y tient. C’est réjouissant. Pour la nation québécoise… et pour moi!»

RETOUR AUX SOURCES

Lacombe entame sa troisième année en tant que chef de l’Orchestre symphonique de Trois-Rivières. Poste qu’il occupe avec fierté et enthousiasme. Avec l’intention honorable de remettre à la ville un peu de ce qu’elle lui a offert. Le maestro tente constamment d’unir, de stimuler de nouveaux projets en travaillant conjointement avec d’autres institutions de la région. «On a développé un partenariat avec le Festival international de la poésie, un autre avec la Basilique du Cap. Au mois de mai prochain, dans le cadre du lancement des célébrations du 375e anniversaire de la ville de Trois-Rivières, on va créer un concert qui réunira 5 chorales de la région, et près de 300 choristes.»

Heureusement, les deux prochains mois seront plus tranquilles… une accalmie plus que méritée pour un globe-trotter aussi sollicité. «Je suis chez moi à peu près partout. Et heureusement, ma femme m’accompagne en voyage. Mais depuis que je suis propriétaire, les voyages m’apparaissent un peu plus longs… J’ai plus souvent envie de retrouver le confort de mon chez-moi.» Lorsqu’on lui demande ce qu’on lui souhaite pour l’avenir, spontanément il répond: la santé!!! «Et de continuer à contribuer modestement, à faire en sorte que le prochain concert soit toujours meilleur.» Une finale modeste et chaleureuse, toute à l’image du maestro…