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Trésors d'amour par Hélène Côté

Ah! Noël et ses promesses! Quelles surprises nous réservera-t-il cette année? Quelles gâteries, quels bons vins? Que cacheront ces petits et gros paquets si bien enrubannés? Un bijou, un succès d’édition, un gadget à la mode? Allons, ne boudons pas notre plaisir. Noël demeure une fête spirituelle… surnaturelle! Offrez, recevez, sans regrets ni remords, car chaque présent est amour, chaque chose est trésor.

À tout coup, mon amour qui est bon mangeur m’offre un livre de cuisine tandis que moi, philosophe, lui donne matière à penser… Alors nous rions ensemble! À chaque fois c’est raté, mais on s’aime et à l’année longue, nous sommes comblés. Nous rejouons chaque Noël le jeu de l’échange pour créer au pied de l’arbre enguirlandé une montagne de cadeaux: babioles, bonbons, bouteilles d’alcool et bouquins, présents futiles, utiles, qu’importe puisqu’ils préparent la distribution des becs et des accolades qui n’en finissent plus dans notre drôle de famille recomposée avec les «ex», les enfants, les amis. Prétexte à faire les fous, pour faire durer le plaisir, on s’encombre de papiers et rubans, scotchs et mots doux écrits en vitesse sur des cartons grands comme deux fois rien, mais inspirés par les anges. Nous créons ensemble le plus joli désordre, faisant virevolter à coups de pied les débris d’emballages dorés. Chaos festif. Moment d’allégresse pure.

Oh! Mais quel gaspillage! … Mais quelle joie!

Quoi qu’on en dise, Noël sans cadeaux ne serait pas Noël. C’est une fête traditionnelle, et il nous incombe, en quelque sorte, de poursuivre la tradition. Contre vents et marées, mais installés dans une époque étrange où nous risquons de succomber à la surconsommation comme à son contraire…

Car nous vivons dans une telle abondance que nous commençons à le regretter. Nous avons tant produit, tant consommé, tant jeté, que cette planète à qui nous avons sucé tout son jus croule désormais sous nos déchets. Tristes vestiges de nos caprices… Alors, qui par lucidité, qui par remords, nous tâchons tant bien que mal de redresser la situation pour gagner ce ciel troué par nos gaz à effet de serre. On nous enjoint à vivre «intelligemment», à acheter des produits plus écologiques et dont la production est plus équitable. On nous enjoint à consommer mieux, et moins. D’ailleurs, il fallait stopper cette ridicule frénésie du magasinage qui nous a ensorcelés un temps. Surtout qu’avec la crise économique… c’est décidément le temps de se la jouer éthique…

Nous faisons acte de contrition mais nous ne sommes pas en temps de guerre. Nous vivons toujours d’abondance. La question n’est pas réglée, et peut-être même qu’elle se complique. Quoi offrir, aujourd’hui, à l’ami qui a tout? Pourquoi offrir à tout prix, le receveur n’en éprouve nul besoin? Quand donner se présente comme une obligation, un geste superflu, un «stress»?

À Noël, qui avant tout est célébration de la Nativité. Du petit Jésus né dans l’étable. Avec si peu, presque rien, juste assez: de l’air, de l’amour, de la chaleur.

Noël est pauvreté, dénuement. Nous tendons à l’oublier sous l’amas de fanfreluches et de guirlandes qui ensevelissent la crèche. En fait, Noël n’est plus la fête chrétienne qu’elle était et c’est toute notre religion qu’on oublie… Mais nous sommes en quête de valeurs, et tentés d’explorer ce qui a été rejeté par les baby-boomers. Alors nous y revenons, un peu gênés, maladroits mais intéressés, et nostalgiques des Noëls magiques. Car nous l’aimons toujours, Jésus, chacun à notre façon…

Sans faste ni fanfare, nous a été présenté l’Agneau de Dieu: l’offrande parmi toutes. Le Fils unique venu restaurer l’alliance en enlevant le péché du monde. C’est ainsi que le Seigneur notre Dieu nous envoie son Fils notre Sauveur, et Noël est l’occasion de nous le rappeler plus vivement encore. D’ailleurs, c’est François d’Assise, pauvre parmi les pauvres, qui aurait instauré cette tradition de nous remémorer la Nativité par la représentation d’une crèche où repose un nouveau-né réchauffé par l’haleine d’un boeuf et d’un âne.

Noël est dénuement, dévotion et prière.

LA BOURSE, OU LA VIE ?

Il y a cent raisons de refuser d’offrir, et les plus chiches ne cesseront pas d’en imaginer! Car dans cette atmosphère d’hyperconsommation où règne la surenchère de cadeaux, nous pourrions être tentés, pour fuir le Noël marchand et revenir à l’essentiel, de tout laisser tomber. Mais tâchons de ne pas guérir la cupidité par l’avarice, un vice plus sournois et si facile à excuser, prévenait autrefois saint Thomas d’Aquin, qu’on peut en être atteint sans le savoir…! Mais – parenthèse - peut-être que la cupidité, en un sens, vaut mieux que l’avarice. Elle a, disons, quelque chose de plus large: du désir, de l’ambition… L’esprit cupide veut s’approprier de la richesse tandis que l’avare se retire, crispé sur sa fortune qu’il protège. Pouah!

Curieusement, il semble que nous donnons aujourd’hui moins qu’avant. Dans les romans et les biographies qui relatent la vie avant les années 80, les gens n’hésitent pas à prêter de l’argent à l’ami ou au parent dans le besoin. Des grosses sommes, avec l’idée plus ou moins nette que cela ne leur sera probablement jamais remis. On ne prêtait peut-être pas de tout plaisir, mais on le faisait prestement, en fermant les yeux, comme pour oublier plus rapidement la dette de celui qui reçoit. Plus rares aussi, ces dons apparemment irraisonnés de vieillards qui lèguent tout à une oeuvre de bienfaisance, de ces amoureux qui offrent bijoux et châteaux à leur belle. Non pas qu’on ignore alors la valeur de l’argent, au contraire. Et c’est cela précisément qui fait la beauté du don: l’argent possède la valeur que l’on sait, mais la solidarité, l’amour, l’amitié – l’aimé, l’ami – en possèdent ô combien davantage.

Aujourd’hui, on prête davantage dans un esprit d’usurier. Comme des gens d’affaires qui investissent, qui calculent des risques et qui planifient des modalités de remboursement. Et encore, ça pince.

Comme s’il y avait deux types de personnes: ceux qui prêtent sachant qu’ils seront remboursés; et ceux doutant qu’ils ne le seront jamais (et qui probablement aiment les personnages de roman…)

N’est pas généreux qui veut. Pourtant, la générosité n’éveille jamais le sentiment d’être appauvri, mais au contraire celui d’être riche, riche de pouvoir donner. Même qu’elle procure une joie toute spéciale, qui devient plus manifeste encore lorsqu’un groupe s’y adonne. Regardez la mine réjouie des participants à la Guignolée de Radio-Canada, combien les journalistes, comédiens et donateurs sont heureux d’y participer! La joie est réelle, visible, palpable! Solliciter n’est pas corvée: chacun s’y donne de gaieté de coeur!

La gaieté de coeur, voilà bien l’esprit du don! L’expression dit tout: la légèreté, la joie, l’amour, l’entrain. Oui, on a le coeur léger quand on a donné!

«Heureux les pauvres.» Seuls les êtres capables de détachement vis-à-vis des biens matériels peuvent connaître cette joie décrite dans les Évangiles. D’ailleurs, à peu près toutes les traditions spirituelles parlent de la nécessité de ce détachement pour enfin connaître la paix intérieure et la joie véritable. Si l’aumône correspond souvent à une obligation religieuse, c’est peut-être aussi pour habituer chacun à savoir se défaire de ses biens. Même les pauvres trouvent alors, à leur mesure, un petit quelque chose à donner.

Mais voici qu’on panique devant les fluctuations des caisses de retraite, on nous somme d’économiser, d’investir dans l’immobilier, de veiller à nos avoirs. Les lendemains sont incertains: et si on ne pouvait plus maintenir notre train de vie? Les restos, les spectacles, le golf, l’infirmière et les pilules: comment s’assurer de pouvoir pourvoir à nos besoins? La vie coûte si cher!

Chaque jour nos bulletins d’informations nous ramènent la peur que doit susciter la crise économique. Alors fermons nos téléviseurs et souvenons-nous: «Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps, de quoi vous serez vêtus. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement? Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent, et ils n’amassent rien dans des greniers; et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux? Qui de vous, par ses inquiétudes, peut ajouter une coudée à la durée de sa vie?» Dommage que l’Évangile selon saint Matthieu n’ait plus tellement d’écho aujourd’hui. Et si nous prenions un tant soit peu la Parole au sérieux? Que nous cessions de trop nous inquiéter du lendemain pour de nouveau faire confiance en Dieu… ou sinon en la vie, en l’humain… en sa générosité qu’on évite encore de solliciter…

Donner soulage l’égoïsme et guérit la petitesse. Donner libère des craintes les plus secrètes… la peur de vieillir malade et seul, fâché contre tous et soi-même, déçu de la vie. C’est connu, de plus en plus de vieillards meurent dans la solitude, livrés à eux-mêmes, souffrants, sans personne pour les écouter et les soigner. En ce sens, l’argent garantit la possibilité de pouvoir embaucher des professionnels compétents, capables de panser les plaies, de changer les draps et d’administrer les injections qui promettent un monde meilleur. Alors quoi faire? Accumuler en vue de l’avenir, ou donner? La bourse, ou la vie? Donner ouvre les coeurs et la voie à ce qui pourrait sembler une autre dimension faite d’entraide, de partage, de bienveillance, de délicatesse. Là où règne l’esprit du don, les gens sont bons, aimables, heureux et confiants.

LA VÉRITÉ DU DON

Il y a toutes sortes de donneurs. Il y a ceux qui donnent comme on achète des indulgences. Soucieux d’avoir bonne conscience, ils mettent Dieu de leur côté, répétant sans savoir le pari de Pascal… Et ceux qui donnent comme on insère une pièce dans une machine à sous, comme pour tenter leur chance, par un jeu de calcul bon enfant, parce qu’on ne sait jamais et qu’il faut toujours être gentil avec les gens qui jouent à la loto… D’autres encore qui donnent presque en s’excusant, disant qu’ils ont trop reçu de la vie, et qui diront encore qu’ils reçoivent plus qu’ils ne donnent et gagnent à l’échange, même s’il s’agit de passer des heures au téléphone sur une ligne d’écoute-secours. Comme si on ne pardonnait pas l’altruisme, le vrai désintéressement… Évidemment, il y a les philanthropes, les grands donateurs heureux de notre reconnaissance et dont les noms figurent sur le tableau d’honneur à l’entrée des musées, des hôpitaux et universités. Et les petits contribuables à qui on a promis un reçu d’impôt. Il y a les donneurs compulsifs, bénévoles par vocation, remboursant une dette imaginaire, ancestrale, et qui croient n’en jamais faire assez. Et ceux-là qui partagent leurs avoirs, leur repas, donnent de leur temps comme si naturellement, dans le grand cycle de la vie, cette générosité leur reviendra lorsqu’il le faudra… Ils croient en une pensée magique, alors que c’est la bonté de leur coeur qui rayonne! Curieux, tout de même, comme revient souvent cette idée du «retour indirect» de la générosité, d’un effet «boomerang», tel un substrat de mysticisme qui résiste à notre monde rationnel et matérialiste…

D’ailleurs, la nature même du don est de défier la logique. C’est ce qu’explique le sociologue Jacques T. Godbout dans L’esprit du don, un ouvrage entièrement disponible en ligne… et gratuit! Le commerce, fondé sur un système d’équivalence, est logique. Pour 80 $, on se procure un chandail, quatre disques ou deux soupers au resto. Les prix sont indiqués sur les étiquettes: c’est clair. Il n’y a pas d’ambiguïté (ou si peu…).

Dans le don, tout est ambigu. Ainsi, le cadeau n’est jamais neutre. Comme le remarque Godbout, il y a transmission d’un bien, mais aussi d’une signification… d’un message. Le cadeau exprime ce que l’on pense de l’autre, de ses goûts, de ses besoins. Mais il exprime aussi la valeur qu’on lui accorde (notamment par l’effort qu’il a mérité dans la sélection du cadeau…) et la valeur de l’événement que l’on souligne. Mais le cadeau c’est aussi soi, la justesse de notre regard sur le goût et le besoin de l’autre, notre idée de la relation qui nous unit, notre capacité de payer, notre originalité…!

Par ailleurs, il y a des cadeaux perfides… presque empoisonnés… Le pimp embobine ainsi sa protégée en la couvrant d’abord d’affection et de cadeaux… Comment refuser quoi que ce soit à celui qui a tout donné? Le cadeau souvent oblige… Il appelle un contre-don, et ainsi de suite. Si vendredi soir au bar, j’offre la première tournée, il y a fort à parier qu’un des amis offrira la seconde… Si je refuse le cocktail offert par l’étranger assis au fond là-bas, alors c’est tout dit et ça s’arrêtera là. Comme la parole, remarque Godbout (et avant lui Malinowski), la première fonction du don n’est pas d’être utile mais de circuler, d’aller et de venir, d’être donné et rendu. Et en même, la nature du don, c’est sa gratuité, sa liberté intrinsèque, le fait qu’il n’oblige pas… qu’il n’attend pas sa contrepartie… Que de paradoxes!

C’est que ce n’est pas la qualité du bien échangé qui compte, mais l’échange luimême qui initie ou maintient une relation. C’est pourquoi nous disons que c’est l’intention qui compte: l’intention, c’est l’autre! C’est la relation! Le don n’est pas échange de biens ou de services. Il n’implique pas un rapport d’équivalence mais de réciprocité: le don est un rapport social!

Parfois aussi, on donne pour être quitte, pour ne plus rien devoir à personne. Chez les divorcés, le partage des biens termine définitivement la relation. Souvent, c’est celui qui désire en finir qui le premier concède: «et qu’on n’en parle plus!». Godbout a remarqué dans ses enquêtes que «les modernes», qu’on croirait cupides et profiteurs, détestent en fait être en dettes. Chaque service, chaque faveur reçue devient monnayable: on partage les coûts, on rembourse, on offre un pourboire, «quoi qu’il en soit je vous remettrai ça». La modernité refuse de croire en l’existence du don, dit-il. On se dit que dans la vie, il n’y a rien pour rien. Et quand bien même on donne «pour maintenir une relation», pour se donner bonne conscience ou parce qu’au fond, ça nous fait plaisir, c’est encore la preuve qu’il n’y a rien pour rien… Comme quoi on vit, ou ne vit pas, dans un monde marchand!

NOËL À L’UNISSON

Vive les cadeaux de Noël! Vive la Nativité! …début du monde, de sa propre naissance et de la vie donnée! de la vie avant soi, de ce que le Seigneur attend de nous… Don et contre-don, telle une valse au long cours rapprochant les êtres, liant les destinées.

Remarquez, notre Noël d’abondance est une occasion formidable de repenser la présence du Dieu qui donne, qui pourvoit à nos plaisirs et bonheurs. Et justement rendons grâce. Puis, au moment du dépouillement de l’arbre, à ces instants de fébrilité, de surprises, de rires et de pleurs émues, nous vivons en communion l’expérience du donner et du recevoir. Expérience originaire, source de notre conception, de notre éducation, de nos amitiés et nos amours, de notre aventure humaine. Source de tout. Fluidité des échanges. Mouvement du monde. Et lorsque nous offrons nos humbles étrennes, accompagnées d’une grosse vague de tendresse pour rendre notre cadeau plus beau, nous constatons combien il est bon d’ouvrir son coeur. Se détacher d’un bien, le donner, et en même temps, se réjouir du plaisir de l’autre, se sentir plus grand que nature, gonflé à bloc d’amour pur! Habité d’une sérénité nouvelle…

Dans cet échange de cadeaux, – par la pratique du don – nous sommes à Noël délivrés de nos égoïsmes, nos petitesses, nos cupidités. Nous retissons nos liens avec Dieu et redécouvrons l’esprit des évangiles, comprenant que le bonheur n’est pas en dehors de Dieu – dans les choses que l’on reçoit – mais en Dieu, dans la simplicité de nos coeurs en partage.


À consulter: Jacques T. GODBOUT, L’esprit du don, Éditions La Découverte, 1992.