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Comme un vieil ami propos recueillis par Hélène Côté

Mon vieil ami: comme je l’aime! Ce n’est pas qu’il s’agisse d’un ami de longue date, bien que j’aie, en le côtoyant, le sentiment que l’on s’aime depuis longtemps. Je veux parler de son âge vénérable qui déjà constitue un phénomène, un attrait en soi. Imaginez ce que peut dire et raconter un homme de 93 ans! C’est de la vie ça! Ça en est des époques, des modes, des gens, des événements, des réalisations, des pensées, des souvenirs! Une oeuvre colossale à part ça: des dizaines et des dizaines de publications, tellement que les plus acharnés renoncent désormais à en faire le recensement. Et cet homme immense, il m’invite – moi! – à son bureau, comme dissimulé aux travers des rayons de la bibliothèque des Dominicains. Et au milieu du parfum de ces livres anciens qui déjà évoque le savant qu’il est, je passe du temps, avec lui, ce trésor d’expériences, plein de vitalité, riant encore à coeur joie, embrassant ses amis comme la vie elle-même, aimant, par vocation, par amour.

Benoît Lacroix: historien émérite, grand philosophe, théologien réputé.

Malgré l’horaire qu’impose la vie en communauté, au travers de ses différents engagements – entretiens à la radio, chroniques dans les journaux, ouvrages en cours, participation à des documentaires, des colloques, et ça ne s’arrête pas! –, le père Benoît Lacroix trouve toujours du temps pour moi. Je l’appelle, il répond. J’arrive à l’improviste, il me reçoit. Après une ou deux heures d’échanges, de silences, de rigolades, il me signale le plus délicatement du monde que je dois céder ma place à cet autre qui l’attend. Et c’est toujours comme ça! Que voulez-vous? Il est en demande! Je suis loin d’être la seule à le solliciter! «Hélène, j’ai 93 ans: j’en ai connu d’autres avant toi!»

«Vient-on parfois vous demander conseil?», questionnai-je tout bonnement après sa boutade: «Autrefois, quand j’étais jeune, on venait me consulter. On me demandait quoi faire. Mais c’est terminé tout ça: nous vivons dans une autre civilisation. Avec les gens, j’ai un rapport de liberté, d’égal à égal. Toi et moi, Hélène, on se rencontre surtout pour échanger des idées. Mais ça se passe aussi au niveau des sentiments. Car je ne suis pas là pour moraliser, mais pour partager l’expérience de l’autre, ses doutes, ses questionnements. Bien sûr, il y a l’âge! Et je pense que les gens sont intéressés à connaître mon point de vue. Je n’irai pas radoter comment les choses se faisaient “dans mon temps”… quoique j’aie bien des histoires à conter! C’est qu’avec tout mon bagage, les gens veulent entendre le langage de l’expérience. Après tout, je suis l’expérience vivante! Alors vous pouvez très bien venir rencontrer “l’homme qui se rappelle”, mais je ne veux surtout plus être “celui qui sait!”».

C’est vrai: il est comme ça. Lorsque je vais voir le père Lacroix, j’ai pour prétexte des questions qui s’adressent à l’historien émérite, au grand philosophe, au théologien réputé. «Mais la volonté? Mais la sagesse? Mais l’amour?» Et le voilà à réfléchir avec moi, sans jamais paraître ennuyé, à lancer ses idées, comme si la question n’avait jusqu’alors jamais été posée. Chaque fois, il m’accompagne dans le chemin de sa pensée, de la mienne, comme si nous parcourions ensemble un nouveau paysage, soulignant ici et là les points d’intérêts, les embûches, les impasses, contemplant les espaces et, par mille détours… nous identifions l’essentiel. Tout au long, il aura avec moi partagé des connaissances, des souvenirs, des convictions, sans ne jamais rien imposer.

LE SENS DU PARTAGE

Le père Lacroix le dit d’emblée: «Je vis pour les autres. Ça ne m’intéresse pas de vivre pour moi-même.» Une façon d’être qui transparaît dans sa façon de recevoir tous les honneurs qui ont jalonné sa vie. Que d’honneurs en effet, et pas les moindres! On lui décerne – entre autres distinctions – le prix Léon-Gérin en 1981, on le nomme grand officier de l’Ordre du Canada en 1985, docteur honoris causa de l’Université de Sherbrooke en 1990, grand officier de l’Ordre national du Québec en 1996,… C’est ainsi qu’il se rappelle la gêne qu’il ressentait, au début de sa carrière intellectuelle, lorsque d’autres auteurs citaient des passages de ses ouvrages. Sans doute craignait-il en tirer quelque orgueil, angoisse caractéristique de l’époque et qui plus est, des communautés religieuses! Mais il lui fallait, en quelque sorte, apprivoiser son succès… «Il m’a fallu comprendre que d’être gêné, c’était précisément faire du “Moi”, et que de toute façon, on n’écrit pas pour soimême, mais pour les autres!» C’est ainsi que depuis, il se dit content de voir les signes de cet échange, de contribuer à la formation des idées, de faire sa part.

Au milieu du parfum de ces livres anciens qui évoque le savant qu’il est, je passe du temps avec le père Lacroix, ce trésor d’expériences, plein de vitalité, riant encore à coeur joie... Hélène Côté

Même joie mêlée d’humilité lorsque je lui parle de tous ces organismes qui portent son nom comme le centre de spiritualité chrétienne des étudiants de l’Université de Montréal et la bibliothèque de son village natal… «Les organisations ont besoin d’identité. Pour les villageois de Bellechasse où je suis né, c’est important que l’un des leurs ait toute sa vie fait la promotion de l’intelligence et de la culture, surtout. Que j’aie aussi écrit sur mon amour de la terre, du fleuve et des habitants… Par ailleurs, je crois symboliser pour les gens comme un grand-père accessible, un homme qui croit en chacun. Je pense aussi qu’on ne peut pas être vulgaire dans un lieu qui porte mon nom! Il faut y aller avec un certain sérieux, avec authenticité, avec une tendresse qui est vraie. J’apprécie la gratitude des gens, leur reconnaissance: c’est une façon de se rapprocher. Récemment, on m’a demandé de présider le festival de chant choral de Bellechasse… alors que je ne sais pas chanter! Mais si je peux servir, j’y vais.»

Le père Lacroix se partage ainsi d’une oeuvre de bienfaisance à l’autre, d’une personne à l’autre, avec le même entrain, la même entière disponibilité. «Donner: voilà un mot que j’adore», me disait-il. «Qui donne s’enrichit: c’est un vieux proverbe. » Reprenant ensuite Simone Weil: «La grande joie de donner»; Gabrielle Roy: «Le sens d’une vie est de donner à plus grand que soir.»

«Je suis passionné par l’univers de la gratuité », insiste-t-il. «Et plus que jamais, dans cette civilisation du dollar… et des faillites aussi!» En fait, il constate chaque jour le dépit des gens de cette société mercantile où tout s’achète et se vend. Et lorsqu’on lui confie vivre des difficultés financières, il répond par un clin d’oeil, disant que «c’est merveilleux», parce qu’il est temps qu’on sorte de cette société pour connaître la beauté des rapports sociaux fondés sur l’échange, la réciprocité, la gratuité! Quelle gentille leçon qui console tout en ouvrant nos yeux et nos coeurs! Ainsi va le père Lacroix, léger et profond à la fois.

«Remarque, dit-il, tout ce que nous recevons, immanquablement, gratuitement, depuis toujours: la vie, le temps, des parents, du soleil, des amis. Je retiens cette parole d’Évangile qui dit: ce que vous avez reçu gratuitement, donnez le gratuitement. » Avec tout le respect pour ses amis psychanalystes, psychologues et avocats, il dit détester ce rapport du professionnel avec le client, du professionnel qui sait (comme le prêtre d’antan), et qui en plus ne répond pas sans être payé. «Alors moi qui ai tout reçu gratuitement – je n’ai pas eu même à gagner ma vie – je tiens à redonner gratuitement.»

LE RESPECT DU TEMPS

Les honneurs, il apprécie. Surtout qu’il adore les fêtes qui les soulignent! «Tu sais, Hélène, que j’aime avoir du plaisir.» Des proches iront jusqu’à parler de son petit côté hédoniste! Néanmoins, il ne trouve pas son bonheur dans ces choses extraordinaires qui marquent une vie, mais bien dans le quotidien. Peut-être vous a-t-il aussi raconté cette histoire: «J’avais 7 ou 8 ans à l’époque. J’étais face au fleuve et voyais une goélette voguer sur des vagues immenses. C’était assez terrifiant. Puis, il fallait aller à l’Église, et tout au long de la messe, j’imaginais la goélette se perdre dans le fleuve pour échouer quelque part. J’imaginais le naufrage, les noyés… l’horreur. Et la messe finie, en sortant de l’Église, quelle ne fût pas ma surprise de savoir la goélette amarrée, à bon port. Tout ça pour dire que dans ce fleuve il y a à la surface des vagues qui passent, mais ce qui l’anime réellement et lui donne corps, c’est le courant de fond. Le plus important dans la vie, c’est ce qui dure, ce qui reste. C’est le quotidien, une manière d’être où l’essentiel est protégé.» Dans notre culture populaire, nous sommes mordus d’actualité. Comme si l’important de la vie était constitué des grands événements et des soirs de premières. Alors qu’au contraire, c’est le quotidien qui porte toute l’essence de la vie. C’est la trame qui continue: «Comme le corps qui chaque jour change et pourtant demeure lui-même.» Le quotidien est dynamique, me dit le père Lacroix, «il nous enracine à la vie.»

Dans le quotidien de Benoît Lacroix – malgré toutes ses occupations! –, il y a une routine, une discipline d’étude et d’écriture, des moments de prières (évidemment), et du silence! Il faut, insiste-til, pouvoir disposer de sa vie et de son temps, ne pas se laisser manipuler par cette société qui triche en allant trop vite, en voulant gagner du temps. «Même les pilules trichent!», ricane-t-il. Car ce que nous mettons en péril, c’est notre liberté, notre liberté d’action comme notre liberté intérieure. «Il faut, dans la vie, de la lenteur pour être véritablement inspiré, pour imaginer des choses, pour penser. J’ai été élevé à la campagne, dans la lenteur de la nature et des saisons. J’admirais comment le jour se prépare. D’ailleurs, le temps appartient à la nature. C’est la nature qui administre le temps.» Aussi, il se dit très sensible à la pensée des premiers philosophes qu’on appelle «les présocratiques», avec «leur façon de diviniser la nature qui est très belle, pleine de respect, pleine d’amour… La nature nous est donnée et nous enseigne la force de la vie, le respect du temps, la gratuité. Mais voilà, nous sommes pas mal coupés de la nature!»

LA SOCIÉTÉ DU TOI

Le sentiment religieux, m’explique le père Lacroix, c’est d’être relié: aux autres et au cosmos. «J’aime Dieu au travers de la nature, des personnes, des femmes qui sont pour moi la tendresse de Dieu. On ne finit jamais d’aimer, de comprendre, de tout dire: il reste encore du mystère et j’aime ça. Je trouve ça beau. C’est important d’accueillir le mystère.»

Aussi, ce qui le révolte actuellement, c’est l’effet de la publicité qui pervertit le désir, qui le supprime en quelque sorte pour proposer de faux désirs, des désirs en deçà du désir puisqu’on les réduit en besoins… en faux besoins… convoitises immédiates, sans profondeur et sans mystère. «La publicité qui impose de faux désirs est brutale. C’est une agression qui fait mal, qui va à l’encontre de la liberté toute personnelle d’aimer, d’imaginer, de rêver, de nous projeter dans l’avenir. C’est tragique! Car le désir, c’est le nerf de l’amour! C’est une force magnifique, extraordinaire! C’est dangereux, car lorsqu’il n’y a plus de désir – le désir étant au commencement de tout, de l’amour comme de l’amitié –, il n’y a pas beaucoup de place pour l’amour…!»

En 2006, Benoît Lacroix a publié chez Fides Nous, les vieux, qui transpose sur un ton léger un dialogue avec une autre nonagénaire, Marguerite Lescop.

Réflexion qui, par contraste, lui rappelle le Moyen-Âge qu’il a étudié et enseigné. Dans l’amour courtois, raconte-t-il, le chevalier devait mériter l’amour. Il partait guerroyer et risquait sa vie pour ça: mériter l’amour. «On entre au Moyen-Âge dans un univers presque féerique où l’amour est divin: Dieu est amour, et qui aime connaît Dieu, disait-on. Ça m’a beaucoup touché. Aimer, c’est le but de la vie c’est ce qu’il y a de plus grand; et être aimé, c’est la récompense de l’amour qu’on donne… enfin, je parle comme ça! Ce que les gens veulent au fond, ce n’est pas de posséder ou d’être possédé. C’est simplement “être” avec l’autre, mais au sens le plus fort.»

Le but de la vie, c’est d’aimer. Si le père Lacroix dit avoir été plutôt choyé dans la vie, ses épreuves concerneront les deuils qu’il a dû vivre: celui de ses parents, de ses frères et soeurs, d’amis chers. Ses peines sont reliées aux autres, le plus difficile étant de présider les funérailles de ceux qu’il a accompagnés. Mais encore: les suicides, insupportables. «Une peine plus grande que la peine, qui touche à l’impuissance et au désespoir… Les gens attendent de moi des mots d’espérance, mais je ne sais pas quoi dire. Je suis avec eux, mais je n’ai pas de parole pour ça.» Avec eux, au sens le plus fort.

L’autre, toujours l’autre. «Je pense que tout commence par soi-même, mais qu’on doit tendre vers l’autre, avoir l’autre pour fin. Car personne au fond ne peut vivre pour lui-même, penser par lui-même. À l’époque où j’étais étudiant, mon directeur de thèse, Étienne Gilson, qui était un grand philosophe, me disait qu’on doit tout aux autres. D’ailleurs, il me disait qu’on n’invente rien, puisque tous les mots sont déjà dans le dictionnaire! Alors je reçois pour donner, je vis pour donner. Hélène, nous vivons présentement dans la société du Moi. Et moi je veux vivre dans la société du Toi. Un jour enfin, je devrai me mettre à écrire sérieusement! Car il faut, Hélène, parler de cette société du Toi.»


C’est l’histoire d’une jeune fille qui aimait un vieux moine – c’est mon histoire, une histoire belle à en pleurer, mais peut-être la connaissez-vous déjà, car elle n’est pas de moi. Seulement, j’en ai été si touchée que je commence aujourd’hui à la raconter, à mon tour. Alors, cette jeune femme qui voulait rencontrer le vieux moine se rendit là-haut sur la montagne, où il vivait. Elle frappa à sa porte et, lui, répondit: qui est là ? «C’est moi», mais le vieux moine ne fit rien. La jeune femme dévastée, en pleurs, n’y comprenant rien, s’en retourna finalement chez elle. La nuit portant conseil, elle décida le lendemain d’y aller de nouveau. Encore, elle frappa à sa porte et le vieux moine demanda: qui est là? «C’est toi!» Enfin, le vieux moine ouvrit la porte et lui sourit.


PARCOURS DE BENOÎT LACROIX, DOMINICAIN

Le père Benoît Lacroix est né à Saint-Michel de Bellechasse en 1915. Entré chez les Dominicains en 1941, il commence quelques années plus tard une carrière dans l’enseignement, principalement à titre de professeur à l’Institut d’études médiévales de l’Université de Montréal, dont il deviendra aussi le directeur. Passionné d’histoire, il poursuit des études post-doctorales en Europe et obtient une bourse prestigieuse à Harvard.

Professeur invité à l’Université Laval, à l’Université nationale de Kyoto, à celle du Rwanda, puis à celle de Caen en France, il côtoie pour ainsi dire presque toutes les civilisations. En 1967, il fonde le Centre d’études des religions populaires: un de ses sujets d’étude favoris. En 1979, il participe à la fondation de l’Institut de recherche sur la culture et en 1984, à celle du Centre d’interprétation des nouvelles religions.

Encore, entre autres choses, on lui doit aussi la fondation de plusieurs revues, ainsi qu’une édition critique des Oeuvres de Saint-Denys Garneau. Benoît Lacroix a publié des contes évoquant la vie dans son village natal, des ouvrages de vulgarisations comme La religion de mon père (1986) et La foi de ma mère (1999), quantité de publications scientifiques et d’ouvrages plus légers comme Nous, les vieux (2006), qui transpose un dialogue avec une autre nonagénaire, Marguerite Lescop. En 2007, sont parues les communications d’un colloque sur le père Lacroix, tenu par l’Université de Naples (2005) et, récemment, un documentaire a été tourné sur lui.

Voilà, pour vous dire que toutes les réalisations ici mentionnées, pour toutes remarquables qu’elles soient, ne suffisent pourtant pas à décrire l’ensemble de son parcours et de son extraordinaire rayonnement.