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La voie humaine propos recueillis par Marie Riopel

France Paradis fait selon son coeur et choisit les êtres humains de sa vie avant toutes choses. Souvent au détriment du portefeuille, de la carrière, du sens des affaires et autres considérations matérielles. Elle n’est pas riche de biens, mais elle se dit bien riche.

Orthopédagogue de formation, France Paradis fraie dans le domaine des communications comme une sirène dans l'eau.

Communauté chrétienne vous connaissez? L’ancêtre de Présence magazine publiait des articles de sa plume. Dans ses pages, France Paradis a signé le portrait de nos aumôniers de prison, entre autres. Un sujet qui l’a beaucoup interpellée puisqu’elle a oeuvré comme bénévole auprès de la population carcérale depuis. Elle publiait tout récemment 38 ans en prison, l’histoire du père Jean (1) – un de ses grands amis – , aux Éditions Novalis. «Quand nous nous sommes rencontrés, c’est comme si cette rencontre nous attendait depuis 20 ans. Dès les premières minutes, nous étions liés au plan du coeur. Ça s’est fait très vite et très profondément.»

VIBRER « EN-DEDANS »

D’abord bénévole pendant huit ans à Bordeaux – où les sentences sont au maximum de deux ans moins un jour – France s’implique ensuite dans les pénitenciers auprès d’une clientèle aux besoins encore plus grands. Ses conditions d’implication sont claires: le prisonnier a une sentence de plus de 15 ans et il est sans visite. Pas question pour elle de compliquer la vie d’une famille déjà alourdie par la longue sentence d’un de ses membres.

À son approche, la détresse se fait palpable. «Je te donne un exemple: un prévenu a assisté à une rencontre assis à deux pieds de moi. Un pan de mur – bardé de tatouages, la mâchoire d’un boxeur, le look d’un tueur. Il n’a pas bougé pendant deux heures. À la fin, il m’a glissé un bout de papier et j’ai attendu qu’il se recule un peu pour baisser les yeux. C’est dire combien il intimidait.»

Griffonné sur la note, elle déchiffre: «Écrivez-moi s’il vous plaît!» Son S.O.S. est entendu. «On n’imagine pas le courage qu’il a fallu à ce type pour traverser le mur de sa façade, pour écrire ces simples mots et me les tendre.» France a toujours fonctionné sur la base de recommandations, c’est-à-dire qu’à la fin d’une sentence, son protégé parlait d’elle à un de ses potes et son travail d’accompagnement continuait. «Un jour ça s’est arrêté. Alors j’ai fait autre chose, jusqu’à ce que, récemment, un gars connu à Bordeaux se retrouve avec une sentence de 25 ans ferme. J’ai alors repris mes visites.»

SANS PLAN

J’ai connu France à mes débuts comme pigiste. Je squattais son bureau en dehors de ses heures de travail à Interview (un bureau de journalistes regroupés sous le même toit). Elle était rieuse et pétillante. À entendre sa voix, elle n’a pas beaucoup changé. Celle qui relisait mes brouillons et me prodiguait de chaleureux conseils a une voix reconnaissable entre toutes. Lorsqu’elle a quitté le groupe, j’ai hérité de son pupitre mais je l’ai perdue de vue, elle. Au fil des ans, je suis souvent tombée sur ses chroniques dans certains magazines. J’ai suivi avec bonheur ses interventions à Indicatif présent, la défunte émission de Marie-France Bazzo à la Première Chaîne de Radio-Canada. Puis, ses bulletins comme Miss Météo de C’est bien meilleur le matin, à la même fréquence.

Pourtant, France n’a jamais eu de plan de carrière. «Je me suis fait dire que je serais rendue beaucoup plus loin si j’avais fait de meilleurs choix.» Dans la trentaine, elle passait d’un magazine pour enfants à la prison, puis à la météo. Certains l’ont traitée d’éparpillée, lui reprochant son manque de stratégie professionnelle. Plus maintenant. «À 45 ans, on me dit polyvalente. On reconnaît que j’ai un vaste horizon. Ça fait vraiment du bien.»

Orthopédagogue de formation, France a frayé dans le domaine des communications comme une sirène dans l’eau. «J’ai commencé à écrire dans Filles d’aujourd’hui; ça m’a fait vivre. Mais j’ai très vite écrit dans Enfants Québec. Je pense que j’y ai signé mon premier papier dans leur troisième numéro. Ça fait 22 ans maintenant.»

Beaucoup de parents la vénèrent, car elle se passionne pour la vie de famille. Elle a d’ailleurs publié un recueil de ses chroniques (2) et un autre sur les passages de la vie (3). Mais on peut aussi la suivre à l’émission télévisuelle, Parents Avis qu’elle co-anime avec Claudia Marques à canal Vox. (4) «Claudia et moi sommes aux antipodes. Elle est une jeune maman mais aussi très belle poupoune, assumée. Nous nous sommes toutes deux trouvées une place pour évoluer ensemble avec bonheur.» D’âme à âme, elles en viennent sans doute à se compléter.

«Quand nous nous sommes rencontrés [le père Jean et moi], c’est comme si cette rencontre nous attendait depuis 20 ans.»
France Paradis

LES ENFANTS D’ABORD

De sa famille d’origine, France dira peu, si ce n’est qu’elle vient d’une lignée de femmes fortes . «Ma grand-mère écrivait dans Le Devoir sous un nom d’homme; elle a été dénoncée en chaire par le curé pa rce qu’elle encouragea it la méthode Ogino. Et ma mère a eu le courage de retourner aux études à 50 ans, après cinq enfants, pour compléter un bac en économie. » Avec ses deux frères et deux soeurs, elle entretient des liens serrés. «Les deux aînés sont en Afrique. Mon frère est coopérant en Côte d’Ivoire, directeur de projet d’un grand organisme. Ma soeur est au Rwanda; elle travaille à l’intégration scolaire des enfants mutilés par la guerre entre Hutus et Tutsis. Ils sont très heureux dans leur domaine respectif.»

De ses enfants qu’elle adore, France pourrait parler longuement. Jérémie a 13 ans, Raphaëlle 15 et Joël atteint ses 20 ans, cet été. L’aîné veut suivre ses traces en devenant journaliste. Leur père est resté très proche après leur séparation. «Quand j’ai annoncé à mes amis que nous allions nous quitter, c’est moi qui ai dû les consoler. Les gens disaient: “Si vous deux – idéal de couple – vous vous séparez, comment penser que vont survivre les autres couples?”»

France affirme sans hésitation que la vie de toute la famille, mais particulièrement leur vie d’homme et de femme, s’est grandement améliorée depuis. «Nous sommes restés très unis. Je vois Jacques-Alain [son ex] s’épanouir depuis notre séparation. Et je sens la même chose pour moi. Alors, je suis vraiment contente de notre choix.» Conséquemment, France ne voit pas les séparations comme des échecs, mais plutôt comme des passages d’évolution.

AMOUR INFINI

Féministe, France a un jour confié à Josée Blanchette (5): «Moi je suis pour l’ordination des femmes, pour l’avortement et je pense que le pape est un facho! De nos jours, quand tu dis que tu es croyante, tu es cataloguée comme les parents qui s’opposent à l’installation de distributrices de condoms dans les écoles.» Et vlan! Si elle ne fait pas toujours dans la nuance, elle respecte quand même les choix de chacun. Dans cette même entrevue, elle avouait: «Comme le père Jean, je ne crois qu’à une seule chose: le bon Dieu nous aime infiniment.»

Non seulement le croit-elle encore mais elle ajoute: «Il n’y a rien que je puisse faire qui Le ferait m’aimer plus. Et, rien que je puisse faire pour qu’Il m’aime moins.» Un jour invitée comme conférencière chrétienne en compagnie d’une moinesse bouddhiste et d’un moine soufiste, France a comparé l’amour inconditionnel d’une mère à celui de Dieu. «Ton enfant dort avec toi dans ton lit et il fait pipi; tu te lèves, le laves à l’eau chaude, changes les draps calmement, avec un amour sans la moindre trace de récrimination. Ça doit ressembler à ça, l’amour de Dieu.» Avant de la quitter, ses deux vis-à-vis lui ont dit tour à tour: «“France, vous êtes bouddhiste sans le savoir.” “France, vous êtes une musulmane qui s’ignore.”»

Celle qui a choisi de privilégier ses liens avec les autres ne l’a jamais regretté. Elle a quitté la radio parce que ses enfants s’ennuyaient d’elle, de leur relation. «J’ai toujours fait mes choix en fonction de ça. Accompagner du monde, être auprès de gens que j’aime m’importe plus que faire carrière. Ce qui m’a sauvée demeure la puissance des liens humains.» Si elle n’a pas vécu riche, elle n’a pas l’impression d’avoir manqué quelque chose. «Quand t’as jamais eu beaucoup d’argent, comment est-ce que ça peut vraiment te manquer?» Une question qui pourrait trouver réponse bientôt.

LE TEMPS DES RÉCOLTES

France Paradis a participé à l’émission Indicatif présent à la Première Chaîne de Radio-Canada.

Au moment où je l’ai rejointe, France était en pleine écriture. Son projet de série télévisée sur une famille en miettes a reçu l’aval de Radio-Canada. Elle vit un trip incroyable. «Trois épisodes sont terminés. Il n’y a pas de mots pour décrire l’exaltation que provoque l’écriture de fiction!» Si cette histoire d’hiver part de l’éclatement d’une famille, le thème tourne autour de la guérison. France écrit seule mais elle confie dans un éclat de rire: «J’ai une gourou formidable qui me conseille.» Pour quelqu’une qui devait n’arriver nulle part sans faire de plan, France Paradis est inspirante. Elle a pourtant eu son lot de semaines difficiles, de tourments financiers, de doutes aussi. «J’ai des jours plus durs que d’autres, des journées yellow comme je les appelle. Celles où je me demande à quoi je sers dans la vie. Durant une de ces journées- là, j’ai décidé d’aller enseigner à des jeunes avec des troubles de comportement.» Engagée au 28 septembre, France était leur quatrième professeur: les autres avaient lâché. «J’ai fait mon année et j’ai gardé de ce passage une gang d’amis professeurs qui mettent tout leur coeur au travail.» Des profs qui changent la vie des enfants, qui font une différence.

Mais continuons sur cette récolte bien attendue. La maison d’édition Bayard veut maintenant lui confier une collection. «Je suis en réflexion. J’hésite. Des choses doivent être dites, mais j’ai l’impression que les gens ne lisent plus beaucoup. Du moins des livres qui suscitent une vraie réflexion.» Entre-temps, elle poursuit ses conférences (6) un peu partout au Québec. En mai, elle sera à Baie-Comeau. «Je rencontre du bon monde de tous horizons. Des intervenants sociaux, des parents, des travailleurs oeuvrant auprès d’une clientèle fragilisée ou marginalisée.» France est issue d’une «zone d’où on ne revient pas toujours », me confie-telle comme un secret. De là viennent les mots et la manière de tendre une main secourable. Et elle les partage à qui veut écouter.

CHEMISE ROUGE

Quand je lui ai fait la remarque qu’elle doit compter ses amis par centaines, elle a fait une pause. Je l’entendais penser. «J’aime beaucoup de personnes, je sais que beaucoup de gens m’aiment. Mais l’intimité reste quelque chose de mystérieux pour moi.» Elle n’est pas entourée constamment ni ne voit 25, 30 amis par semaine… «Ma grande amie que j’adore, Isabelle Brabant, je la vois environ quatre fois par année. C’est tout dire.» Cependant, elle reste en contact constant avec son monde par courriel.

Parfois, France est nourrie des messages d’inconnus. Une certaine Valérie lui a écrit a propos de sa mère qui la grondait de ne jamais laisser son enfant pleurer. Cette jeune maman raconte avoir offert le recueil de France (2) à sa mère. Quand elle l’eut lu, cette dernière se ravisa. «Elle lui a dit: “Maintenant je comprends pourquoi tu ne laisses pas pleurer ton petit, tu as raison!” Moi de lire des messages comme ça me touche énormément. J’en braille.»

Chaque message reçu est soigneusement imprimé et classé dans une chemise rouge appelée Remonte-moi. «Elle porte bien son titre, car je l’ai faite pour mes journées yellow», dit France. La chemise déborde de missives de toutes sortes mais surtout de mots d’amour et d’humanité. «Le plus étonnant? Je n’ai jamais besoin de l’ouvrir, j’ai juste à poser les yeux dessus et je vais mieux. J’ai la conviction profonde d’être en lien avec tout ce monde qui m’a écrit.»


1. France PARADIS, 38 ans derrière les barreaux — L’histoire du père Jean, Éditions Novalis, 2008
2. France PARADIS, Mère et solidaire, Éditions Enfants Québec, 2006
3. France PARADIS, Fêtes et rituels, célébrer les passages de la vie, Éditions Enfants Québec, 2007
4. Parents Avis, canal Vox, du lundi au jeudi 17 h 30
5. Josée BLANCHETTE, «Un ange en prison», dans L’actualité, 15 mai 1998
6. www.franceparadis.com