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Rien d'extraordinaire par
Monika Thoma-Petit
C’était le 18 janvier dernier. Il faisait
froid et un peu de neige tombait sur Montréal. Moi, j’étais de mauvais
poil, parce que, comme si souvent, l’échéance pour la prochaine chronique
Spiritualité approchait dangereusement et j’étais toujours aux prises
avec le syndrome de la page blanche. L’homme de ma vie, voyant mon humeur
s’assombrir au fur et à mesure que la journée avançait et désireux de
me venir en aide, me suggéra d’écrire «tout simplement sur n’importe quoi».
Par exemple (puisque je venais de l’informer qu’il me fallait consacrer
mon précieux temps d’écrivaine en panne d’inspiration à désosser cette
poule qui avait mijoté une partie de l’après-midi pour m’aider à changer
l’eau en bouillon), je pourrais faire une chronique sur le sujet «Kitchen
Zen».
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Sur le moment, je ne l’ai pas trouvé drôle du tout,
mais ensuite, tout en débarrassant le volatile de ses os et en filtrant
le liquide, je me suis rendu compte qu’il y avait là ce qu’on appelle un
filon: cette idée (qu’il n’exprimait pas pour la première fois) qui consiste
à plaider pour une spiritualité dont le point de départ et le lieu d’épanouissement
se trouvent exactement là où nous en sommes, à chaque instant, dans notre
vie très ordinaire et quotidienne. Au lieu de chercher un itinéraire –
un chemin ou un parcours «extraordinaire», visant en quelque sorte un hors
du monde édifiant ou un au-delà inspirant, nous mettant en quête d’un Saint
Graal ou nous éloignant autant que possible du commun des mortels – et
de nous élever au-dessus des basses-cours, il faudrait chercher à enraciner
notre spiritualité au coeur même de notre vie de tous les jours. Désosser
le poulet, filtrer le bouillon, éplucher des patates, passer l’aspirateur,
sortir les vidanges, trier les déchets, retourner le compost, plier le
linge, pelleter la même bordée trois fois plutôt qu’une (chaque fois que
la chenillette passe), écouter l’ami qui appelle, accepter la conversation
avec la voisine, prendre soin de soi et de ceux qui sont avec nous, faire
notre rapport d’impôt, utiliser l’endos des feuilles pour nos ébauches
d’articles,… autant de petits gestes d’un ordinaire qui peut nous paraître
désespérant mais qui tissent notre vie concrète et qui pourraient s’avérer
le terreau fertile de notre vie spirituelle.
QUOTIDIENNETÉ ET VIE SPIRITUELLE
Parfait, voilà le
filon, me suis-je dit. Alors, demain matin, mettons ça
au propre, et ensuite, au lieu de nous creuser la tête, allons vaquer à
nos occupations quotidiennes et voyons voir ce qu’elles peuvent nous suggérer
au «niveau spirituel ». Et j’ai décidé de faire le ménage dans les piles
de papiers qui jonchent mon bureau (une occupation que je repoussais depuis
belle lurette, bien que je sache qu’une fois accomplie, elle me procure
toujours un immense bien-être).
Voilà qui s’est avéré une excellente décision.
Pour commencer, je me suis attaquée à un tas de bouts
de papiers sur lesquels j’avais noté, au fur et à mesure que je les entendais
ou les lisais, des citations ou des phrases (toujours en me disant, tiens,
ça pourra servir un jour). Et, chose peu étonnante, allez-vous me dire,
j’ai trouvé là plusieurs paroles qui allaient tout droit dans la même direction
que mon filon. Par exemple, cette réponse qu’un maître zen avait offerte
à la question d’un disciple qui voulait savoir comment l’Éveil allait changer
sa vie: «Avant l’Éveil, je coupais du bois et j’allais chercher l’eau au
puits; après l’Éveil, je coupais du bois et j’allais chercher l’eau au
puits.» Autrement dit: la vie spirituelle, celle que le bouddhisme zen
associe à la quête de l’Éveil, n’est pas du tout différente de la vie «ordinaire».
Autant pour celui qui cherche l’Éveil que pour celui qui en a déjà fait
l’expérience (seulement pour un très bref instant, car l’Éveil est aussi
impermanent, fuyant et fluide que tous les autres éléments dont notre vie
est faite), la vie continue, comme on dit, et d’une façon qui, la plupart
du temps, n’a rien de spectaculaire. C’est ça, la vie, elle est là, elle
a ses exigences qu’on a tendance à considérer pour acquises ou au moins
à tenir pour peu de choses – mais c’est là-dedans, dans notre quotidienneté
et dans chacun de ses moments les plus «ordinaires», que notre vie «spirituelle»
se déroule, prend ses racines et idéalement, même, ses forces et son inspiration.
«Bloom where you are planted» (Fleuris là où l’on
t’a planté) était griffonné sur un autre bout de papier (désolée, citation
sans source, aucune idée d’où ça sort). Cette recommandation me semble
pointer dans la même direction, tout en faisant allusion à l’exigence spirituelle
de «donner des fruits». Et comme ça tombe pile: puisque nous avons ici
affaire à la métaphore du jardin (qui a servi, depuis le Moyen Âge jusqu’aux
écrits de la Grande Thérèse, à illustrer les aspects de passivité et d’activité
dans la vie de l’âme), cela me permet de conclure en faisant le lien avec cette saison
bénie du jardinage qu’on pourra inaugurer bientôt, maintenant
que vous tenez cet article en main et que l’équinoxe du printemps n’est
certainement pas loin. |