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Tous les chemins mènent à l'âme propos
recueillis par Marie Riopel
François Lortie, alias
Niska, est de cette race de gens qui laissent des traces. Quand on plonge
dans ses yeux bleus et qu’on serre sa main tremblante de «parkinsonien»,
on sent l’importance de cette rencontre. Cet autodidacte convaincu a
persévéré dans une voie qui fait crever de faim des légions d’artistes.
Portrait d’un battant qui a réalisé ses rêves.
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| François Lortie,
alias Niska |
Aujourd’hui, il vit très simplement dans sa demeure
qui lui sert aussi d’atelier. Son défi quotidien: s’approcher de l’infini
à chaque tableau. Ses besoins sont modestes. Fort d’un succès phénoménal,
Niska a déjà pourtant eu plus d’une vingtaine d’employés. Il a ainsi pleinement
goûté aux nombreuses illusions matérielles que la prospérité permet. Mais
l’homme a d’abord traversé le désert plusieurs fois. Lorsque s’est affirmé
au fond de son coeur le désir d’être peintre, il n’a jamais lâché son
rêve.
Profondément reconnaissant à la vie, il médite en
général le matin pour ouvrir la voie, pour s’enlever du chemin et laisser
les visions venir. Il peint des représentations de l’âme qui enchantent
ses moments de silence. Il cohabite avec sa conjointe Elona depuis presque
quinze ans déjà. À les voir dans leur cocon, ces deux-là respirent le
bonheur et l’harmonie.
L’unique fille d’Elona est devenue médecin et vient
d’être acceptée à la prestigieuse université Harvard
pour entreprendre sa spécialité. «Yaël, la petite fille que j’ai connue,
est devenue une femme merveilleuse. Je me sens choyé d’avoir été témoin
de son évolution en partageant sa vie. Je ne vois que du bon et du beau
dans notre relation.» Dans l’amour qu’il a cherché à lui partager, la
liberté d’être ce qu’elle voulait était au premier plan. Une possibilité
qui lui a pourtant fait défaut durant ses jeunes années.
ENFANCE DE L'ART
En 1940, François arrive septième dans une famille
montréalaise qui comptera cinq filles et sept garçons. Une famille qui
voue un culte aux affaires plus qu’aux sentiments. Il s’y sent peu désiré.
«Je ne me rappelle pas avoir reçu une caresse d’un membre de ma famille,
père et mère inclus. Tout jeune, je croyais que toutes les familles étaient
comme la mienne. » Sa vie change à six ans, alors qu’il est happé par
un autobus. «J’ai vécu une expérience hors du corps; je baignais dans
la lumière et l’amour. Ce moment a bouleversé ma vie à jamais.» Les nombreuses
fractures causées par cet accident font de lui un cas presque désespéré.
Un chirurgien s’attelle à son cas mais craint qu’il
ne reste infirme. Le gamin travaille avec acharnement à sa réhabilitation
durant un an et demi. «Je l’ai compris plus tard, mais ma famille m’a
pris en grippe à cette période. Au lieu d’aller à la plage ou de jouer
au parc, mes frères et mes soeurs devaient venir me visiter. En plus,
ça coûtait cher d’avoir un enfant à l’hôpital.» Rien pour resserrer des
liens précaires.
Par la force des choses, durant son hospitalisation,
il côtoie les amputés de guerre. «On est en 1946-1947
et les religieux et religieuses m’encouragent: “Si un homme peut peindre
avec les pieds ou la bouche, toi avec tous tes membres tu vas y arriver!”»
François se découvre un certain talent de perception, voire d’intuition;
il fait donc de plus en plus attention aux instructions de la vie. Ce
qui semble une épreuve terrible, a priori, lui ouvre un monde de possibilités.
«Avec mes soignants, j’ai commencé à croire en moi. Ils m’ont inculqué
la confiance, pour ne pas dire la foi. Je me suis senti aimé d’eux.» Lecture,
écriture et peinture meublent de plus en plus ses loisirs.
BÉNÉDICTIONS DÉGUISÉES
François arrive à l’adolescence, véritablement enragé
de vivre. Il est pensionnaire au collège Roussin
avec les Frères du Sacré-Coeur, et puis avec les
Oblats de l’Université d’Ottawa. Premier de classe, il dévore jusqu’à
200 livres par année. Il n’étudie toutefois pas en arts, son premier choix.
«Je viens d’une famille de sportifs qui tonitruait qu’enseigner le sport
m’assurerait un salaire régulier. Le fait d’étudier en éducation physique
est une façon de me faire accepter d’eux. Avec le recul, j’y vois une
bénédiction déguisée.»
Dans ce département, il apprend l’organisation
et la gestion d’événements récréatifs, telles des
levées de fonds pour une ligue pee-wee ou une équipe de basket. Durant
ses années universitaires, outre la peinture et l’écriture de poésie,
il joue du piano. Ottawa, la cosmopolite, lui fait croiser des étudiants
de partout. «Il est plus facile de faire de la musique que d’essayer de
traduire un poème. Je me débrouille pas mal, je fais plusieurs récitals
et je compose ce qui peut ressembler à une sonate.»
Les pères Oblats lui
enseignent des choses cruciales. L’un d’eux lui apprend
que pour durer, toute véritable oeuvre d’art doit apporter quelque chose
à l’humanité. «“Lorsque tu veux accomplir quelque chose, ne lésine pas
sur l’équipement” m’apprit un autre. “Tu dois avoir les moyens de tes
ambitions, peu importe le coût. Il faut croire en toi de toutes tes forces
pour réussir“, me raconte-t-il en ajoutant: “Dieu n’est jamais en retard;
par contre, Il est souvent à la dernière minute”.»
Bachelier devenu prof
d’éducation physique, il se rappelle cette dernière
leçon et s’achète pour plus de 200 $ de matériel d’artiste à sa première
paie. «Ma femme est outrée, il ne reste presque rien pour l’épicerie et
le loyer. Le jour, je m’investis physiquement au travail et peindre constitue
la détente par excellence en soirée. Pour moi, la peinture devient une
priorité.» Son mariage n’y survivra pas. François commence sa vraie quête.
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| Toile de
Niska. |
DE RIMOUSKI À MONT-TREMBLANT
Professeur d’éducation physique à Rimouski, au début
des années 1960, François se passionne pour le milieu des arts. Ses leçons
de gestion récréative lui reviennent et il décide de les appliquer avec
ses collègues peintres. «Je me suis mis à donner des conférences et à
organiser des expositions communes. J’ai viré la ville à l’envers.» Ces
expositions attirent les foules, les artistes sont contents.
Des mentors
(Luc Bernard Duquette, directeur du département des
arts de la Commission scolaire régionale du Bas Saint-Laurent et Guy Hamel,
professeur d’art) le poussent à trouver sa touche, sa façon personnelle
de peindre. «Pendant des années, j’ai cherché à innover. Je croyais trouver,
mais ils me disaient: C’est de la copie. T’a s fa it un semblant de Turner
ou de Dali. Après une décennie d’efforts, j’ai enfin trouvé ma technique
originale. L’un d’eux aimait, l’autre pas. Heureux d’avoir découvert mon
originalité, je m’y suis dévoué corps et âme.»
Il arrive à Mont-Tremblant
en 1966 et continue à enseigner mais ses tableaux
connaissent un succès grandissant. Deux ans plus tard, il parvient à vivre
de ses pinceaux, multipliant les expositions autogérées. François rêve
d’une carrière internationale et, à l’instar des Picasso ou Miro, il veut
signer d’un nom qui marque dans toutes les langues. Il consulte des linguistes,
des publicistes et de multiples personnes pour arrêter son choix sur Niska,
un pseudonyme qu’il enregistre dès 1968. Pour imiter le parcours des grands,
il travaille sans relâche. Il écoute Jean-Pierre Ferland en boucle.
«Je m’applique à peindre un petit peu mieux chaque
jour, en fredonnant “un peu plus haut, un peu plus loin, je veux aller
un peu plus loin”.»
UN PEINTRE SORTI DU CADRE
Celui qui, précocement, montrait ses tableaux à ses
pairs au collège et à l’université manifeste une
détermination à toute épreuve. Comme en fait foi
un texte qu’il publie cette même année (1): «C’est
fréquemment d’échec en échec qu’on arrive au succès. Fuir un effort ou
une difficulté ne règle pas le problème. Le travail rend certainement
plus service que l’inactivité ou les bavardages.»
Niska ne prétend pas
réinventer la roue; il veut juste exprimer sa voix
à sa façon et en couleurs. «En peinture comme en paroles tout a déjà été
dit. Il reste la manière.» Outre sa technique en peinture, il affiche
autant d’originalité que de leadership. Il prend sur lui sa mise en marché,
il prépare ses expositions, négocie les contrats. Il multiplie les expositions
et commence à recevoir des prix et des distinctions qui font l’envie de
nombreux collègues.
Il fonde Promotion artistique internationale inc.
et se nomme président. Mission: protéger la diffusion
de ses oeuvres ici comme outre-frontières. Il expose dans sa galerie à
Mont-Tremblant et le succès va grandissant rapidement. Il avoue qu’au
plus fort du succès, il s’est enflé la tête. «Ou peut-être la tête s’est
enflée toute seule (rires). Depuis, la vie s’est chargée de me faire voir
l’essentiel.»
LE VRAI FRUIT
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| Niska et sa conjointe
Elona. |
Dès ses débuts, Niska vend ses oeuvres à un tarif
fixe au pouce carré selon un mode de paiements qui
convient à tout budget. «Je fais le pari que j’aurai
suffisamment de clients qui me paient par mensualités pour obtenir un
revenu qui comble mes besoins.» C’est encore son modus operandi. Il me
parle d’ailleurs avec émotion de ces personnes au revenu modeste qui tiennent
mordicus à se procurer une de ses toiles. Cette jeune maman monoparentale,
cette serveuse de restaurant,... «Une récente veuve est venue m’acheter
une toile dès qu’elle a reçu son héritage, en me disant: “Mon mari refusait
qu’on achète un de vos tableaux. J’en ai rêvé longtemps, enfin me voilà.”
C’est incroyable, chaque semaine je reçois un courriel ou une lettre en
témoignage. Des gens qui méditent devant leur tableau Niska m’expriment
des choses qui me font monter les larmes aux yeux.»
Ainsi, une acheteuse
rapporte l’effet qu’a sur elle son tableau: «Ça brûle
de lumière et de beau. En fait, regarder mon Niska,
ça brûle les couches inutiles, pour me révéler le
vrai fruit sous la pelure.» L’auteure Marcelle della
Faille (2) écrit pour sa part: «Tout est parfait! Voilà ce que je me dis
et ce que je ressens devant les toiles inspirées d’un Van Gogh ou d’un
Niska. Peu importe leur époque, les artistes sont des génies intemporels
qui honorent leur mission en offrant à autrui leurs diamants précieux.
Les artistes de la lumière sont les prophètes d’aujourd’hui.» Comme éloge
on a rarement fait mieux.
Parce qu’il n’a pas suivi le chemin le plus
fréquenté, celui des Beaux-Arts, ou parce qu’il a
décidé de mener ses propres affaires, Niska est loin de faire l’unanimité.
Ses détracteurs doivent cependant s’incliner devant sa réussite. Sorti
du cadre rigide des vendeurs, des galeristes et de la hiérarchie qui règne
dans le domaine des arts, Niska a créé un précédent. Il peint, il vend,
il émeut. Même que certains disent qu’il élève. La beauté ne se définit-elle
pas dans les yeux de celui qui regarde?
TOUCHÉ PAR LA GRÂCE
Durant son enfance, Niska a voulu conquérir le monde
par son art. Il peut être fier de lui. Sans vouloir faire la nomenclature
de toutes ses réalisations, disons qu’il est présent dans bien des publications
prestigieuses du Canada, mais aussi de France, de Monaco, d’Italie et
des États-Unis. On le cite dans le Whos’who in Europe et dans l’annuaire
de l’Art international. «À une certaine époque, j’ai promis à mes supporteurs
de les rembourser et de leur laisser mon tableau, s’ils trouvaient plus
de documents écrits sur un autre peintre de mon âge. En même temps, j’ai
travaillé d’arrache-pied pour que ce soit impossible.» Se voir offrir
un tableau de plusieurs milliers de dollars est alléchant. Beaucoup ont
tout essayé pour relever le défi mais en vain. Comment égaler plus de
300 expositions dans plus de quinze pays?
D’avoir installé les bases de
sa carrière, en usant de toutes ses connaissances
en récréologie, en se documentant sans cesse sur
l’art et sa circulation, en multipliant tous les
contacts possibles, lui a donné cette belle assurance.
Comme l’explique Guy Robert dans son ouvrage (3): «S’il est devenu temporairement
un homme d’affaires, c’était par suppléance, parce qu’il sentait que sa
carrière devait être soigneusement construite dans tous ses détails et
bien orchestrée et qu’il ne trouvait pas les associés nécessaires à cette
tâche.» Niska est l’incarnation de l’adage: jamais si bien servi que par
soi-même.
L’idéal du peintre de l’âme est de sensibiliser celui
ou celle qui observe ses tableaux. «Je souhaite que
chaque personne puisse prendre conscience de sa valeur
infinie en se berçant de couleurs, de formes, de
lumière.» Acquérir un Niska, c’est se commettre à le regarder pour y trouver
sa propre vérité, sa paix intérieure. On peut lire ce que Niska a voulu
exprimer à travers ses tableaux sur son site Internet (4). Une galerie
électronique permet aussi de se familiariser avec son parcours. «Ce qui
compte le plus pour moi c’est d’être près du centre, près de Dieu. Je
suis très heureux et je souhaite à tout le monde un bonheur semblable.
» En prononçant ces mots, il semble totalement en accord avec les autres
plans, comme touché par la grâce. Un profond amour de la vie émane de
cet homme.
TREMBLEMENTS DE COEUR
Tout n’est pourtant pas facile dans la vie du peintre.
Certaines personnes ont répétitivement voulu lui mettre des bâtons dans
les roues. Au sommet de son art, à 40 ans, Niska devient dépressif et
songe à s’enlever la vie. «J’ai décidé de me recentrer, de compter sur
les forces spirituelles en moi et en chacun. Nous sommes tellement plus
que nos corps. On reçoit ce que l’on croit.»
Comme pour briser le silence,
il me demande du même souffle une devinette coquine
qui me fait rougir. Le paradoxe Niska se trouve dans cette espièglerie.
Du haut de ses 68 ans, il a jalousement conservé un coeur d’enfant. Il
aime la rigolade. Même si on dit que le rire c’est la santé, il y a cinq
ans, il reçoit le diagnostic de la maladie de Parkinson. Sa compagne avait
bien ressenti les tremblements, mais il se murait à les ignorer et elle
l’a respecté. Quand le bon vieux docteur Michael Gold a rendu son diagnostic,
Niska a été soulagé. «Je fais totalement confiance au plan parfait, tellement
plus grand que nous tous. Il arrive ce qui doit arriver.»
Le plus étrange? Quand il s’installe à son chevalet,
après sa méditation matinale, le temps s’arrête et ses mains ne tremblent
plus. Ses peintures ont d’ailleurs représenté le Canada au congrès mondial
sur le Parkinson, elles ont aussi illustré le calendrier international
de l’organisme Créativité et Parkinson 2007, sous la présidence, du Dr
Oliver Sacks. En 2007, il a connu de sérieux ennuis de vision. Sous les
nombreuses lampes supplémentaires qu’il ajoutait à son atelier, il peignait
frénétiquement dans la crainte de devenir aveugle. À l’écouter, un parallèle
à la surdité de Beethoven s’impose. «Heureusement, il s’agissait d’une
cataracte. En sortant de chirurgie, je ne voyais plus que la lumière de
la vie.»
Avant le décès, en 2007, de Sri Chinmoy (5), celui
à qui l’on doit la Course de l’Harmonie du Monde
a fait de Niska un ambassadeur de la paix. Ce maître
spirituel a affirmé: «La plénitude de la vie, consiste à rêver et manifester
les rêves impossibles. » On pourrait donc facilement dire de Niska qu’il
est un rêveur qui a réussi.
Un rêveur qui choisit de rester calme et confiant
en la vie. «Je commence mes journées par la prière
et la méditation. Ensuite vient l’art qui passe avant
tout. C’est ma vie, je médite et je peins, je mange
et je dors.» Sa conjointe dirait qu’il aime aussi. Beaucoup. Plus pacifique
que lui, tu es un océan, m’assure Elona. «Un jour, je me suis fait un
devoir d’écrire à quelqu’un pour réparer une injustice. Il a relu mon
texte, puis il m’a soufflé: “Ce n’est pas ça chérie… Écris jusqu’à ce
que ce soit limpide comme une prière et tu y seras.”»
Références
1. Le reflet, journal régional, 5 juin 1968 tel que cité
dans: Guy Robert, Niska, Les Presses Libres, 1974.
2. Marcelle della Faille, L’Odyssée de la prospérité,
Éd. Le Dauphin blanc, 2008.
3. Guy Robert, op. cit.
4. www.niska.org
5.
www.srichinmoy.org/francais/ |