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La liberté donne des ailes par
Hélène Côté
Peut-être le destin est-il écrit dans le
creux de la main. Parfois sommes-nous tentés d’y croire, qui par facilité,
qui par fatalité. Les diseurs de bonnes aventures, les biologistes, les
psychanalystes et les philosophes ont chacun leur version de la vie tracée
d’avance, contre laquelle nous ne pouvons rien ou si peu. Et pourtant!
Et pourtant la liberté donne des ailes! Le désir
de liberté est en nous, sincèrement, réellement,
indubitablement… Liberté du désir qui au printemps
se dévêtit, s’expose à soi et aux autres au travers des regards obliques
qui cherchent sur les terrasses le garçon à qui plaire, la fille à aimer,
regards qui s’entrecroisent, qui se mêlent, hésitant entre la timidité
et l’audace, la peur du revers. Au printemps les gens sortent de leur
hibernation morose et solitaire; ils se réveillent à la vie, contents,
fébriles, rêvant de mille possibles. Oui! Sous le soleil du printemps,
le sang s’échauffe: on se croit en été alors qu’il ne fait pas même 15
degrés!
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Le goût de la liberté ne ment pas! L’un rêve de voyages,
de parcourir mers et monts, contrées lointaines, exotiques. La liberté
s’affirme par ces déplacements dans l’espace, la rencontre de l’étranger,
de l’inconnu. Promesses d’aventures, d’intensité de vie! L’autre souhaite
parfaire ses connaissances pour s’émanciper, mieux affronter le monde,
y faire sa place et jouer un rôle important, à sa mesure. Je connais quelqu’un
qui vit sa liberté en s’occupant… de sa voiture! Alors, il oublie tout:
le travail, la famille, les responsabilités à n’en plus finir. Liberté
à lui, ne penser à rien, se délester un moment du quotidien. Un autre
ne vivrait pas sans son bateau: le vent, l’onde des étendues d’eau, le
calme et l’horizon, la solitude. Pour lui la liberté vraie est sur son
voilier, plus loin là-bas. Celui-là encore vit la liberté dans son corps,
par la pratique des sports et de la compétition: se dépasser, il n’y a
que ça! Celle-ci aime plus que tout la danse, moyen d’expression parmi
tous où l’on célèbre à la fois le corps en mouvement, les émotions, l’harmonie
des sons et des formes. Expérience de liberté aussi dans la sexualité
où l’on oublie les bonnes manières et soi-même, où l’on jouit avec l’autre
de son corps, sans inhibition, enfin aimé tout entier, physiquement et
jusqu‘au bout de soi, comme justifié dans son existence. Et bien sûr,
il y a la liberté des artistes qui la revendiquent non seulement dans
l’expression de leurs oeuvres, mais jusque dans leur mode de vie. Et qu’ils
prennent leurs libertés! On pardonne tout aux artistes !
En fait, il y
a sans doute autant d’expériences de liberté qu’il
y a d’individus. Et sûrement autant d’expériences de liberté pour chacun,
qu’il y a de phases évolutives dans la vie individuelle. La liberté chez
l’enfant n’est pas celle de l’adolescent, et ce n’est pas celle non plus
du jeune adulte qui débute sa carrière, ni de l’époux las de sa relation.
Et c’est encore une autre histoire pour celui ou celle qui entre à l’âge
de la retraite.
MAIS QU’EST-CE QUE LA LIBERTÉ ?
La liberté n’a pas,
non plus, la même signification pour chacun. La liberté
est un droit, une valeur, une idée, un sentiment… une sensation! Un désir,
un pouvoir. Nous savons ce qu’est la liberté, mais à mesure que nous y
réfléchissons, la notion nous apparaît plus complexe. Et notre confusion
ne devrait pas nous embarrasser! Qui sommes-nous devant tous ces philosophes, écrivains,
théologiens, et scientifiques qui ont tâché d’apporter
leur définition? Définitions toutes nuancées, toutes différentes, où les
jeux d’esprit narguent les explications plus sérieuses.
Pour saint Augustin,
la liberté est le pouvoir de faire ce que l’on choisit
de faire. La liberté dépend du libre-arbitre, qui est la volonté de choisir
entre le bien et le mal. Nietzsche affirme que la liberté est la volonté
de répondre de soi. Il parle alors de la sévérité envers soi, du courage
et de la lucidité. C’est la volonté de puissance! Mais au plus bas niveau,
il voit le commun des hommes qui se croit libre tant et aussi longtemps
qu’il ne souffre pas de ses contraintes. Cynique, il dit que la liberté,
pour celui-là, «c’est de ne pas sentir ses chaînes». Jean-Paul Sartre
dira quant à lui que l’homme est condamné à être libre. Nous sommes, entend-il,
ce que nous devenons, ce que nous faisons de notre devenir. Toute la responsabilité
nous échoit. Et dans le sens contraire, Spinoza assurait
que la liberté est une illusion car il existe toujours des causes inconscientes,
involontaires, qui déterminent l’action.
Conscience, force, volonté, responsabilité,…
Nous sommes bien loin du temps libre, du loisir,
des fêtes où l’on s’éclate! On pourrait simplement
dire que la liberté est le fait de pouvoir agir sans contraintes. Mais
pour les penseurs, la liberté n’est pas caprice. C’est un choix éclairé,
une décision, une orientation qui s’exprime fermement et qui pourrait
aussi, remarquez, aboutir à l’hédonisme ou à ce que l’on appelait autrefois
le libertinage. Le contraire encore: l’indécision, la lâcheté, la facilité,
le conformisme, la résignation. N’est pas libre celui qui dit «ne pas
avoir le choix». Ne pas faire de choix, c’est renoncer à sa liberté.
VIVRE AU POSSIBLE
Souvent, les premières expériences de liberté commencent
avec le mensonge. Mensonge où l’on prend une distance
par rapport à la réalité, de ce qu’il faut dire, ce qu’il faut faire.
Je devais faire mon devoir mais… j’ai oublié mon cahier à l’école, j’ai
été malade, nous avions à la maison une panne d’électricité! L’enfant
prend ainsi sa liberté pour accomplir une valeur qui lui paraît supérieure
comme le jeu, la rêverie, la suite du feuilleton télévisé qui lui plaît
tant. Il a menti, mais en prenant sa liberté, il était fondamentalement
sincère à lui-même.
À l’adolescence, l’expérience de la liberté est plus
violente. L’adolescent revendique une liberté d’action
avec force et passion, peine et douleurs, incertain, pourtant, de ce qu’il
désire véritablement. Il sait qu’il doit s’arracher de la tutelle des
parents qu’il aime, mais comment? Pourquoi? Pour quoi? Pourtant, le désir
qui sourd au plus profond de lui est cruel et vrai, plus vrai que jamais.
Le déracinement qu’il entreprend force cris et larmes et les sentiments
sont mêlés… l’amour et la haine se confondent, la honte entrave le désir
de s’affirmer et la peur de l’humiliation, celui d’agir efficacement.
Quelle épreuve! L’adolescent souvent déteste son impuissance et son incompétence.
Et il rêve. Il s’imagine beau et fort, heureux de plaire et d’avoir la
vie facile, d’avoir enfin du pouvoir sur son entourage. Il rêve à ses
idoles, se projette en eux. Il rêve du jour où se révélera en un grand
coup d’éclat sa destinée exceptionnelle!
Oui, la liberté commence par
le rêve, par l’imagination d’une autre réalité, plus
riche et plus satisfaisante que la réalité vécue. Car le goût de la liberté
ne s’impose pas avec autant d’acuité lorsque tout va rondement! Il lui
faut des frustrations, des résistances, des obstacles… une contrainte!
Comme s’il fallait vivre l’enfermement pour connaître le goût de la liberté.
En fait, il faut profondément avoir envie de vivre autre chose, le sentir
jusque dans son ventre, que l’esprit en soit accaparé, comme tourmenté.
La liberté concerne donc le domaine du faire. Mais
plus profondément encore, elle touche le domaine de l’être.
Car souvent,
il s’agit moins de faire ce que l’on veut faire,
que de simplement se réaliser, devenir celui ou
celle que nous devrions être. Pourtant, vivre en accord avec soi-même
n’est pas non plus si simple! Pour comprendre qui nous sommes, savoir
ce que nous attendons de la vie, il faut déjà avoir vécu! Car on apprend
à vivre à tâtons, par essais, par erreurs, comme on se pratique aussi
à aimer. Et on apprend pareillement, dans cette recherche toute personnelle,
quelles sont nos aspirations et nos capacités, nos inclinations véritables.
Pour savoir ce que l’on aime et ce que l’on veut de la vie, il faut vivre.
Paradoxe que la liberté dont l’exigence ne se manifeste
véritablement que lorsqu’elle apparaît urgente, vitale, nécessaire. Parce
que la liberté vraie – le choix vrai – se réalise lorsqu’au fond, il n’y
a pas d’autre avenue possible. Alors seulement, on trouve la force et
le courage de s’arracher à la réalité vécue pour vivre différemment.
LA VIE TRACÉE D’AVANCE
La liberté concerne l’être contingent marqué par
la génétique de ses parents, son époque, son environnement,
son éducation; marqué dans la petite enfance par
l’empreinte des premières expériences de plaisirs, de frustrations et
de douleurs. Marqué, ensuite, par les accidents et les événements de la
vie.
Mais l’humain est d’abord un organisme vivant animé
par un système nerveux dont la fonction est de préserver
l’équilibre et la conservation de sa structure biologique.
Henri Laborit, spécialiste de la biologie des comportements,
écrivait il y a plusieurs années dans L’éloge de la fuite (1), un essai
qui s’est révélé un succès de librairie, que la vie humaine consiste essentiellement
à rechercher des gratifications en ce qu’elles sont
sources de plaisir, et donc d’équilibre organique, et à éviter les situations
qui génèrent angoisse et stress en ce qu’elles malmènent la structure
biologique. «Comment être libre, quand le prétendu choix de l’un ou de
l’autre résulte de nos pulsions instinctives, de notre recherche du plaisir
par la dominance et de nos automatismes socioculturels déterminés par
notre niche environnementale?»
Comment être libre quand
«ce qui conditionne notre action est généralement
du domaine de l’inconscient et que, par contre,
le discours logique est, lui, du domaine du conscient.
C’est ce discours qui nous permet de croire au libre choix». Et l’inconscient
lui-même, ajoute-t-il, n’a pas inventé la liberté. «Les lois de l’inconscient
expriment la rigueur de la biochimie complexe
qui règle depuis notre naissance notre système nerveux.»
Oui, chaque destinée,
quelque part, est déjà écrite.
Comme dirait Spinoza,
il y a toujours une cause antérieure à notre volonté.
Sûrement qu’il est rassurant aussi de penser que
notre avenir nous est «prédestiné ». Que tout est écrit d’avance, que
nous ne décidons de rien, que nous sommes en quelque sorte dégagés de
toute responsabilité. La popularité des horoscopes en témoigne!
Mais peu
importe les concepts, les théories et les explications,
la liberté est une expérience qui s’éprouve, qui «se sent». Dès lors,
elle existe. Il n’est pas besoin qu’elle soit absolue! La liberté existe,
car elle nous inspire et nous motive. Le goût de la liberté nous rend
audacieux! Elle nous pousse à agir, à évoluer, à vivre de façon plus consciente
et plus satisfaisante. La liberté est un appel d’être! C’est un rappel
de soi à sa vie, en ce qu’elle a de personnel et de temporel. Nous n’avons
qu’une vie à vivre alors il faut vivre sa vie. Il faut la vivre!
Vivre
pleinement, c’est explorer sa liberté.
LES AILES
DU DÉSIR
La liberté est une valeur qui nous est chère
parce qu’elle préserve comme un trésor l’idée qu’il
est possible de changer sa vie… de déjouer sa ligne de chance!
Mais il
faut à la liberté, du manque, pour jaillir. Lorsque
le manque creuse assez d’espace en soi pour que l’imagination s’y complaise,
se dessinent alors des possibles, des désirs, des scénarios qui progressivement
se précisent. Des désirs dont on planifie alors la satisfaction et qui
deviennent des buts à réaliser, des projets à exécuter, des décisions
alors longuement mûries.
«Être heureux, explique Henri Laborit, c’est
à la fois être capable de désirer, capable d’éprouver
du plaisir à la satisfaction du désir et du bonheur lorsqu’il est satisfait,
en attendant le retour du désir pour recommencer. L’on ne peut être heureux
si l’on ne désire rien» . Hélas! remarque-t-il, «la société actuelle supprime
le désir […] et le remplace par l’envie qui stimule
non la créativité, mais le conformisme bourgeois.»
Il y a les désirs,
et il y a les faux désirs. Les faux désirs ne riment
à rien. Leur satisfaction est vaine: elle nous laisse là où nous étions,
inchangés. Les faux désirs nous distraient de l’essentiel et nous font
perdre notre temps. Bien sûr, il faut aussi assouvir certaines pulsions!
Là n’est pas la question!
D’ailleurs, nos désirs même les plus nobles
sont probablement liés à nos pulsions les plus primitives!
Mais leur émergence devrait nous donner l’occasion d’interroger nos manques,
de mieux comprendre le sens de notre existence, de lui donner une meilleure
direction.
La liberté est ce pouvoir de réaliser nos désirs.
Mais, nourris dans l’imaginaire, nos désirs les plus
profonds doivent encore, pour se réaliser, subir
l’épreuve de la réalité. «Chaque jour, nous découvrons notre impuissance.
L’impuissance est une mort de notre désir qui se voudrait toutpuissant
», écrit la psychanalyste Françoise Dolto dans Jésus et le désir (2).
L’autre, en effet, est libre de répondre à mon désir ou de le refuser.
Dit-on aussi que la liberté des uns s’arrête là où commence celle des
autres! «L’enfer, c’est les autres!» Vivre ses désirs, c’est assumer un
risque.
En fait, chaque pensée et chaque geste qui nous implique
de façon authentique demande du courage. Pour accueillir
la vie du désir, il faut dépasser les idées reçues,
les conventions, ce que l’époque attend de nous.
Et se donner la liberté de les réaliser constitue
presque toujours un arrachement à des certitudes, à des habitudes, à des
sécurités.
Pour Yvonne Gebara, une théologienne brésilienne
qui a témoigné de ses expériences de liberté dans
un livre très inspirant – Les eaux de mon puits (3)
– le goût de la liberté ne va pas sans la peur. Toujours dans l’exaltation
pointe un fond d’angoisse, cette peur originaire qui nous rappelle, par
à-coup, notre solitude ontologique. Car s’arracher de ses repères, c’est
accepter de quitter sa zone de confort. C’est se livrer à l’inconnu de
soi et de la vie. La liberté, ce serait de ne pas se laisser encombrer
par cette
peur. Ce serait accepter, en quelque sorte, de vivre
avec la peur, malgré elle.
Yvonne Gebara dit que
lorsque nous sentons arriver dans nos vies des signes
de lassitude, il faut renouveler sa vie. En fait,
ces épisodes de la vie qui engagent de façon profonde
la liberté correspondent à ce qu’on appelle des temps
«kairos»: instants sacrés et décisifs – par opposition
au «chronos» qui désigne la succession du temps.
En ces temps «kairos», nous comprenons avec une acuité
tout spéciale que nous devons comme rapatrier à sa
vie une partie de soi laissée pour compte.
«Jésus nous instruit à tout
entendre sur deux plans», explique François Dolto.
«Le plan espace-temps où se produit ce qui arrive (perceptible par la
conscience). Et le plan ailleurs-espace qui est la vie du désir (inconscient).
Jésus va et vient entre ces deux mondes simultanés.» Il dit: «N’ayez pas
peur. Allez jusqu’au bout du désir.»
Vivre librement, sincèrement. Être authentique, original:
être pareil à soimême. Être bien dans sa peau. Agir
et s’affirmer sans peur, servir sans se soumettre, diriger sans orgueil.
Chanter, danser. Être à l’aise!
Nous éprouvons également une sensation
de liberté lorsque nous agissons d’une manière qui
nous paraisse sans effort, comme naturelle. Être en harmonie avec soi-même
et son environnement procure une impression d’adéquation avec la vie et
la société, un sentiment de bien-être et de bonheur… qui peut-être s’essoufflera…
jusqu’à ce que le désir réclame de nouveau son dû.
1. Henri Laborit, L’éloge de la fuite, Gallimard,
coll. Folio, 1976.
2. François Dolto et Gérard Séverin, Jésus et le désir
- l’évangile au risque de la psychanalyse, tome 2, France-Amérique, 1979.
3. Yvonne Gebara, Les eaux de mon puits – Réflexions sur des expériences
de liberté, Éditions Mols, coll. Autres regards, 2003. |