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Une grande soeur par Marie Riopel
La souffrance humaine interpelle Marie-Paul Ross depuis l’enfance. Maintenant dans la soixantaine, son but est encore de soulager ses semblables mais ses méthodes ont changé. Soeur missionnaire de l’Immaculée-Conception, elle est aussi docteure en sexologie clinique. Portrait d’une nonne moderne, attachante et libre.
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Le temps est venu de redonner à l’érotisme ses lettres de noblesse et à la spiritualité son rôle de sagesse.
Marie-Paul Ross |
Les médias se l’arrachent. Remarquée lors de son passage à Tout le monde en parle, on l’a aussi entendue en entrevue chez Paul Arcand. Elle était de la série Les sept péchés capitaux diffusée à Historia. Ce printemps, soeur Ross a publié Pour une sexualité épanouie (1), un livre fascinant qui explique sa méthode d’intervention globale en sexologie. Comme préambule au premier chapitre, elle écrit: «Le temps est venu de redonner à l’érotisme ses lettres de noblesse et à la spiritualité son rôle de sagesse.» En ces temps de pornographie galopante, le défi semble immense. Pourtant, rien ne l’arrête. Même pas le fait d’être condamnée par certains évêques pour sa façon d’aborder la sexualité, tant avec des laïques qu‘avec des religieux.
Plutôt que de plier l’échine et de rentrer dans le rang, elle s’est rendue à Rome. Reçue par Jean-Paul II, elle lui explique les raisons de son choix de vie et sa vision des choses. «Nous avons parlé d’homosexualité. Il était très ouvert. Après m’avoir écoutée, le Saint-Père m’a mis les deux mains sur la tête en disant: “Allez de l’avant mais les épreuves ne manqueront pas, surtout venant de l’Église”». Cette précision sur la source des ennuis à venir ne l’a pas surprise. Alors que certains membres du clergé voulaient la forcer à choisir entre sexologie et religion, elle est rentrée au pays avec la mission de faire un doctorat. «Moi qui pensais me faire couper les ailes, j’avais maintenant la bénédiction du pape.» Il lui aura toutefois fallu beaucoup de résilience pour en arriver là.
ÉPREUVES PRÉCOCES
Onzième de douze enfants, des problèmes ont surgi au tout début, en 1947, à sa naissance. Alors qu’il accouchait sa mère à domicile, le médecin de cette famille de Sainte-Luce-sur-Mer a dû utiliser des forceps. «Comme maman était en danger, tous les efforts se sont tournés vers elle. Moi, j’ai été laissée pour morte. Quand le docteur m’a examinée, il a dit que je n’avais qu’un neurone et que je ne survivrais pas. Maman qui n’avait aucune connaissance en biologie a cru ça.» Mère naïve peut-être, mais tout de même femme exceptionnelle, qui a encouragé sa petite à foncer dans tout.
De son enfance, soeur Ross se souvient de son extrême sensibilité et de son besoin de solitude. «J’étais très ébranlée par les injustices, la violence, la pauvreté et les accidents dont j’entendais parler. J’ai du avoir recours à une force spirituelle pour faire face à la réalité de la condition humaine.» Ses conflits intérieurs se sont résorbés par la découverte de quelque chose de puissant et de fort au fond d’elle: sa foi. À cinq ans, chétive et malade, Marie-Paul a perdu la vue. Le médecin se fait à nouveau prophète de malheur, affirmant que la petite fiévreuse allait mourir. «Je me suis enfuie dans les bois. Étendue sur une roche, j’ai senti que Dieu était avec moi. Dieu, la sainte Vierge et sainte Anne. J’avais découvert ma force intérieure», raconte-t-elle au magazine La Semaine (2).
Un jour, à la fête de sainte Anne, Marie-Paul est amenée à un petit sanctuaire, près de Rimouski, par sa pieuse maman. Cette dernière, lui lave les yeux avec de l’eau de sainte Anne en disant: «Ne t’inquiète pas, la sainte Vierge va s’occuper de toi.» Assises toutes deux dans le jubé, la petite demande à sa maman de la prévenir à l’instant où le prêtre lèvera l’hostie. «Pour moi, ça voulait dire Dieu vivant te regarde avec Amour. Quand elle m’a chuchoté “ça y est”, contre toute attente, j’ai vu l’hostie. Je me suis mise à crier. J’ai retrouvé la vue. Du pus sortait de mes yeux et ma mère répétait: “Merci mon Dieu.”» Cet événement phénoménal révélait sans doute la profondeur de sa foi.
MÛRE POUR SA MISSION
Enfant solitaire, elle aimait collectionner les images saintes, surtout celles de la Vierge Immaculée. Quand les religieux missionnaires sont passés en classe pour parler des bambins chinois abandonnés à la rue, la petite Ross a su qu’elle voulait soulager la misère. «Mon premier désir a été de devenir puéricultrice. Mais je ne voulais pas rentrer chez les soeurs.» Cependant, au contact des soeurs Missionnaires de l’Immaculée-Conception, l’idée a tranquillement mûri. «Par dessous tout, ces soeurs aimaient les enfants blessés. Ce n’était pas le cas de toutes les religieuses». Certaines l’ont fait souffrir, dit-elle. Comme celles qui enseignaient à l’école du village et qui la faisaient asseoir à l’arrière malgré sa vue faible. «Quand je me trompais, elles disaient: “ça paraît que vous venez des rangs”», se souvient-elle. Une forme de préjugés et de mépris qu’elle déteste.
Les études coûtent cher mais la congrégation des soeurs Missionnaires de l’Immaculée-Conception accepte les filles issues de familles pauvres en échange des maigres allocations familiales. Durant deux ans, Marie-Paul termine son secondaire au couvent. Pour l’aider à vaincre sa timidité, la mère de Marie-Paul l’incite à toujours dire ce qu’elle pense. «“Gênée comme tu es, disait-elle, si en plus tu tournes autour du pot, tu n’auras jamais rien dans la vie.” Je l’ai écoutée et je suis devenue assez directe.» Ce trait de caractère ne lui a pas rendu la vie facile quand elle s’est faite novice à 17 ans. «Je n’aimais pas la directrice qui me tapait sur les nerfs et, plus d’une fois, on m’a montré la porte. Mais j’ai tenu bon; je savais, au fond de moi, que c’était mon chemin.»
Sa conviction se solidifie au contact des missionnaires. Travaillant comme aidante à l’infirmerie du couvent et à l’Hôpital chinois, son choix d’études s’arrête finalement sur un cours d’infirmière qu’elle complète en 1976. À cette époque, elle prend l’initiative d’assister à des conférences organisées par le département de sexologie de l‘UQAM. « Les thèmes touchaient presque exclusivement l’érotisme, la relation amoureuse, la beauté du corps. À l’aube d’une explosion pornographique, je crois que ces présentations avaient une importance capitale.» , écrit-elle (1). Sa réflexion est perspicace, mais elle ne le sait pas encore.
PARFUM DE FIN DU MONDE
Armée de cette formation, soeur Marie- Paul Ross devient missionnaire infirmière à titre de coopérante volontaire en Amérique du Sud. En Amérique latine, les conditions de vie des jeunes la stupéfient. «On ne peut même pas parler de pauvreté, il s’agit d’extrême misère. Sans parler de la détresse sexuelle omniprésente. De jeunes filles mouraient en tentant d’avorter avec des broches à tricoter. Les hommes se servaient d’elles comme de jouets.» La soeur missionnaire ouvre alors un club sportif pour leur offrir d’autres moyens de s’évader tout en leur expliquant le b.a.-ba de la sexualité.
Cette liberté ne plaît pas au diocèse qui évince soeur Ross du pays. En conséquence, on l’envoie à Lima, capitale du Pérou. Dans le Tiers Monde bruyant et grouil - lant des bidonvilles, qu’on appelle là-bas Pueblos jóvenes ou Barriadas, elle touche au découragement. «Je ne vois pas comment je peux soulager l’immense détresse de ces personnes. Je suis dépassée. La seule solution m’apparaît la fin du monde et je prie Dieu qu’elle arrive.» Comme ses prières restent sans réponse, elle traverse une crise de foi profonde.
Puis, reprenant peu à peu courage, elle prie pour apporter plus de vie, plus de paix, plus d’harmonie. «J’ai réalisé que ce que je pouvais faire n’était qu’une goutte dans l’océan et j’ai accepté d’être juste ça.» Là, au milieu des plus pauvres de la terre, elle découvre sa voie. Beaucoup de problèmes prenaient source dans une sexualité déshumanisante et vide de sens. Elle en parle à sa supérieure qui l’encourage à compléter un certificat à l’Université Laval. «J’enchaîne avec le bac et une maîtrise qui me confère le statut de sexologue clinicienne.»
Avec un coffre d’outils plus fourni, elle retourne au Pérou. Elle reçoit les confidences de laïques mais aussi de religieux qui vivent un profond désarroi en matière de sexualité. Comme elle disait à Tout le monde en parle (3): «Les prêtres sont mis dans des situations auxquelles on ne les a pas préparés. La confession a encouragé certains d’entre eux au voyeurisme. Déjà, à entendre les péchés sexuels de leurs ouailles, ils vivaient de vraies petites vues porno.» Tandis qu’elle aide les religieux autant qu’elle peut, le responsable du diocèse reçoit une lettre de Rome où des plaintes à son sujet ont été reçues.
D’où sa rencontre victorieuse avec Jean-Paul II au terme de laquelle les cardinaux du Vatican l’encouragent à obtenir un doctorat. «Comme la spécialité n’existe pa s en sol québécois, on me concocte un doctorat sur mesure en sexologie clinique à l’Université Lava l. Ma congrégation m’aide mais je travaille aussi pour payer mes études. Été comme hiver, je voyage à vélo, car je n’ai pas les moyens de prendre le bus.» Au jour fabuleux de l’obtention de ce tout premier doctorat en sexologie clinique décerné par l’Univer - sité Laval, en 2000, parions qu’un certain médecin-accoucheur a dû se tourner dans sa tombe.
UNE MÉTHODE GLOBALE
Au fil des ans Marie-Paul Ross développe des façons d’aider qui se modulent aux découvertes qu’elle fait sur le terrain comme sur les bancs d’école. Ainsi, au Pérou elle a mis sur pied un premier Centre de développement psychologique, sexologique et spirituel (le CEDEPSE). Elle y forme des intervenants laïques et religieux pour aider les uns avec leur sexualité et les autres avec leur voeu de chasteté. Doctorat en poche, elle raffine encore sa méthode en fondant l’Institut international pour promouvoir le développement intégral de la personne. «Il s’agit d’un lieu de services pour quiconque est en quête d’un bien-être plus grand et d’une meilleure santé globale.» Sur le site de l’IIDI (4) on peut lire ces sages paroles de soeur Ross: «La sexualité est pour l’être humain une pulsion de vie qui l’incite à atteindre la maturité qui permet d’aimer en liberté.»
Elle implante également une forme de thérapie intégrale qu’elle appelle le Modèle d’intervention globale en sexologie (le MIGS), décrit dans son livre. «Depuis le début de ma démarche, je souhaite aider la personne à s’épanouir pleinement. Même s’il s’agit d’une jeune science, la sexologie me permet d’aborder des questions intimes, affectives, sociales, politiques et j’en passe», explique-t-elle.
Le fléau mondial de la pornographie cause une détresse que soeur Ross s’applique à adoucir. Elle dit se découvrir elle-même en accompagnant ceux qui la consultent. «Le premier diagnostic de ma vie stipulait “mort-née” puis, plus tard, que j’étais trop faible pour survivre. En Amérique latine, j’ai failli succomber à la typhoïde. À mes 50 ans, un médecin m’a dit: “Vous êtes chanceuse de vous être rendue jusque là.” J’aurais effectivement pu me laisser mourir plusieurs fois. Je me questionne souvent: pourquoi ne suis-je pas morte? La réponse est dans le mystère du triomphe de la vie, pour moi comme pour tous ceux que j’aide.»
LE SALUT TRIANGULAIRE
En cherchant à aider ceux qui sont venus à elle, Marie-Paul Ross a acquis la conviction qu’il fallait une méthode tenant compte des composantes érotiques, affectives et spirituelles. «L’être humain est un tout et il m’apparaît essentiel de travailler sur ces trois plans pour atteindre l’équilibre et la liberté dans l’amour. C’est grâce au vécu de tous ceux qui m’ont fait confiance que j’en suis venue à cette conclusion.» Sa réflexion l’a entre autres inspirée à «unifier deux aspects qui, depuis des siècles, étaient en discordance: l’aspect érotique et l’aspect spirituel. Tous deux sont encore considérés comme incompatibles. Ce dilemme engendre encore des conflits intérieurs et des malaises profonds».
Au terme de son premier livre, l’auteure en avait déjà un autre en tête. «Celui-ci explique ma méthode scientifique, l’autre sera peut-être plus accessible pour monsieur et madame Tout-le-monde. Je voudrais être prête pour le prochain Salon du livre de Montréal en automne. C’est beaucoup de travail.». Reste que le boulot ne lui a jamais fait peur; il constitue le gros de ses jours. Elle travaille et marche dans le bois pour se ressourcer. Il semble étrange à plusieurs qu’une religieuse, vierge, puisse consacrer sa vie à la sexologie. «Un obstétricien doit-il absolument avoir accouché pour être un bon accoucheur? Mon énergie érotique je l’ai passée dans la créativité.» Et peut-être aussi dans ses loisirs puisqu’elle est ceinture noire de karaté. Rien d’étonnant pour une battante de sa trempe.
Invitée à résumer son message, soeur Ross explique: «Peu importe les épreuves, nous avons à l’intérieur de nous l’indication de notre chemin de vie, pour que triomphe l’Amour de Dieu.» À Lima, des malfrats l’ont un jour cernée, mais la karatéka a vite stoppé leur violence. Les hommes témoins de la scène lui ont ensuite cédé le passage. Une politesse des plus rares dans cette ville. Par la force ou autrement, ce n’était ni la première ni la dernière fois que soeur Ross défendait son chemin de vie. Un chemin auquel se greffent les centaines de sentiers défrichés par toutes les personnes à qui elle a tendu la main. Vu d’en haut, ça doit ressembler à un soleil.
Références
1. Marie-Paul Ross, Pour une sexualité épanouie, collection Corps et Âme, Fides, 2009
2. François Hamel, «Soeur Marie-Paul Ross, sexologue, raconte son parcours très particulier» dans La Semaine, vol. 4, no 35, 4 octobre 2008
3. Tout le monde en parle, 21 septembre 2008, Radio-Canada.
4. L’Institut international de développement intégral: www.iidicanada.com |