Présence magazine
organisation édition récente parutions antérieures abonnement

Vous avez dit… hassidim? par Xavier Gravend-Tirole

Les hommes sont habillés de noir. On les reconnaît facilement vers Outremont ou le Mile End, à Montréal, tant ils sont nombreux à se promener sur les rues. Mais qui les a rencontrés, de l’intérieur, quand ils chantent et dansent autour de la Torah?

C’est Shabbat. «Bonjour! Entrez…» On me reçoit chez feu rabbi Hirschprung, homme très vénéré à Montréal. Un honneur. Zale, l’un des beaux-fils, m’attend. Pour me parler (un peu) du hassidisme. Sur le mur, des livres, plein de livres, qui débordent de partout. Et puis des photos, avec ces visages, souriants, barbe blanche et chapeaux noirs, si caractéristiques. «Merci de m’accueillir ici.»

IL ÉTAIT UNE FOIS BAAL SHÊM TOV

Zale me parle des guerres entre Cosaques et Polonais en 1648; et comment la condition des Juifs changea à ce moment précis de l’histoire. Certains étaient de riches marchands et intendants dans le Royaume de Pologne, d’autres de pauvres paysans, mais tous, autant qu’ils furent, devinrent les boucs émissaires des Ukrainiens. «Près d’un tiers des Juifs vivant dans ces territoires furent assassinés», estime-t-il. Les conditions de vie tournent au vinaigre. L’attente messianique grandit. Des prédicateurs et des guérisseurs se font connaître, explique aussi Jacques Gutwirth, auteur de La renaissance du hassidisme. Parmi eux, Israël ben Eliezer, qu’on surnommera Baal Shêm Tov (le bon maître du nom). Né en 1700, il s’impose sur la scène religieuse en 1740 comme maître spirituel et charismatique, exorciste et même faiseur de miracles, raconte-t-on. Et progressivement, de petits groupes d’hommes pieux, les hassidim – de hesed, la piété –, se forment autour de lui.

LA COMMUNION POUR TOUS

Le hassidisme trouve nombre de ses fondements dans la Cabale, la mystique juive, même si individuellement, peu aujourd’hui connaissent vraiment son livre principal, le Zohar. Cependant, les pratiques extatiques sont encore utilisées pour entrer en relation avec Dieu, tout comme l’étude des textes ou la contemplation silencieuse. «La communion avec Dieu, c’est tout ce que nous cherchons», m’avait lancé dans la synagogue un autre membre de la communauté. Par la danse, par exemple, ou par le balancement en lisant la Torah ou les prières, on atteint une forme d’extase, d’enthousiasme religieux: la devékouss (communion mystique et affective avec Dieu).

«Tout le monde peut entrer en relation avec Dieu et en n’importe quel lieu! s’exclame mon hôte. Le mouvement hassidique fut donc très important dans les couches populaires. Ce n’est plus le lettré, riche et éduqué, qui a un accès exclusif à Dieu, mais tout le monde, des couches sociales les plus basses aux plus hautes.» Le pôle se déplace: plutôt que l’érudition et le savoir, l’apprentissage – le fait d’apprendre de la parole de Dieu – prévaut désormais.

Le rigorisme éthique auquel se soumettent les hassidim s’explique ainsi par le désir de demeurer concentré sur l’unique bien au monde: la communion à Dieu. «Dieu est présent en toute chose, en tout événement, insiste Zale. C’est Lui qui nous donne la joie. N’est-il pas fondamental d’être heureux dans la vie?» Pour rester focalisé, et aider au développement spirituel, le Tsadik (le Juste, le Saint) possède une hauteur de vue exceptionnelle. «Grâce à lui, estime mon hôte, on retrouve une clairvoyance qu’il nous arrive de perdre quand on est trop impliqué dans une histoire. Or il est toujours capital de se questionner: qu’ai-je à accomplir dans le monde? Quel est mon devoir?» Le hassidisme propose un chemin: se débarrasser de son ego. Pour cela, le Tsadik aide à prendre de la distance et à resituer les choses.

LE SAINT HASSIDIQUE

Le Tsadik, ou rèbbe, c’est-à-dire un homme ayant reçu de Dieu une âme supérieure, est ainsi une autre grande particularité du hassidisme. Selon Gershom Scholem, éminent spécialiste de la mystique juive, «tout le développement [du mouvement] est centré autour de la personnalité du saint hassidique; c’est là quelque chose d’entièrement nouveau. La personnalité prend la place de la doctrine; ce qui est perdu en rationalité par ce changement est gagné en efficacité.»

Ce culte du rèbbe ira à l’encontre du talmudisme et du rationalisme qui prévalait en d’autres pays d’Europe de l’Ouest. «Le coeur et la sainteté prévalent sur la connaissance cérébrale», résume Zale. Après Baal Shêm Tov, son disciple, Dov Baer (1710-1772), surnommé le Maggid – le Prédicateur organisera plus systématiquement ce nouveau mouvement. Puis, à la mort de ce dernier, les différents héritiers spirituels engendreront différentes «dynasties» de rèbbes, chacun dans sa propre ville, avec une communauté les entourant.

DANS LES RUES DE MONTRÉAL

Derrière des allures uniformes se cache une forte diversité interne. «Tu vois, m’explique Zale, chaque dynastie, ou communauté, tient son nom de la ville d’Europe de l’Est d’où ils viennent: les Belz viennent de la ville du même nom en Ukraine actuelle; les Bobowa et Sanz de la Pologne actuelle; les Satmar, de Satu Mare, anciennement en Hongrie et maintenant en Roumanie,…» On peut reconnaître à quelle dynastie s’attache un orthodoxe dans la rue en examinant la manière dont celui-ci s’habille: avec ou sans papillotes, par la forme de son chapeau, la longueur de sa redingote, etc. Tous ces signes permettent de déterminer à quelle communauté tel ou tel homme appartient. «Et le jour du Shabbat, ajoute Zale, on s’habille comme la noblesse de l’époque, par exemple avec un schtramel (toque de fourrure) chez les Belz, ou en manteau de soie.»

Aujourd’hui, la population hassidique est d’environ 12 000 dans l’île de Montréal (pour 10 dynasties) sur un total de près de 89 000 Juifs dans la province, comparativement à 320 000 au Canada. «Pourquoi sont-ils si fermés?» me demandent plusieurs résidents d’Outremont. «Ils ne nous disent jamais bonjour dans la rue. Ils nous demandent de venir allumer ou éteindre telle ou telle lampe, le jour du Shabbat, mais jamais on n’arrive à se connaître.»

«Nous voulons le respect réciproque» répond Michael Rosenberg au téléphone. Or comment espérer le respect quand les deux communautés ne se connaissent qu’à peine? En faisant quelques recherches sur Internet, les premiers articles qui sortent ne présentent pas de manière très positive les ha s s idim, ma i s touchent systématiquement les problèmes leur étant l i é s : de s é col e s profitent de subventions gouvernementales sans répondre aux critères du ministère de l’Éducation; des synagogues furent instituées sans permis; des autobus se stationnent en des lieux interdits; jusqu’aux vitres givrées du YMCA;… Peu est fait pour se rendre accessible, on dirait. «Vous savez, affirme néanmoins M. Rosenberg, nous ne sommes pas fermés aux gens. Tout le monde peut venir à la synagogue. » Je fus stupéfait. C’est vrai? Je peux m’y rendre? «Oui, bien sûr, si vous mettez la kippah, que vous vous habillez correctement et que vous vous comportez bien, il n’y a pas de problème.»

VISITE SURPRISE

J’y suis donc allé, pour Shabbat vendredi soir. L’accueil fut mitigé. «Are you Jewish?» Non, chrétien. «OK, welcome!» L’homme qui me reçoit n’est pas le responsable ici. Il ne sait pas bien que faire de ma présence. J’entre. J’attends. Sourires. Méfiance. Un autre homme me parle. J’explique pourquoi je suis ici. Je voudrais connaître le coeur de la spiritualité hassidique. Ils m’expliquent la devékouss. La présence de Dieu au monde, et leur désir de vivre paisiblement. Un homme plus rébarbatif tâchera en revanche de me convaincre de partir: «Tu ne comprendras rien à l’hébreu ni au yiddish, tu ferais mieux d’aller voir ailleurs.» Rien de méchant, il est franc. Alors je suis franc moi aussi. J e sui s l à pour faire connaître les beautés du hassidisme, non les anicroches, comme font trop souvent les médias. Je ne veux pas vous embêter. Comme chroniqueur, mon but n’est pas d’écrire un article sur une religion. À mon avis, le «judaïsme» comme sujet général reste trop vaste et l’information existe déjà, abondamment, dans les livres et sur Internet. Non, pour parler du religieux, je veux m’ancrer dans le culturel, dans la vie des gens. Il n’est qu’à moitié convaincu. «Nous ne voulons pas de pub, nous voulons r e s t e r t ranquille. — Parle pour toi!» lui rétorque un de ses coreligionnaires.

Jacques Ehrenfreund, professeur de judaïsme à l’université de Lausanne, ne s’étonne pas de mon récit: «On ne s’intéresse pas trop aux goyim, les non-juifs. Il est normal pour eux de ne pas saluer les gens dans la rue. Un certain prosélytisme existe en judaïsme, mais vers l’intérieur. Les hassidim se disent gardiens de la loi morale et aident les autres juifs à devenir plus moraux – la communauté haredi en est un exemple.»

LUMIÈRE DU MONDE

Je suis donc sorti de la synagogue pour aller dans une autre, pas loin. Là, j’ai croisé mon voisin, Chippie, l’un des fils de rabbi Hirschprung, accompagné de son beau-frère Zale. Contre-exemples de la fermeture, ils sont adorables.

«La mission des hassidim, conclut Zale, c’est d’être la lumière pour le monde. Nous voulons qu’elle brille pour toute l’humanité. Nous voulons bien nous engager dans le monde, mais jusqu’à un certain point seulement. Il nous est plus important de développer notre propre conduite, d’étudier, de prier, d’agir avec charité et bienveillance, car ainsi, la lumière divine pourra illuminer le monde entier.»