|
Appels entrants illimités par Marie Riopel
Au nombre de crises ayant cours sur la planète catholique, il va sans dire que le bureau de communications diocèse de Montréal reçoit d’innombrables coups de fil. C’est peut-être ce qui a inspiré l’agence Bos pour créer le slogan «Appels entrants illimités», aux fins de la campagne de collecte annuelle qui s’affiche à l’entrée de l’archevêché. Lucie Martineau, attachée de presse du cardinal Jean-Claude Turcotte, répond depuis 20 ans aux médias qui le sollicitent. La sonnerie du téléphone et la messagerie vocale, elle connaît. Mais jusqu’à ce jour, jamais les questions n’ont porté sur elle. Tôt ou tard, ça devait arriver.
 |
En tant qu’attachée de presse à l’archevêché de Montréal,
Lucie Martineau répond depuis 20 ans aux médias. |
Lucie Martineau est venue m’accueillir alors que je jetais un coup d’oeil furtif au Cardinal tout concentré sur une lecture. Elle a bien failli refuser l’entrevue, jugeant sa propre vie trop ordinaire. Présence magazine a pourtant voulu savoir par quel chemin on devient spécialiste des questions variées trottant dans la tête de journalistes au fil de l’actualité religieuse: de l’apostasie au patrimoine en passant par l’éthique et la culture religieuse ou encore l’enseignement moral dans les écoles. Les livres savants et les briques de référence ornant sa bibliothèque doivent aider, mais où apprend-on les rudiments de tact et d’efficacité propres à sa tâche?
Mon regard se promène rapidement dans son bureau. À côté d’une photo du Cardinal, sur une tablette, celle d’un homme âgé m’intrigue. «Il s’agit de monsieur Taillon, le chauffeur du Cardinal, qui est décédé après avoir pris sa retraite il y a deux ans. On l’aimait bien.» Il y a aussi la réplique d’une icône de bois et de multiples dossiers empilés dans un coin. Le téléphone sonne régulièrement en sourdine, elle ne peut s’empêcher de regarder subrepticement l’afficheur. Déformation professionnelle – et si c’était une urgence? –, on ne sait jamais.
HERCULE MARTINEAU
Lucie Martineau s’est ajoutée au compte des âmes de Thetford-Mines en 1953. Elle vient au monde dans une famille modeste et travaillante, ainée d’un couple traditionnel. Après la naissance de son premier frère, Lucie rêve d’une petite soeur: «Ma mère m’a dit que je m’en suis inventée une, car j’avais une amie imaginaire. Je lui parlais, je lui faisais une place à table.» La famille nucléaire s’additionne de trois garçons: Pierre, Michel et Guy. Aussi timide qu’elle soit, la petite Lucie doit donner l’exemple à ses frérots. C’est l’époque où les tâches dévolues aux filles ne sont pas celles des gars. «Je ne m’en plains pas. J’aime cuisiner, je m’acquitte de mes tâches avec empressement pour avoir du temps à moi», se souvient-elle.
Du temps qu’elle utilise pour lire, surtout. Après avoir écumé tous les livres intéressants de la bibliothèque scolaire, elle lit toute la section jeunesse de la bibliothèque municipale. Elle dévore les Sylvie, les Bob Morane et de multiples romans policiers. Émule d’Hercule Poirot, elle inspecte la maison familiale comme un détective. «Je sonde les murs et rêve d’y trouver un passage secret ou un double fond. J’ai l’imagination fertile.» Au fond d’elle-même, la jeune Lucie aspire à écrire des romans policiers révélant les secrets du Vatican. On dirait un clin d’oeil indiquant le chemin qui l’attend.
L’ODEUR DU CUIR
À chaque mois d’août, Lucie respire le bonheur en entendant les annonces du retour à l’école. Elle trépigne d’aller choisir cahiers et crayons neufs au magasin de fournitures scolaires avec sa mère. «À y penser, il me revient l’odeur de cuir de mon sac d’écolière. L’école développe mon goût d’écrire: j’adore tous les devoirs écrits qui font appel à l’imagination.» Une autre échappatoire à sa timidité. Les professeurs sont d’ailleurs surpris de découvrir un style rigolo et intelligent à cette fille gênée qui peine à parler sans bafouiller. «Je ne l’ai jamais dit à personne, mais c’est ainsi que je me suis fait des alliés. Ces enseignants m’ont aidé tout au long de mes études. J’ai ainsi aimé mes années d’apprentissage jusqu’à la fin.»
En bon Thetfordois, son père travaille dans les mines d’amiante. Marguiller d’église, il est aussi commis comptable. Il n’a pas de bac mais claironne à sa fille: «Toi, ma grande, tu vas faire ton cours classique. » Adolescente, Lucie grandit d’un coup sec. En un an, on doit lui acheter des vêtements de trois tailles différentes. «Et des souliers qui, eux-aussi, sentent bon le cuir neuf. Cette année-là, j’ai dépassé d’une tête tous les gars de ma classe, ce qui n’était rien pour me dégêner», lance-t-elle. À chaque présentation orale devant ses pairs, la jeune étudiante devient «rouge jusqu’au trognon» et s’empêtre dans ses mots.
Le collège classique de la ville a été inauguré en 1959 mais, au moment où Lucie commence, c’est pratiquement l’ouverture du Cegep. «Malgré le souhait de papa, je n’aurai fait que quelques mois d’études classiques ». Inscrite en lettres, c’est alors qu’elle envisage devenir journaliste. Elle l’a d’ailleurs été quelque temps dans un hebdo régional durant ses études. Après avoir assisté à quelques colloques et conférences, elle décide cependant de devenir relationniste. «Je me suis dit que ce serait plus l’fun pour moi de ce côté.»
DE L’UNIVERSITÉ AUX CAMIONNEURS
D’aussi loin qu’elle se souvienne, Lucie a toujours su qu’elle irait à l’université. Elle s’y préparait depuis deux ans quand le jour est venu. «Comme beaucoup de filles de mon âge, j’élabore un trousseau pour mon premier appartement avec les draps de ma mère, la vaisselle de mes “matantes”.» Elle partage son quatre et demi avec une amie. Que d’espace pour une fille habituée de vivre avec trois frères ados, ses parents et sa grand-mère! Comme elle n’a pas de télé, elle devient cinéphile et continue de dévorer tous les bouquins qui lui tombent dans les mains. «J’ai 20 ans, c’est le Festival international de la jeunesse francophone et la super FrancoFête de Québec. Je m’ouvre aux autres avec bonheur.»
Elle étudie en journalisme information avec une mineure en sciences politiques, à l’Université Laval. Bachelière en 1976, elle passe la première année au chômage, comme la plupart des finissants. «Du travail, il y en avait en masse, on pouvait donc se permettre cette fantaisie à la mode», ditelle. Au terme de ce répit, elle accepte un poste de relationniste de l’Association des camionneurs artisans. Sans expérience, elle y fait des erreurs formatrices. «Pour mon premier congrès, j’ai loué le Vélodrome olympique. La chicane a pris entre membres et la police anti-émeute est intervenue.» En convoquant les médias à une conférence de presse dans un grand hôtel montréalais, elle commande des canapés chauds et froids pour une armée. «Trois journalistes sont venus, dont quelqu’un du Devoir, heureusement. J’ai du faire les annales avec ce buffet à volonté», s’esclaffe-t-elle. Mais des mésententes dans l’organisation se soldent par le congédiement de bons amis; solidaire, elle décide de démissionner.
Lucie Martineau met ensuite le cap sur Montréal et tente d’y travailler à son compte, comme pigiste. Visiblement, ni les responsabilités ni les défis ne lui font peur. Elle tient ça de ses parents. Durant les vingt dernières années de sa carrière, le père de Lucie a été chef comptable pour le centre hospitalier de Thetford-Mines. Une tâche colossale. Sa maman est, quant à elle, retournée aux études une fois ses enfants grands. Devenue travailleuse sociale, elle s’est vouée à l’administration d’un centre d’accueil pour personnes âgées et elle est même devenue directrice générale de l’Association des centres d’accueil du Québec. Ses parents, aujourd’hui âgés de 78 ans, coulent une retraite active.
APPRENDRE EN OBSERVANT
Lucie revient à Québec en 1978. Elle postule à un poste d’assistante de l’attachée de presse du ministre Jean Garon. «Un homme fascinant de qui j’ai beaucoup appris», reconnaît-elle. Lucie Martineau est alors témoin de la fabuleuse époque du zonage agricole: «Le ministre travaillait d’arrache-pied, il faisait du lobby auprès de l’UPA et de tous les autres acteurs importants. » Il faut savoir que moins de 2 % de la superficie du Québec est propice à l’agriculture. «Constatant que ce patrimoine agricole déjà très restreint ne cessait de reculer devant l’expansion de l’urbanisation, le Québec est intervenu à la fin des années 1970 pour en assurer la protection en créant des zones agricole», peut-on lire sur Portail Québec, le site gouvernemental.
«Si Jean Garon n’avait pas été là, dit Lucie, les terres qui nous nourrissent aujourd’hui seraient envahies par des tours à condos. C’était un politicien exceptionnel. Un gros travaillant qui pouvait communiquer aussi bien avec les agriculteurs qu’avec toutes instances gouvernementales.» Dans son ministère, elle grimpe les échelons jusqu’à la direction des communications. Puis en 1982, elle passe au ministère de la Main-d’Oeuvre et de la Sécurité du revenu et, finalement, au secrétariat du comité ministériel permanent des communications jusqu’en 1985.
Cette année-là, René Lévesque a quitté la politique et Pierre-Marc Johnson n’a pas pu empêcher Robert Bourassa de prendre le pouvoir. «De toute façon, malgré tout ce que j’avais appris, je ne voulais pas m’embrigader dans un ministère pour la vie. J’ai eu envie d’autre chose.» Elle décide de lancer sa propre entreprise de relations publiques et de communications «J’y ai investi ma chemise et je l’ai perdue. Tous les attachés politiques de Québec se cherchaient du travail dès 1986.» Difficile de tirer son épingle du jeu dans ces conditions.
 |
Lucie Martineau est heureuse de travailler avec le cardinal Jean-Claude Turcotte. «C’est un homme de coeur,» dit elle. |
DE LÉVESQUE AUX ÉVÊQUES
En quête d’un emploi, elle répond à une annonce de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec. Sur le coup, sa candidature n’est pas retenue faute d’études en théologie. Peu de temps après pourtant, l’organisme se ravise et la sacre responsable des communications. C’est là qu’elle apprend à connaître Jean-Claude Turcotte, alors évêque auxiliaire sous Mgr Paul Grégoire. «Je l’aimais bien, je lui trouvais un grand talent de communicateur.»
Cinq ans plus tard, le goût du changement la travaille. Elle convoite un poste d’attachée de presse pour Jacques Proulx, (président de l’UPA puis de Solidarité rurale). «À l’automne 1993, je reçois une offre de monseigneur Turcotte devenu archevêque en 1990. J’accepte avec joie. Les gens l’aiment et je suis heureuse de travailler pour lui. C’est un homme de coeur», raconte-t-elle. Depuis son embauche, elle se dit inspirée par les actions du Cardinal. «Il a adopté plusieurs causes sociales et fait énormément pour la foi au Québec. Il a souvent servi de bouc émissaire sur des questions qui n’avaient rien à voir avec lui. Je sais qu’il trouve tout son courage de vivre dans sa foi en Dieu.» Au fil des ans, l’attachée de presse s’est attachée à l’homme derrière l’Archevêque mais aussi au Grand patron de ce dernier.
Lucie fréquentait bien l’église avec ses parents, elle y faisait les lectures épistolaires en chaire avec bonheur. Mais, comme nombre de Québécois, une fois à l’université, loin des siens et des traditions, Lucie a vu sa pratique religieuse réduite à néant. Sa foi s’est faite floue. «Déracinée des communautés, j’ai développé une sorte d’indifférence. J’ai cependant changé au contact de gens engagés au nom de leur foi. J’ai été impressionnée par l’entraide, le dévouement de ces personnes. Rien ne les arrête quand ils peuvent aider.» Leurs ardeurs et agissements fouettent sa foi endormie.
RETOUR AUX SOURCES
Lucie a beaucoup de respect pour le cardinal Turcotte et il ne lui viendrait jamais à l’idée de quitter son poste. Son capital de sympathie est grand. Et même si les églises se vident, Lucie Martineau est convaincue que la foi demeure bien vivante à Montréal et au Québec. «On n’a qu’à regarder ce qui se passe dans les milieux parallèles à l’Église. De nombreux petits groupes mettent en pratique le message chrétien.» Partage de foi, soutien aux aînés ou aux itinérants, entraide, bénévolat, cuisine communautaire, étude biblique, etc., constituent une autre forme de pratique religieuse. «On voit là une Église peut-être plus proche de ses origines: des groupes forts qui veulent autre chose que d’entretenir une grande bâtisse. Le patrimoine religieux est important, sachons le protéger, mais pas détriment du message de la foi.»
Pour répondre à toutes les demandes qu’elle reçoit des médias, elle adore chercher, fouiller et trouver. Par contre, elle n’arrive pas toujours à comprendre l’acharnement de certains journalistes face aux institutions. «L’univers religieux leur est presque suspect. En s’efforçant de trouver la vérité dans le respect au lieu de croiser le fer, les journalistes écrivent des articles qui me semblent forcément plus intéressants.»
UNE NOUVELLE ALLIANCE
Depuis 2006, Lucie est aussi responsable de l’équipe de communication pour l’archevêché. On apprécie son travail, elle l’a su de belle manière. Des suites d’un accident, un problème d’arthrose l’a obligée à subir une chirurgie de la hanche. Habituellement si fidèle au poste, son absence a inquiété quelques recherchistes. Quand ils ont su qu’elle était alitée, ils ont envoyé leurs voeux de prompt rétablissement et d’appréciation. «Que des gens avec qui on collabore depuis des années se mobilisent ainsi m’a vraiment touchée.» Avec sa prothèse de hanche, Lucie est libérée de la douleur. «Je ne ferai plus de course à pied mais à mon âge, qui a besoin de courir en dehors du travail?»
Tout au long de notre entretien, sur sa main qui bouge une jolie bague me frappe. Un carré de verre bleu saphir incrusté d’un cercle d’étain a éclipsé l’alliance dans son autre main; elle m’apprendra qu’il s’agit d‘une création d’Anne-Marie Chagnon. Après avoir rencontré l’amour, Lucie s’est mariée à l’église, il y a quatre ans. «Une belle surprise que je n’attendais plus. Vivre à deux me comble.» L’été, le couple se rend au rustique chalet de Lucie pour faire le plein de nature en vélo, en canot, en randonnées pédestres. Elle continue de dévorer des romans policiers, des thrillers comme la série Millenium de Stieg Larsson. Ou Anges et démons de Dan Brown – en évoquant ce titre, la petite fille qui rêvait d’écrire sur les mystères du Vatican se superpose à l’adulte devant moi. Celle-ci a tout de même trouvé un passage invisible entre le ministère de l’Agriculture et l’archevêché qui nourrit les âmes de Montréal. |