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L'amour, c'est du temps donné par Xavier Gravend-Tirole
Aloysius Pieris fait partie de ces théologiens qui libèrent la théologie d’elle-même. Activiste et universitaire du Sri Lanka, bouddhologue et indologue, musicien qui se régale de théâtre et de danse, ce jésuite de 75 ans a transformé la théologie de la libération en Asie – et ailleurs – et lui a donné des mains.
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| Aloysius Pieris a transformé la théologie de la libération en Asie et lui a donné des mains. |
Aloy, comme ses proches l’appellent, a toujours voulu être prêtre. Ses parents, catholiques ni trop conservateurs ni trop libéraux, habitaient tout près du séminaire papal, à Ampitiya, dans la banlieue de Kandy. L’exemple des jésuites près de chez lui l’a profondément inspiré: «Disponibles, serviables, explique-t-il, ils savaient prendre le temps pour chacun: personne n’était insignifiant à leurs yeux. J’ai plus tard compris que l’amour, c’est du temps donné.»
L’homme est assis à son bureau, jovial. Tout autour de lui, des livres, de nombreux livres. Lui, raconte sa vie comme un roman, avec des étincelles dans ses idées et du pétillant dans les yeux.
PHILOSOPHE INCENDIAIRE
Sachant que les prêtres devaient connaître le latin, il se mit à l’étudier dès l’âge de 12 ans. Or, comme il apprenait trop vite selon ses parents, «on eut peur que je perde contact avec notre culture cingalaise! rigole-t-il. Ainsi m’a-t-on conseillé d’apprendre en même temps le pali – autre langue morte dans laquelle les textes bouddhistes sont transcrits.» Deux ans plus tard, Aloy était parfaitement à l’aise à lire l’une ou l’autre.
Entré dans la Compagnie de Jésus en 1953, sa soif de comprendre le monde ne s’étanche guère. Véritable Mozart des langues, il apprendra encore l’hébreu, le grec, le sanskrit et plusieurs langues vernaculaires en Europe (italien, français, allemand,…). Ses professeurs ne semblent pas avoir eu de doutes à son égard,… il deviendra un grand universitaire, spécialiste du bouddhisme, et comme prêtre, aidera au dialogue entre les religions de l’Orient et de l’Occident.
Au début de ses études, le futur théologien de la libération était un passionné de Thomas d’Aquin, qu’il avait lu et relu plusieurs fois. «Quand je les critique, lui ou Aristote, précise-t-il, je ne le fais pas sans fondement. Je les ai bien fréquentés pendant un temps!» Il sourit. «Mon mémoire en philosophie était une critique thomiste sévère de l’épistémologie bouddhiste. Heureusement, trois événements m’ont libéré, ou plutôt, m’ont ouvert de nouveaux horizons dans ma vie. D’abord, Vatican II; ensuite, les réformes des jésuites en 1965; et enfin, mes études sur le bouddhisme. Ces événements m’ont tellement transformé qu’après quelques années, j’ai brûlé ce mémoire sur le bouddhisme.»
CONCILE, RÉFORME ET INSURRECTION
De 1962 à 1966, il poursuivit ses études en théologie à Naples. Il dut apprendre à dé-scolasticiser son esprit selon la nouvelle théologie de Vatican II: retourner aux sources et les traduire pour les cultures contemporaines. «À Naples, j’ai appris l’art de vivre italien: goûter la vie et ses délices, prendre le temps de savourer chaque moment. Mais j’ai surtout pu suivre le Concile de près!» Les fins de semaine, plusieurs théologiens ou évêques se joignent aux étudiants qui les écoutent avec envie. Parmi eux, Karl Rahner, à qui on avait demandé ce qu’il fallait faire du Concile. «“Ne gaspillez pas votre temps à l’interpréter”, nous avait-il admonesté, “il faut que vous entriez dans son processus, son esprit, mais pas dans les documents, qui sont remplis de concessions et presque de contradictions” », se souvient le jésuite. Pour cela, il n’hésitera pas à être vigoureusement critique du Vatican et du Magistère, comme le rappelle plus récemment la défense de son ami Jon Sobrino lors de sa condamnation par Rome en mars 2007.
La 31e Congrégation générale des Jésuites qui a élu Pedro Arrupe comme supérieur général, marque un autre tournant dans la pensée du théologien sri lankais: «Les jésuites – qui étaient un peu devenus comme des moines – ont pu incorporer dans leurs modes de fonctionnement les nouvelles orientations prises à Vatican II.» Arrupe croyait foncièrement en l’apostolat social, la lutte contre la pauvreté, le dialogue avec le marxisme et les essais d’inculturation. «Pour lui, la prière et le travail allaient de pair. Il fallait retrouver le mysticisme du service.» C’est à ce moment-là que sont créés des services tels Justice et Foi et le fameux Jesuit Refugee Service (JRS), qui inspireront fortement ses propres engagements.
Alors qu’il était déjà en train d’étudier le bouddhisme dans son pays, il s’était également engagé aux côtés du Christian Workers Fellowship, un mouvement oecuménique de gauche. C’est pendant cette période (en 1971) qu’eut lieu l’insurrection de la jeunesse bouddhiste marxiste au Sri Lanka. Ce fut le troisième événement qui marqua sa formation: «Les choses devaient changer, se rappelle-t-il. Cette insurrection me semblait prophétique et en complément avec le bouddhisme. Il fallait à la fois se libérer intérieurement de soi, de son avidité, de sa cupidité, et travailler à la libération extérieure, éradiquer la pauvreté, les oppressions, les injustices – c’est-à-dire démonter les structures d’avidité et de cupidité [organized greed].»
MARX ET L‘ÉVANGILE
Il lui fut difficile d’accepter la décision de ses supérieurs: enseigner le bouddhisme à l’université grégorienne de Rome. «N’importe qui peut enseigner le bouddhisme! Ma place n’était pas là, mais parmi les miens, au Sri Lanka, pour servir la jeunesse dans les campagnes, là où trop de gens se font exploiter.» En fait, le profil universitaire de l’homme n’allait peut-être pas autant de soi que ses supérieurs ne le pensaient. Aloy penchait plutôt vers le théâtre, la danse, les arts visuels. Son goût pour la musique l’avait d’ailleurs poussé à jouer de l’orgue – à tel point que peu importe où il passait, il devenait l’organiste du lieu.
Mais ses capacités intellectuelles l’ont piégé. Il dut obtempérer à ses supérieurs et enseigner à la Grégorienne en 1972 – au moins pour six mois d’essai, lui avait-on recommandé. Les six mois passés, sa vocation était claire: rentrer au Sri Lanka et donner vie à une intuition qu’il avait – une sorte d’ashram à la bouddhiste. «Pas un lieu où l’ascèse nous rembrunit, nous épuise, précise le directeur-fondateur du centre, mais un lieu où il fait bon vivre la simplicité évangélique. Ici, au Tulana Research Center for Encounter and Dialogue, le partage des repas et l’hospitalité ont lieu dans la bonne humeur et la joie. Et contrairement à la culture asiatique, le cuisinier et les ouvriers partagent la même table: nous mangeons tous ensemble.» Les histoires et les rires fusent autour de cette grande table ronde, où trois générations se retrouvent. Tulana, dont la racine sanskrite veut dire discernement, fut donc fondé le 7 juin 1974 pour faciliter la rencontre et le dialogue, surtout entre chrétiens et bouddhistes.
Mais Aloy ne reste pas confiné à Tulana et parcourt les campagnes sri lankaises, pour éveiller et former les populations à leurs droits. «Il faut s’occuper des gens ordinaires et trouver les moyens de les servir adéquatement. Pour moi, l’analyse sociale est fondamentale.» Et toujours, comme le rappelle Marx, il insiste sur ces questions: qui est au-dessus, qui est au-dessous? Qui sont les opprimés, les oubliés, les laissés-pour-compte? À qui profite telle ou telle politique? «Trop de gens oublient ou négligent la lutte des classes», dit-il. Mais Marx n’est pas sa première source d’inspiration, rappelle-t-il: «Attention! On l’oublie trop souvent: c’est dans la Bible que Marx a puisé ses idées pour les pauvres. Le fond de la théologie de la libération se trouve là, dans l’intérêt qu’a Dieu pour les anawim – les pauvres, les humbles – non dans les écrits marxistes qui sont des outils d’analyses.»
Régulièrement, il enseigne un semestre dans les universités américaines ou européennes. Seulement, depuis une dizaine d’années, ne pouvant plus se déplacer comme il le voudrait à cause de certains maux de santé, les gens viennent à lui, au Sri Lanka, pour le rencontrer à son centre.
INCULTURATION ET LIBÉRATION
Alors qu’on l’a invité à donner d’importantes conférences à Oxford, Cambridge, etc., l’une des interventions les plus importantes à ses yeux fut celle donnée à EATWOT (Ecumenical Association of Third World Theologians) en 1979. Cette association, fondée en 1976, s’est engagée à travailler à la libération des femmes et des hommes des pays du tiers-monde en promouvant de nouveaux modèles théologiques pour vivre le pluralisme religieux, la justice sociale et la paix. «Je leur ai dit: il faut sortir du schéma inculturation-libération, et arrêter de faire comme si les deux étaient divergents. Ils sont inséparables!» Selon lui, l’inculturation ne consiste pas à retourner à des cultures du passé, mais à s’engager avec les pauvres, ici et maintenant. La libération consiste à libérer les riches de leurs richesses, les pauvres de leur pauvreté, et les deux de leur avidité. «Pour moi c’est évident: un véritable engagement à la libération des masses entraine naturellement une authentique inculturation. Arrêtons de polariser ces termes. Et travaillons pour les pauvres», Après des années de discussions, il semble que cette intuition soit maintenant intégrée au travail des théologiens d’EATWOT. Il estime toutefois que le mouvement devrait désormais faire place aux jeunes.
De plus en plus critique de l’Église, il s’emporte sur ce qu’il perçoit comme ses dérives vis-à-vis du Christ: «On nous a demandé de retourner aux Écritures, mais il nous est interdit d’y aller! L’essentiel de l’enseignement de Jésus ne porte pas sur le fait qu’il soit Christ, rappelle-t-il, mais sur le double commandement d’amour que Dieu propose aux êtres humains. Cette nouvelle alliance doit donc reposer sur l’amour plutôt que sur des dogmes – qui ont par ailleurs leur validité. Ce qui nous fait chrétien, c’est de vivre de ce double amour (du prochain et de Dieu), non d’adhérer à des dogmes. Ou pour le dire autrement: aimer Dieu, c’est dénoncer toute forme d’idolâtrie des créatures (richesses, race, langage, religion), qui mène à l’injustice; aimer son prochain, c’est être engagé à la justice pour les opprimés.»
Ayant beaucoup écrit, ce bouillant théologien et indologue propose maintenant de reprendre les dogmes sous la forme de sûtra; ces petits joyaux d’écriture rappellent la doctrine bouddhiste sans toutefois l’enfermer dans les cadres rigides d’un énoncé définissant une fois pour toute la vérité. |