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La nature au bout des doigts par Denyse Monté

L’homme qui plantait des arbres aura été la glorification de son action pour la cause environnementale et en même temps un nouveau détonateur de son inlassable engagement. Car, avant ce célébrissime film d’animation – véritable chef-d’oeuvre oscarisé en 1987 et gagnant d’une multitude d’autres prix dans différents festivals à travers le monde –, qui connaissait vraiment l’artiste exceptionnel Frédéric Back, ses oeuvres et son travail acharné consacré à la protection de la nature? Encore aujourd’hui, sa modestie le tient à l’écart des micros et des projecteurs. Mais sa générosité, tout aussi proverbiale, nous le rend accessible. Il aime faire partager ses convictions, sa passion, ses souvenirs, et pour ceux qui s’y intéressent, il n’hésite jamais à donner de son temps plus que jamais précieux.

«Pour moi, le dessin était une façon directe et efficace d’exprimer mes sentiments.»
Frédéric Back

Présence magazine: Dans quelles circonstances votre souci de protéger la nature s’est-il manifesté?

Frédéric Back: Ça toujours été. Mes parents étaient des gens très accueillants. Très compatissants aussi. Notre maison était toujours pleine. À la fin du cinéma muet, beaucoup de musiciens se sont retrouvés à la rue, littéralement, où ils jouaient pour quelques sous, ayant perdu leur principale source de revenus. Écolier, je me souviens avoir pris l’initiative d’en inviter plusieurs à venir manger chez nous, leur disant que mon père aussi était musicien; ma mère les accueillait. Elle remplissait une remorque de bicyclette avec des choses récupérées ici et là, que nous allions porter à des familles privées de tout. Je la revois encore aidant les personnes âgées et malades et acceptant même les chiens et les chats abandonnés que je ramassais. Dans la famille de ma mère il y avait des cultivateurs et j’allais souvent travailler sur les fermes. Dans les campagnes, je voyais des oies, des poules, des canards se faire maltraiter. Tout jeune, je me suis battu contre des gens qui abusaient des chevaux en les utilisant pour déplacer tout ce qui était pesant. Pour protester j’ai fait des dessins. Pour moi, le dessin était une façon directe et efficace d’exprimer mes ressentiments.

PM: Vos dessins remontent à l’âge de deux ans, peut-on lire dans votre biographie. Mais vous n’êtes pas devenu l’artiste que vous êtes sans recevoir de formation?

FB: J’ai été inscrit dans une école de la rue Madame à Paris qui nous préparait à une formation aux métiers du livre. En 1938, je suis entré à l’École Estienne à Paris où j’étudiais le dessin lithographique. Puis, nous avons déménagé à Rennes où j’ai fréquenté l’école des beaux-arts. Quand je suis arrivé à Montréal en 1948, j’ai été épaté de la façon méthodique avec laquelle on enseignait l’étude de la couleur, des formes, de toutes sortes d’aspects du dessin à l’École du meuble et ensuite à l’École des beaux-arts.

PM: Et à votre tour, vous avez formé des élèves?

FB: J’ai été professeur de dessin à l’École du meuble, en remplacement de Paul-Émile Borduas, et professeur d’illustration à l’École des beaux-arts de Montréal pendant quelques années. En fait, il n’y avait pas d’éditeurs à Montréal qui engageaient des illustrateurs. Tout ce que les élèves pouvaient trouver comme travail c’était l’illustration de catalogues d’Eaton ou de livres de téléphone Bell. C’est pour ça que j’ai démissionné. Je trouvais que j’enseignais quelque chose pour lequel il n’y avait pas de possibilités d’ouverture; mais enfin j’ai eu tort car, tous mes anciens élèves, je les ai retrouvés ensuite à Radio-Canada au département des arts graphiques comme décorateurs. Il ne faut jamais être négatif!

PM: Vous avez fait une longue carrière à Radio-Canada…

FB: J’y ai travaillé pendant 41 ans comme illustrateur. Dès les débuts de Radio-Canada en 1952, j’ai été engagé pour faire des titres d’émissions. Mais je n’aimais pas tellement faire des lettres, alors je me suis mis à ajouter du dessin au lettrage. Et ce bureau des titres est devenu le Studio d’art graphique multidisciplinaire. En 1963, j’ai obtenu une bourse du Conseil des arts du Canada afin de me perfectionner en Europe en cinéma d’animation. À mon retour, j’ai été réengagé à Radio-Canada et, en 1968, même si je perdais tous mes avantages d’ancienneté, je me suis laissé tenter par l’aventure d’une télévision éducative et culturelle qui venait de voir le jour: Radio-Québec. Mais je démissionnais moins d’un an plus tard. Le hasard me met alors en contact avec Hubert Tison qui est en train de mettre sur pied un studio d’animation à Radio- Canada. Cet homme aura été important dans tout ce que j’ai entrepris. À partir de ce moment, j’ai eu le droit de faire mes propres scénarios, car avant cela, je ne faisais que remplir des commandes pour des ouvertures et du contenu d’émissions. Là, je me suis servi de cette voie pour propager des scénarios et sensibiliser le public à l’environnement. C’est ainsi que j’ai réalisé des films tels que Abracadabra, Inon ou la conquête du feu, La création des oiseaux, Taratata, Tout-rien, Crac! (un autre film qui a remporté l’Oscar du meilleur film d’animation en 1982), L’homme qui plantait des arbres, Le fleuve aux grandes eaux.

PM: Vous êtes un homme plutôt doux, non? Vous ne parlez pas fort…

FB: Je ne suis pas assez fort physiquement pour gueuler, ni crier sur tous les toits. Les choses que j’avais à dire, je les ai dites d’une voix bien banale. On m’a demandé des milliers de fois d’être conférencier, mais je n’ai pas les compétences pour le faire. J’aurais bien aimé. Tout ce que j’ai essayé de faire toute ma vie, c’est d’accompagner des gens compétents, des amis dévoués, généreux, préoccupés par le sort de la planète, qui interviennent chacun dans leur domaine pour contrer la brutalité, la stupidité qui sont absolument aberrantes, par exemple dans la façon dont on élève les animaux. Par mes dessins, j’essaie de véhiculer le respect de la nature.

L’homme qui plantait des arbres

PM: Le titre de votre film-phare est devenu votre surnom. On vous reconnaît comme l’homme qui plantait des arbres, cet Elzéard Bouffier créé par Jean Giono dans sa nouvelle que vous avez mise à l’écran. Vous en avez planté vous aussi des arbres…

FB: Oh oui, beaucoup. Sur notre terre à Huberdeau, j’en ai planté avec Ghylaine, ma femme, plus de 30 000: des pins blancs, des pins rouges, des c h êne s , d e s mé l è z e s , des noyers, des sapins. Aujourd’hui c’est une forêt. Au fil des ans, j’ai aussi engagé de jeunes planteurs. Et avec ma femme, qui était enseignante, on a incité des écoliers à reboiser. On a dû planter une centaine de milliers d’arbres. No - tamment le long des ri - vières. Surtout des saules parce que c’est facile d’en planter beaucoup à la fois; il s’agit de piquer des tiges dans le sol. Cela retient la terre et crée des zones de reproduction pour les animaux marins.

PM: Comment se déroulent vos journées?

FB: Je suis toujours à courir pour essayer de répondre au courrier et aux demandes de toutes sortes qui arrivent. J’essaie autant que possible de donner des réponses positives et encourageantes aux personnes qui me sollicitent. Et je fais de mon mieux pour aider notre fille dans le travail qu’elle consacre à mon oeuvre. Il y a la préparation des expositions, c’est bien laborieux… Et je m’occupe beaucoup de ma femme. Elle est paralysée et hospitalisée. Chaque jour, je lui apporte des choses qu’elle aime, comme des salades que je lui ai préparées avec des légumes frais, des desserts… et je l’aide à manger. Je passe la soirée avec elle. Ce n’est pas une corvée pour moi. J’aime ma femme, elle le mérite. Quand je travaillais, elle s’occupait de tout à la maison. Alors, j’essaie de me rattraper.

PM: Qu’avez-vous à l’oeil droit?

FB: Ce sont les séquelles d’un accident de travail survenu en 1980. Du vernis que j’utilisais pour polir un acétate m’a giclé dans l’oeil. J’ai dû subir deux greffes de cornée, mais j’ai attrapé l’herpès qui a détruit une greffe. Heureusement, j’ai pu continuer à peindre même si j’ai perdu le sens de la troisième dimension. Avec une loupe, j’ai réduit les dimensions de mes dessins pour mieux contrôler mon travail.

PM: Croyez-vous en Dieu?

FB: J’ai bien essayé. La religion, c’est une obsession normale. On pense qu’il y a un ciel pour expliquer Dieu, mais pour moi, c’est une illusion. Dans l’humanité, il y a la bêtise et le génie, le meilleur et le pire coexistent. Il faut encourager le meilleur. Bouddha a dit ce que le Christ a enseigné beaucoup plus tard. Ne pas courir après la richesse, par exemple. Il y a beaucoup d’imbéciles dans le monde qui veulent tout avoir et avoir toujours plus gros. Ils sont engoncés dans tout ça, pas capables d’utiliser leurs biens. Il faut partager les richesses avec tous les êtres vivants. C’est la beauté qui nous entoure qui est la vraie valeur, et malheureusement on est en train de détruire cette magnifique planète à cause de compagnies sans coeur…

PM: Au deuxième étage de votre maison, il y a votre atelier. Ça bourdonne là-dedans.

FB: Oui, c’est ma fille Süzel qui en est la directrice exécutive. On y fait la numérisation de mes oeuvres. Il y en a plus de 5000. C’est également à l’atelier qu’on prépare mes expositions et que mon site Internet est élaboré et tenu à jour.

PM: Vous avez d’autres enfants?

Frédéric Back et son épouse Ghylaine Paquet

FB: Deux fils. L’aîné, Christian, est entomologiste. Il est vice-président d’une compagnie spécialisée dans le contrôle biologique des insectes piqueurs. En Afrique, il a fait un travail magnifique en combattant l’onchocercose, une maladie qui s’attrape par l’intermédiaire d’une mouche et qui rend aveugle. Le plus jeune, Francis, est dessinateur-illustrateur. Le dessin est inné chez lui. Il a réussi de belles choses; entre autres, il est l’auteur de l’illustration sur la Grande paix de Montréal qu’on a pu voir sur un timbre de la Société canadienne des postes il y a quelques années.

PM: L’été dernier, le Musée des beauxarts a présenté une exposition intitulée L’Horreur boréale, qui témoigne de votre indignation pour la déforestation sauvage. Il y a eu également une exposition à Strasbourg de vos peintures et dessins réalisés en Alsace en 1946. Ça n’arrête jamais!

FB: L’exposition au Musée des beauxarts a été un privilège qui m’a permis d’exprimer ce que j’essaie de développer depuis 40 ans: le respect de la nature. L’exposition regroupait des carnets de dessins, des gouaches et acétates de films dont plusieurs n’avaient jamais été présentés ailleurs Il y a aussi les projets qui viennent de l’extérieur, comme les Mosaïcultures internationales qui se déroulent cette année, au Japon. La Ville de Montréal a proposé une oeuvre inspirée de mon film L’homme qui plantait des arbres. Ce symbole est très fort. Il voyage beaucoup.

PM: Vous, vous ne voyagez plus?

FB: Plus tellement. Maintenant, je voyage surtout de la maison à la résidence où mon épouse est hébergée. Du temps que Ghylaine était mobile, on allait d’une école à l’autre pour stimuler les jeunes à protéger la nature.

PM: Vous êtes contre la chasse. Consommez-vous de la viande?

FB: Je combats la chasse sauf dans le cas des populations pour qui c’est un besoin. Je suis végétarien depuis plus de 40 ans. C’est ma seule façon de protester contre la manière dont on transporte, élève et martyrise les animaux.

PM: Vous avez vécu de grandes émotions au mois de juillet dernier?

FB: Oui, nous avons fêté notre 60e anniversaire de mariage. Je voulais que ce soit bien simple… Ma fille, qui s’est beaucoup dévouée pour préparer cette fête, tenait à ce que cela se déroule en dehors de la ville. Alors, nous sommes allés à la Maison Trestler à Vaudreuil. J’ai déjà fait des dessins, il y a quelques années, de grands pastels pour reconstituer les activités de ce monsieur Tröstler qui est à l’origine de ce superbe domaine, classé monument historique.

PM: Vous avez 85 ans, vous êtes excessivement actif. Comment faites-vous?

FB: J’ai une femme de ménage. Ma fille m’apporte souvent des petits plats, comme des soupes aux légumes, mais je n’ai pas beaucoup d’appétit. Je suis vieux et fatigué… Je prends tous les jours des médicaments, je porte un pacemaker. Ma femme, mes enfants et mon combat pour l’environnement sont mes raisons de vivre. 


Pour en savoir davantage au sujet de Frédéric Back et de son oeuvre, consultez le site Internet fredericback.com.