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Humains, trop humains par
Hélène Côté
«Heureux ceux qui ont
faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés! Heureux ceux qui sont persécutés
pour la justice, car le royaume des cieux est à eux!»
Très tôt dans la vie, nous comprenons le sens de la justice…
ou plutôt de l’injustice! Quel enfant ne s’est pas plaint mille fois d’injustice?
«C’est pas juste», répétait-on, telle une litanie, à la moindre contrariété.
Victime devant l’Éternel, l’enfant le plus gâté n’en ressent pas moins toute
une gamme d’émotions à l’idée de ne pas obtenir ce qu’il croit lui revenir. De
la frustration d’abord, mais aussi de la colère, de l’indignation, voire même
un sentiment d’impuissance… suivi d’une sensation de puissance dans la révolte!
Des doutes aussi. De l’angoisse. Celui qui voit que l’on accorde à d’autres ce
dont on le prive peut très bien mijoter dans sa pensée l’idée qu’il n’est pas
digne de recevoir les grâces et les faveurs qu’il espère si fort. Il doute de
la bienveillance et du discernement des autres. Et il doute de luimême, surtout.
Une crainte sourd en lui que l’injustice ne trace le chemin de sa destinée.
L’enfant a raison: la vie est injuste. Il y a des gens
qui sont beaux et d’autres qui le sont moins, des individus si riches qu’ils
possèdent châteaux et villas aux quatre coins du monde et d’autres si pauvres
qu’ils se demandent s’ils auront de quoi manger le lendemain. Il y a aussi tous
ces malheurs qui nous frappent indistinctement, beaux et laids, riches et pauvres,
un accident, une maladie, la mort d’un proche, une déconvenue sentimentale qui
brise le coeur en miettes, l’atteinte à l’intégrité de son patrimoine ou, pire
encore, de sa personne, comme l’ont subi les victimes de crimes. Une infamie,
telle que le vivent ceux que l’on accuse à tort (et à raison).
L’injustice ne
se pose pas seulement contre la justice: elle rend compte de la présence du Mal,
de son caractère arbitraire qui fait en sorte qu’on croit se trouver au mauvais
endroit au mauvais moment. Mais en deçà des catastrophes et des calamités, l’injustice,
surtout, rend compte de l’égoïsme humain. Rares sont ceux, remarquez, qui se
plaignent des injustices qui jouent en leur faveur! Rares aussi sont ceux qui
comprennent que l’envie est aussi laide que l’injustice est révoltante.
L’injustice
est partout. Elle nous précède, nous côtoie, nous heurte au passage. Souvent,
même, nous traçons son chemin. Entre la préméditation et l’inconscience, chacun
d’entre nous commet des injustices: qui en ne payant pas sa juste part d’impôt,
qui en favorisant un ami plutôt qu’un inconnu, qui en punissant à tort son enfant
qui pourtant jurait qu’il disait vrai… L’amour, l’intérêt d’un plus grand nombre
que l’on choisit au détriment d’une minorité – comme en démocratie – sont autant
de sources d’injustice.
La vérité, c’est qu’il n’y a pas de justice, et voilà
bien pourquoi il faut la faire. Pour limiter l’exercice du Mal, pour éponger
nos différences et pallier nos déficiences, nous avons collectivement élaboré
cette grande construction intellectuelle qu’est le droit, et institué la structure
de sa mise en oeuvre: le système de justice.
L’AFFAIRE POLANSKI
Voilà bien une
affaire qui n’a laissé personne indifférent et qui en dit long sur notre «rapport»
à la justice! Le grand Roman Polanski, arrêté en Suisse pour une faute commise
il y a plus de 30 ans, doit-il, oui ou non, être extradé pour faire face à la
justice américaine? Le cinéaste aurait au cours d’une séance photo pour Vogue
se déroulant dans la propriété privée d’un célébrissime acteur, soûlé et drogué
son modèle – une jeune fille de 13 ans – pour ensuite en abuser sexuellement.
À l’époque, le cinéaste avait plaidé coupable et purgé plus de 40 jours en prison
mais devait recomparaître en Cour. Craignant que sa peine ne soit reconsidérée
à la hausse, l’homme a pris la fuite et quitté le pays. Depuis, la jeune fille
a tourné la page et accordé son pardon. Seulement, la justice américaine n’a
jamais démordu.
En Europe, des dizaines de personnalités politiques et
de stars du cinéma se sont indignées en apposant leur nom sur une pétition réclamant
la libération du cinéaste… scandalisant à leur tour des centaines de citoyens
répétant que tous sont égaux devant la loi et que la pédophilie est un crime
odieux dont les coupables doivent répondre à la justice.
Les citoyens, en cela,
ont raison: qu’est-ce que la justice sinon l’égalité devant la légalité? La légalité,
c’est la loi sans laquelle l’exécution de la justice serait aveugle, laissée
à la subjectivité de chacun, arbitraire… «injuste», pour ainsi dire. La Loi est
publique et donc connue de tous, objective, cohérente et constante. Ainsi suppose-t-on
que «nul n’est censé ignorer la loi». Chacun sait donc à quoi s’en tenir et comment
se comporter. La loi établit la norme à respecter: on parle de la primauté du
droit – en anglais on dit «the rule of law». Le droit a prééminence sur toute
l’organisation de la société. Ce n’est pas rien! En perpétrant son larcin, le
voleur commet un acte mauvais en soi mais encore: il transgresse la loi! Il défie
ce qui assure la paix sociale, la sécurité des individus et le respect de la
propriété. Il viole l’institution qui garantit constitutionnellement le respect
de sa propre dignité et qui le fait sujet de droit!
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Le droit a quelque chose
de sacré. Et tout le système de justice avec son cérémonial, ses procédures,
la disposition de la cour, l’uniforme des juges et des avocats: le palais de
justice n’est pas un endroit comme les autres: on y est jugé! Il s’y joue nos
intérêts, notre parole, notre réputation, parfois même le temps de notre vie!
On pénètre, en quelque sorte, le système de justice quand
le droit a failli, quand la loi n’a pas suffi à réguler les rapports entre personnes
ou lorsqu’on on a osé défier son autorité. La Justice, cette grande institution
est alors mandatée pour faire la part des choses. La justice juge, et elle juge de façon juste… enfin, de la façon la plus
juste possible. Et lorsque la justice est rendue, les litiges sont résolus et
la paix est rétablie. Fiou! L’ordre social est sauf! Car toujours, ce qui est
juste est bien. Oui, la justice est bonne en soi.
Représentée par la balance,
la justice renvoie toujours à l’idée d’égalité. Elle vise à remettre à chacun
son dû, à compenser les dommages d’une juste façon, à s’assurer que la sanction
soit toujours proportionnelle à l’offense. Elle justifie la légitimité de la
loi.
Bien sûr, il y a des lois douteuses et des juges qui hélas!
ne font pas toujours montre du plus grand discernement. Car quand bien même on
respecte la loi et l’institution de la justice au plus haut point, ce sont encore
et toujours des hommes (mais de plus en plus des femmes…) qui font les lois et
la justice.
CONDUIRE SANS LIMITE
Revenons aux péripéties de monsieur Polanski. Il y a fort
à parier qu’il n’avait pas ce soir-là l’impression de commettre un crime. Il
se trouve avec une jeune fille assez femme pour faire la belle dans les magazines,
assez mûre pour que ses parents la laissent libre de flirter avec le jet-set
artistique où l’on sait qu’il se passe toutes sortes de choses. Nous sommes dans
les années 70, en pleine révolution sexuelle, à une époque et dans un milieu
où il est d’usage de consommer des drogues. Subjectivement, que cette histoire
continue de le poursuivre 30 ans plus tard doit lui apparaître absurde!
Mais
semble-t-il que la jeune fille n’était pas parfaitement consentante, et il se
trouve qu’à cette époque comme aujourd’hui, les relations sexuelles entre adultes
et mineurs étaient prohibées. La loi fait en sorte que ce qu’il a fait ce soirlà
est objectivement condamnable. Dura lex sed lex. La loi est dure, mais c’est
la loi.
Évidemment que personne ne souhaite faire face à la justice,
et Polanski pas plus que les autres. Mais étrangement, c’est comme si, en l’espèce,
on craignait que la Justice américaine ne se montre, d’une certaine façon, «injuste»
à son égard.
Et… il y a de quoi! Dans tous les commentaires de citoyens
révoltés par cette affaire revient ce nom de «pédophile». Pédophile! Pédophile!
Le droit, comme les sociétés, évolue et aujourd’hui, nous prenons un soin particulier
à protéger l’enfance. Nous avons tous été si profondément choqués et bouleversés
par les histoires d’abus d’enfants dans les orphelinats, les pensionnats, les
presbytères que nous nous sommes dits: plus jamais!
La justice et le droit progressent
lentement et mettent du temps à refléter l’évolution des moeurs. L’homosexualité
a longtemps été criminalisée. Le suicide aussi. Parfois la loi durcit, parfois
elle s’assouplit. Certains croient qu’est venu le temps de décriminaliser l’usage
des drogues douces. Seulement, les lois nouvelles tendent plutôt à montrer les
dents. Aujourd’hui, on croit que la protection du public sera mieux servie en
diminuant le seuil d’alcoolémie permis pour conduire un véhicule. Quelques-uns
de ces gens honnêtes qui ont l’habitude de prendre deux verres plutôt qu’un feront
peut-être face, prochainement, à la justice criminelle.
Parfois aussi, le gouvernement
édicte des lois pour apaiser la colère ou la peur de la population, pour donner
l’impression d’agir sur ce qui est perçu comme un problème. Hier, on redoutait
les terroristes. Aujourd’hui, on parle d’imposer des peines plus sévères aux
fraudeurs de tout acabit qu’on surnomme désormais «les criminels en cravate».
Les fiduciaires qui arnaquent les petites gens, les gangs
de jeunes délinquants qui menacent la sécurité de nos quartiers, les pervers
qui profitent d’Internet pour s’organiser en réseau et approcher des jeunes qu’ils
séduisent: voilà des situations nouvelles qui nous choquent par leur démesure
et nous inquiètent par leur actualité. Ainsi, on a récemment déposé un projet
de loi afin d’introduire une présomption de «préméditation» lorsqu’un meurtre
est commis par une personne membre d’un gang de rue afin que la peine, s’il est
déclaré coupable, soit plus lourde. Pour protéger les enfants des «prédateurs
sexuels», l’âge minimal pour consentir à des relations sexuelles est récemment
passé de 14 à 16 ans (!) Aussi, on songe à publier un registre des délinquants
sexuels pour permettre aux familles de savoir s’ils vivent ou non dans un voisinage
à l’abri des maniaques… Tout pour éviter les risques! Ainsi peut-être va l’évolution
de la loi?
À en croire la couverture médiatique, c’est la pédophilie
qui se présente comme le nouveau problème à éradiquer. D’ailleurs, le trouble
n’est pas loin d’être considéré comme le Mal en soi. De vicieux qu’il était,
le pédophile apparaît désormais comme un délinquant dangereux, comme «un monstre»,
et le qualificatif revient souvent.
Polanski pédophile? Probablement pas. Le
pédophile est un individu ayant pour fixation – pour obsession maladive – d’obtenir
des gratifications sexuelles auprès d’enfants prépubères. On est loin du «détournement
de mineur» … Et pourtant, nous voici à assimiler l’un à l’autre, à refuser les
nuances… à refuser les mille nuances qui font de la sexualité ce qu’elle est:
le flirt avec le fantasme, le tabou, le caché, le non-dit, l’interdit,… En fait,
le jugement social sur les relations sexuelles entre adulte et mineur est si
radical et terrible que toute personne qui ose exprimer un bémol sur le sujet
doit prendre la précaution d’affirmer clairement qu’elle considère, comme tout
le monde, que la pé - dophilie est une chose vile et condamnable.
Les pédophiles
font l’objet d’un mépris, d’un dégoût, d’une haine profonde qui semble animer
toute la société. Rarement voit-on une telle unanimité dans le discours: unanimité
dans l’opinion et dans le ton de l’opinion. Peut-être avons-nous fait du pédophile
le bouc émissaire qui canalise la violence qui sommeille en nous et que nous
ne saurions diriger envers nous-mêmes ou nos concitoyens? Peut-être aussi que
cette détestation redit l’interdit qui devrait entourer la sexualité des jeunes
à cette époque hypersexualisée par la mode, l’accès facile au matériel pornographique;
à cette époque où les parents, par manque de temps ou de ressources, doivent
faire confiance aux jeunes qu’ils laissent plus ou moins à euxmêmes… où les divorces
et séparations les transforment – eux, pères et mères – en hommes et femmes en
quête de partenaires amoureux; à cette époque où, justement, on constate que
l’âge de la puberté diminue alors que la maturité affective des jeunes n’évolue
pas tout à fait au même rythme…
Nous sommes allés trop loin dans la banalisation
de l’érotisme, la démocratisation du luxe, le goût de l’enrichissement rapide
et indu. Les gens floués par les fraudeurs n’avaient-ils pas, pour la plupart,
été séduits par l’expectative de dividendes dépassant ce qu’ils auraient normalement
dû espérer? Désir, et refoulement du désir. Au criminel la faute. Infinité des
désirs face à l’infinité des gratifications qui s’offrent à nous. À chacun sa
voiture neuve, cash! – ou à crédit –, plus luxueuse, plus rapide, plus confortable,
plus sécuritaire. Si agréable à conduire que nous n’avons plus même le sentiment
d’être sur la route, zigzaguant parmi des milliers d’autres véhicules, à 120
km/h.
Tous égaux devant la loi. Et on ne pardonne pas ceux qui
font face à la justice, de n’avoir pas su limiter la satisfaction de leurs désirs.
L’AUTRE JUSTICE
La vie est injuste. Et la vérité,
c’est qu’il appartient à chacun d’entre nous d’y pallier en tâchant d’être juste.
La justice, nous l’avons dit, est affaire d’égalité, de proportion. Il s’agit
ainsi de trouver l’équilibre dans les rapports humains, et dans les échanges.
On peut aujourd’hui acheter sur le marché des produits «équitables» où les producteurs
offrent une rémunération adéquate à leurs travailleurs, et voilà un point pour
la justice. La justice est partage. Elle reconnaît les différences, admet que
tout n’a pas à être égal, mais ajoute que chacun a droit à sa juste part, selon
sa condition et son mérite. Aussi, la justice est tempérance: elle connaît les
limites à la satisfaction des désirs.
Être juste, prendre position contre l’injustice:
voilà qui est profondément humain, qui parle de cette humanité en nous. La justice
est si essentielle à l’humain que sans elle, nous dit André Comte-Sponville dans
son Petit traité des grandes vertus, les autres valeurs cesseraient d’en être.
En somme, croit Comte- Sponville, s’il n’y pas la justice, «tout n’est qu’égoïsme
ou confort». «Il n’y a pas d’amour sans justice, et pas de justice sans amour»,
a d’ailleurs affirmé Jean-Paul II dans une allocution sur la justice (prononcée
en 1978).
Faire preuve de bienveillance. Traiter chacun comme soi-même,
aimer son prochain comme soi-même. Le Christ sur sa croix – innocent condamné
– devait achever le cycle de la violence. Mais encore aujourd’hui, aussi civilisé
soit notre système de justice, il dénote encore des relents de vengeance. OEil
pour oeil, dent pour dent. Le criminel purge sa peine, et l’on considère encore
que ce n’est pas assez cher payé.
«Purger sa peine», prendre le recul qu’il faut
pour aller jusqu’au bout de sa peine, de son remords, de ses regrets. Aller jusqu’au
bout de la souffrance causée par la faute commise, et ainsi avoir le coeur net,
prêt à revivre et à réintégrer la société.
À contre-courant de l’allongement
des peines carcérales qu’on souhaite dans les tribunes populaires, il existe
de nouveaux mouvements pour une «justice réparatrice ». Selon cette approche
(qui ne remplace pas la sentence imposée en Cour), la victime et le criminel
recouvrent tous deux leur humanité – leur dignité – pour s’expliquer, se parler,
se comprendre. Elle vise la réhabilitation du délinquant qui devrait, à la suite
de cette démarche, mieux comprendre le tort qu’il a fait à la victime et à la
collectivité elle-même. Mais aussi, elle prépare au pardon: elle répare le dommage,
et guérit le traumatisme.
Jésus nous dit que la seule véritable façon de combattre
le Mal, c’est par le Bien. Rappelons-nous-le, et prions pour la justice, pour
avoir à son tour le discernement et la force de se montrer juste. |