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Éduquer: une profession impossible ?  par Marie Gratton

Alors que le mois de septembre s’achevait, Le Devoir consacrait tout un cahier aux écoles privées, et ouvrait ses pages à leurs publicités vantant leurs mérites prétendus incomparables. Dans le cahier Éducation du même quotidien, édition des 4 et 5 octobre, la Fédération autonome de l’enseignement prenait à son tour la vedette et annonçait l’ouverture de La semaine pour l’école publique. On nous apprenait par ailleurs que le 8 octobre avait été désigné par l’UNESCO comme la Journée mondiale des enseignantes et enseignants. Et Les enfants du palmarès, un documentaire engagé sur le passage du primaire au secondaire, réalisé par Marie-Josée Cardinal, passait à la télévision les 18 et 19 octobre.

Décidément, les médias se sont intéressés aux questions reliées à l’enseignement cet automne! Ils ont eu raison, parce que les défis qui conf rontent cel les et ceux qui consacrent leurs énergies et leurs compétences à cette tâche dans nos écoles, privées ou publiques, sont énormes; et les enjeux qui s’y dessinent façonneront le portrait de la société québécoise de demain. Depuis plusieurs années j’observe les bouleversements qu’a connus notre système d’éducation, les réformes qui s’y sont succédées, les nouvelles méthodes pédagogiques qu’on y a implantées, et qui devaient faire merveille. Je pense notamment à l’idée de subordonner l ’apprentissage des conaissances à celui des compétences «transversales». Les filles réussissent mieux que les garçons. Certains s’en étonnent. Est-ce bien naturel? D’autres blâment le sys tème mieux adapté, paraît-il, aux premières qu’aux seconds. Alors qu’en certains endroits, on se sert même du hockey pour enseigner le français aux garçons, comme à l’école Clair-Soleil de Saint-Nicolas, près de Québec. Malgré tous les efforts investis, toutefois, nous sommes confrontés au problème inquiétant du décrochage et, dans une société privilégiée comme la nôtre, à la persistance d’un taux inacceptable d’analphabétisme.

La situation au Québec ne constitue pas un cas d’exception, loin de là. Les nouvelles qui nous parviennent des États-Unis et de la France, pour n’évoquer que ces deux pays-là, se font l’écho de problèmes semblables aux nôtres. Mais comme le conseillait avec sagesse Thérèse d’Avila à ses soeurs carmélites: Pour viser juste, visez près. Je ne garderai donc que le Québec dans ma mire.

«ÉDUQUER LES HOMMES»

Sigmund Freud, dans sa correspondance avec le pasteur Pfister, réfléchissait sur les difficultés que présentait à ses yeux l’éducation des enfants. Pour arriver à les instruire, pour les former, pour en faire des femmes et des hommes responsables, des citoyennes et des citoyens capables de s’engager à construire un monde meilleur que celui qui les a vus naître, il fallait les encadrer, leur imposer des contraintes, leur fixer des limites. Cela avait toujours été la recette en vigueur. Mais le psychanalyste observait qu’elle était à la source de névroses. Il fallait donc, croyait-il, aussi laisser aux enfants un espace de liberté pour leur permettre de développer leur créativité, et se forger une personnal i té. Les personnes chargées d’éduquer les enfants devaient donc, selon lui, tracer un chemin entre le Scylla du laisser-aller et le Charybde de la prohibition. La formule est belle. Mais elle cache une tâche plus que difficile. C’est en réfléchissant sur la psychanalyse, toujours dans ses échanges avec monsieur Pfister, que Freud nous a livré sur ce sujet le fond de sa pensée. «Il me semble que la psychanalyse est la troisième de ces professions “impossibles” où l’on peut être sûr d’avance d’échouer, les deux autres étant l’art d’éduquer les hommes et l’art de gouverner.» Mais «éduquer les hommes», cela veut d’abord dire, bien sûr, au départ, éduquer les enfants.

L’ARDOISE EST PLEINE !

J’ai toujours beaucoup aimé l’expression «élever» un enfant, avec tout ce que cela comporte d’exigence et d’idéalisme. Ce terme ne se réfère pas à une méthode pédagogique, mais à une sorte de mission que je me refuse à juger «impossible». Là où Freud peignait un tableau noir, je vois plutôt une ardoise pleine de propositions toujours plus nombreuses, et parfois contradictoires qui composent un menu un peu indigeste. Il est bien compliqué de choi s ir la recet te gagnante. Les problèmes qui affligent le milieu de l’éducation portent à penser qu’il faut en chercher plus d’une. Mais jusqu’où les multiplier pour vaincre la violence, le taxage, le décrochage, les échecs, les difficultés d’apprentissage, le nivellement par le bas, les comportements perturbateurs en classe, le désintérêt des parents, l’épuisement professionnel des maîtres, le manque de spécialistes, le sous-financement de l’école publique et, pour compléter le portrait, une bureaucratie dont il fait du bien de dire du mal!

CHERCHEZ L’ERREUR

Nous n’en finissons plus de voir et d’entendre les défenseurs de l’école publique et de l’école privée s’affronter depuis des années. Les enfants qui les fréquentent et leurs parents semblent vivre dans deux mondes parallèles, quand on les entend parler de l’une et de l’autre. Pourtant, au bout du compte, les élèves sont soumis aux mêmes examens. Ils ont normalement dû suivre les mêmes programmes. Pourquoi la réussite n’est-elle pas égale pour les enfants de ces deux mondes? Les palmarès des écoles qu’on publie maintenant chaque année viennent en apparence «prouver» la supériorité de l’école privée. Leurs élèves réussissent mieux les examens du Ministère. Mais cette «preuve» tient-elle la route?

La réponse est non. Les palmarès ne prouvent pas la supériorité de l’école privée. Son succès tient très largement au fait qu’elle sélectionne au départ les élèves qu’elle recrute, et qu’elle se réserve le droit de les renvoyer si leurs performances scolaires ne rencontrent pas les exigences de l’institution. Un comportement perturbateur, de l’insubordination ou d’autres attitudes jugées inacceptables peuvent aussi entraîner les mêmes conséquences. Où pensez-vous qu’ils trouveront refuge, de bon ou de mauvais gré de leur part, sinon à l’école publique?

Plusieurs parents qui ont les moyens financiers d’inscrire leurs enfants dans une institution privée expliquent leur choix par la qualité de l’encadrement qu’ils espèrent y trouver pour leurs enfants. Ils attendent de l’école que non seulement on les y instruise, mais qu’on les y éduque. À tort ou à raison, ils ont plus confiance au personnel enseignant et administratif des écoles privées pour mener à bien cette tâche difficile. Ici encore, le tri initial et le renvoi des indésirables y facilite sans doute l’exercice de la mission éducative.

À l’école publique, «tous y sont appelés et tous y sont acceptés», écrivait Normand Thériault dans Le Devoir, sous le titre: «Ils et elles répondent “présent”»! Présents, les enfants dont les parents choisissent l’école publique pour des motifs idéologiques, mus par un désir de démocratisation et le souci d’intégrer leur progéniture dans «le vrai monde de la vraie vie», comme on l’entend dire parfois. Présents les enfants dont les parents n’ont pas les moyens de leur payer l’école privée, qu’ils le regrettent ou pas. Présents les enfants qui souhaitent fréquenter l’école publique, et aucune autre. Présents les enfants pleins de talent, d’ardeur au travail et promis à un bel avenir. Mais présents aussi tous les autres que l’école privée a refusés pour l’éventail de motifs que vous pouvez imaginer, et dont je vous fais grâce.

Il y a des héroïnes et des héros dans nos écoles publiques. Ce sont les femmes et les hommes qui choisissent d’y enseigner, de se vouer à «éduquer» la génération montante, au service de commissions scolaires qui doivent composer souvent avec un manque criant de ressources financières, et aussi professionnelles. Les personnes qui enseignent dans les écoles privées sont animées, je le sais, par ce même idéal, celui d’éduquer. La tâche est peut-être rendue plus difficile aux uns qu’aux autres, mais je me refuse à la trouver «impossible».

LORSQUE L’ENFANT PARAÎT

Au temps jadis, un enfant nous est né, qui a grandi en âge et en sagesse. Il a habité parmi nous, mais il venait d’ailleurs, nous dit l’Écriture. L’histoire, de son côté, nous apprend qu’il a laissé sur le monde une trace indélébile. Voici venu le moment de vous raconter mon «songe d’une nuit d’été» que j’ai noté à mon réveil. C’est ce rêve, encore plus que les nouvelles et l’air du temps, qui m’a poussée irrésistiblement à traiter d’éducation dans cette chronique. Il y était question d’un enfant mystérieux et d’une foule.

Au milieu de nulle part se dresse un énorme rocher que des gens entourent. Un enfant apparaît et effleure de sa main la pierre. Et voilà que la masse informe devient lisse là où elle a été touchée. Alors la foule imite le geste de l’enfant, sans trop croire à l’efficacité de ce rite étrange, cent fois répété. Mais au bout d’un moment, non seulement la pierre a-t-elle perdu toute rugosité, mais dans la foule quelqu’un me glisse à l’oreille: «Regarde, elle avance!». J’ai vu dans cette pierre en mouvement une image de la civilisation... Sur ce, je me suis réveillée. L’exemple d’un enfant avait entraîné une foule à entreprendre une tâche impossible. Jadis, un enfant nous est né, un maître nous a été donné.

Plus Noël approche, plus je médite sur mon rêve. Mon inconscient a refusé le pessimisme de Freud. C’est autant de pris! Mais qui donc était l’enfant? Éduquer les hommes n’est pas une profession impossible. Mais il appartient à chaque génération de le prouver! Joyeux Noël et fructueuse année 2010!