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Voyager autrement par Jacinthe Lafrance

Les offres alléchantes tapissent les journaux et polluent nos boîtes de courriels. Une ou deux semaines «tout inclus», plage, bouffe et drinks à volonté. Le tout à des prix toujours plus concurrentiels, surtout si on a la flexibilité de voyager en basse saison. On pourrait appeler cela la «walmartisation» du tourisme. Mais comme dans le commerce de détail, il se développe en parallèle, dans le monde du voyage, une tendance pour l’achat responsable. «Voyager, c’est voter», dirait-on en paraphrasant Laure Waridel et le mouvement Équiterre. De plus en plus de gens sensibilisés cherchent – et trouvent! – des façons qui leur conviennent pour voyager autrement.

D’anciens chasseurs de tortues devenus responsables d’une aire de protection de crocodiles et de tortues de mer accueillent les touristes, à La Ventilla, au Mexique.

Le chocolat, le sucre, les bananes et le café: équitables. Le papier, les contenants de jus et les cannettes: recyclables. Les sacs d’épicerie et les bouteilles de bière: réutilisables. Le Mexique, la République dominicaine et Cuba: à rabais! Tentant, n’est-ce pas?… Mais ce que les voyageurs ignorent souvent à propos de la formule «tout inclus», c’est qu’environ 70 % de leurs dépenses dans le pays visité sont rapatriées par les multinationales du Nord. C’est sans compter les impacts environnementaux et sociaux qui peuvent affecter les communautés d’accueil: déboisement, déplacement de populations, surexploitation de l’eau potable, etc.

«La plupart des gens croient qu’en voyageant dans le Sud, ils servent la population en créant des emplois. Mais ce n’est pas tout à fait le cas», observe Louise Constantin, consultante dans le domaine du tourisme équitable. Indicateur d’un déséquilibre: le Mexique qui accueille 15 % des touristes internationaux voyageant en Amérique (environ 22 millions de personnes y débarquent chaque année) ne reçoit que 7 % des recettes produites par ce secteur; en revanche, les États- Unis, destination de moins de 40 % des touristes, profitent de près de 60 % de toutes les retombées du tourisme international dans les Amériques1. Rien ne sert de mettre ses rêves de voyage au rencart pour autant! Le tourisme non conventionnel peut servir à rééquilibrer les choses et il se décline désormais en de nombreuses variations: de l’écotourisme «sans trace» au tourisme équitable, en passant par le «volontourisme» et les communautés virtuelles nées du Web 2.0.

VOUS AVEZ DIT ÉTHIQUE ?

«Les intervenants en tourisme voient que les gens se renseignent et connaissent ces produits. Avant, on n’en parlait pas, on ne savait même pas que ça existait», remarque Siham Jamaa, analyste pour le Réseau de veille en tourisme. Une étude menée2 auprès des voyageurs canadiens a révélé qu’une fois renseignées au sujet du tourisme durable, 8 personnes sur 10 y voyaient une solution d’avenir pour le monde. Un tiers des personnes interrogées changeraient leur destination pour favoriser le tourisme durable et 40 % s’efforceraient de faire affaires avec une agence qui adhère à un code d’éthique environnemental. Jusqu’à 28 % des voyageurs seraient même prêts à débourser plus pour s’assurer des vacances éthiques et responsables.

Le tourisme dans l’économie mondiale

Selon l’Organisation mondiale du tourisme des Nations-Unies, le tourisme est un acteur majeur du commerce international. Il représente 6 % des exportations totales de biens et services et vient au 4e rang de tous les postes d’exportation dans le monde (derrière les carburants, les produits chimiques et l’automobile). Malgré des ralentissements dus à la crise récente, le tourisme est en forte croissance. Le nombre d’arrivées internationales de touristes qui était d’environ 534 millions en 1995 a atteint 922 millions en 2008; selon l’OMT, il pourrait dépasser le milliard en 2010, et grimperait jusqu’à près de 1,6 milliard d’arrivées internationales en 2020. Plus de la moitié des touristes voyagent pour des motifs de loisir ou de vacances.

L’intégrité des entreprises qui affichent une vitrine écologique ou socialement responsable est toutefois difficile à mesurer. Les certifications de type «Transfair» qu’on retrouve dans le commerce équitable ou «Québec vrai» dans l’alimentation biologique n’existent pas encore en tourisme. En octobre 2008, l’OMT lançait à Barcelone les tout premiers critères mondiaux du tourisme durable; il s’agit cependant de normes volontaires qui exigent une certaine vigilance de la part des consommateurs. La clé du succès reste encore l’information et une relation de confiance avec un voyagiste qui a fait ses preuves dans le domaine. Le site ethiquette.ca a pour sa part effectué la vérification de quelques fournisseurs touristiques québécois, dont Mercure et Karavaniers cités dans cet article.

ÉQUITABLE: L’INITIATIVE D’UNE COLLECTIVITÉ

Louise Constantin, avec son entreprise Mercure, s’est inspirée des principes du commerce équitable bien implantés dans le secteur du café et du chocolat. Transposés dans le monde du voyage, cela donne lieu à des circuits touristiques à saveur particulière. «En tourisme, dit-elle, ça entre dans la grande famille des voyages de découvertes. Le voyageur peut très bien ne pas être conscient de faire du tourisme équitable parce que ce sont des projets attrayants». Nul besoin, donc, de coiffer la casquette du militant altermondialiste; l’attrait de la nature, de la culture, et l’envie de faire des rencontres à l’échelle humaine suffisent pour choisir un tel itinéraire. Comme pour le café, le tourisme équitable n’est pas nécessairement plus cher à qualité égale. «Le volet équitable ne détermine pas le prix d’un voyage; c’est plutôt son contenu. Évidemment, il en coûte davantage de voir du pays que de rester deux semaines au même endroit», remarque la voyagiste.

Lorsque Louise Constantin inclut une destination à ses circuits, c’est parce que la communauté locale a décidé de faire du tourisme son principal moyen de développement au bénéfice de la collectivité. La population s’est organisée autour d’un attrait de son milieu pour offrir l’hébergement, la restauration, l’artisanat, les services d’interprétation et pour exploiter de façon durable ses ressources. L’activité économique qui en résulte permet d’offrir des emplois à tous, évitant ainsi de lourdes pertes migratoires souvent provoquées par le chômage. C’est ce qui se passe dans la minuscule communauté de Yunuén au Mexique. La population ne pouvait plus vivre de la pêche traditionnelle. Mais cette île au milieu du lac Pàtzcuaro, à 2000 mètres d’altitude, est aussi un sanctuaire d’oiseaux aquatiques d’une rare tranquillité. On y va pour se ressourcer pendant que la communauté accède à une plus grande sécurité d’emploi.

Tourisme durable

Les critères mondiaux du tourisme durable s’appuient sur quatre principes3:
- optimiser les avantages socio-économiques pour les communautés locales;
- réduire les impacts négatifs sur le patrimoine culturel;
- réduire le préjudice que subissent les environnements locaux;
- planifier la durabilité.

En optant pour le tourisme équitable, le voyageur voit la quasi-totalité de ses dépenses locales réinvesties dans le développement du milieu (emploi, éducation, infrastructure, conservation de l’environnement, etc.). En chemin, de nombreuses découvertes s’offrent à lui: des jardins flottants à Mexico, un centre de protection de l’Iguane dans l’État d’Oaxaca, des crocodiles et des tortues de mer sur la côte du Pacifique, une réserve de papillons monarques dans le Michoacán, etc. Cela, sans passer à côté des nombreux sites du patrimoine mondial de l’humanité que recèle le Mexique et des rencontres avec les populations autochtones. «Le tourisme conventionnel fait qu’on est plus souvent coupé des populations et qu’on en a une image folklorique conçue pour les touristes. Le tourisme équitable ce n’est pas un produit ou une destination, c’est une relation», précise Louise Constantin.

ÉCOTOURISME RESPONSABLE

Les grands espaces, l’air pur, les paysages à couper le souffle, la faune et la flore à portée de lentille vous font rêver? Vous vous sentez revivre lorsqu’un corps à corps avec la nature vous procure des montées d’adrénaline? La réponse à votre envie de changer d’air s’appelle tourisme d’aventure. L’écotourisme – autre nom qu’on lui donne –, c’est par exemple une randonnée d’une semaine autour des lacs d’Autriche, du kayak de mer à Cuba, de l’escalade en Gaspésie ou les châteaux de la Loire à vélo. Les circuits sont souvent classifiés par destination, type d’activité (randonnée, vélo, escalade, kayak de mer, etc.) et niveau de difficulté. Pas entraîné pour escalader le Kilimandjaro? Qu’à cela ne tienne: un week-end de marche contemplative dans les Adirondacks peut toujours être indiqué.

L’association Aventure écotourisme Québec regroupe plus d’une centaine de membres qui offrent des produits touristiques axés sur l’exploration de la nature. Plusieurs d’entre eux ont développé une philosophie du voyage responsable affichée dans leur site web, mais aucune accréditation officielle ne vient les certifier. Certains promoteurs adhèrent au code d’éthique «sans trace de l’écotouriste responsable» qui dresse la liste des comportements à adopter et à éviter lorsqu’on voyage en pleine nature.

Au coeur de Mexico, des coopératives d’habitants assurent la mise en valeur des jardins flottants de Xochimilco.

Car si l’attrait de la nature motive souvent le départ, sa préservation doit accompagner tout le séjour. Les comportements individuels et de groupe se modèleront en conséquence. Les intermédiaires sérieux devraient d’ailleurs organiser leurs circuits pour des groupes à taille restreinte (8 à 14 personnes) afin de ne pas imposer une pression trop lourde au milieu d’accueil. Le recyclage et la gestion responsable des déchets feront partie de leurs préoccupations; on recommande notamment aux voyageurs de privilégier la purification de l’eau plutôt que l’achat d’eau embouteillée qui est une importante source de déchets. Dans leurs relations avec le milieu d’accueil, on encourage les touristes à se familiariser avec les rudiments de la langue locale ainsi qu’à respecter les us et coutumes inscrits dans la culture.

Les promoteurs qui mettent de l’avant le tourisme durable devraient aussi offrir d’emblée à leurs clients de contribuer à un programme de compensation des émissions de carbone. Voyagiste dans le domaine de l’écotourisme, Karavaniers est devenu en 2009 la première agence canadienne à compenser automatiquement les émissions de carbone de ses voyages en ajoutant l’achat de crédits Planetair à ses prix. De janvier à octobre, plus de 20 000 $ ont ainsi été réinvestis dans des projets visant la réduction des gaz à effets de serre. Les clients se disent satisfaits de cette politique, même si elle augmente de quelques dizaines de dollars le coût de leurs vacances. «Nous estimons que ce coût supplémentaire n’est pas exorbitant. Après tout, le respect de l’environnement n’est-il pas l’une des valeurs centrales de notre éthique et de celle de nos voyageurs? », interrogeait le blogue des Karavaniers, à l’annonce de cette mesure.

«Sans trace» ou le petit guide de l’écotouriste

Prévoir et planifier à l’avance
En se renseignant sur les fragilités du milieu et sur les exigences de la culture locale (vestimentaires, par exemple).

Voyager et camper sur des surfaces durables
En se déplaçant dans les sentiers et en campant dans les endroits désignés, loin des littoraux.

Gérer adéquatement les déchets
En ne laissant rien derrière soi et en choisissant des produits durables et réutilisables.

Laisser intact ce qu’on trouve
En ne modifiant pas l’habitat naturel et en ne prélevant pas d’artefacts intéressants pour tous(rochers, coquillages, coraux).

Minimiser l’impact des feux
En prévoyant un combustible sécuritaire et en le gérant pour des fonctions utiles.

Respecter la vie sauvage
En ne nourrissant pas les animaux et en les observant à distance raisonnable.

Respecter les autres usagers
En se montrant courtois et en préservant le calme des lieux: éviter les couleurs vives ou le bruit.

TOURISME 2.0

Quant aux voyageurs qui désirent profiter d’une plus grande autonomie tout en faisant des économies d’hébergement, une solution des plus en vogue s’offrent à eux: la communauté virtuelle. Qu’on opte pour le gardiennage de résidence (home sitting), le «surf de canapé» (couchsurfing) ou le «volontourisme» dans une ferme biologique (wwoofing: World Wide Opportunities on Organic Farms), le mécanisme de base est le même. On se joint à une grande communauté virtuelle qui réunit dans un même site les offres d’hébergement et les intentions de voyage. Les rencontres se font d’abord en ligne où les uns et les autres tâtent leurs compatibilités pour en arriver à une expérience de voyage originale favorisant les rencontres interculturelles. Le tout dans un esprit de réciprocité des plus flexibles. C’est l’agence de rencontre des géomaniaques!

Grands amateurs de voyages, Paule Vermot-Desroches et son conjoint, Philippe Roy, expérimentent le couchsurfing depuis deux ans. Jusqu’ici, toujours en situation d’accueil. Dans leur appartement du Vieux Trois-Rivières, ils ont vu défiler des voyageurs seuls, en couple ou en groupe d’amies se partageant leur chambre d’hôte à huit occasions différentes. «Que du positif!» résume Paule. Pour ce jeune couple, la rencontre avec des gens de toutes les cultures qui partagent avec eux un esprit de découverte et d’ouverture sur le monde suffit à leur bonheur. En couchsurfing, c’est le principe de «payez au suivant» qui s’applique: on ne reçoit donc aucune compensation pour l’hébergement offert, mais on pourra compter sur l’hospitalité d’une personne, parmi le million de membres dans 230 pays, lors des vacances à venir. «C’est sûr que pour notre prochain voyage, on commencera par ça», affirme Paule qui lorgne déjà vers la Colombie- Britannique, puis l’Angleterre et l’Irlande.

Le bénévolat en échange d’hébergement caractérise davantage les wwoofers qui donnent leur temps sur des fermes biologiques en échange du gîte et du couvert. Né en Grande-Bretagne, le mouvement fait des adeptes depuis les années 1970 et est maintenant répandu à travers le monde. Dans ce type d’échanges, hôtes et bénévoles partagent aussi un souci de l’environnement qui donne lieu à des occasions d’entraide et d’apprentissage. En bout de ligne, les voyageurs ont le bénéfice d’allouer tout leur budget et leurs temps libres à la visite des environs. Et avec les économies réalisées, chaque voyageur peut compenser à sa façon les émissions de carbone occasionnées par le voyage. C’est tout l’esprit du tourisme responsable… Bon voyage!


1. Faits saillants du tourisme, Édition 2009, Organisation mondiale du tourisme, p. 8.
2. Canadian travellers express willingness to change their travel behaviours owing to environmental concerns, TNS Group, décembre 2007.
3. On peut lire tous les critères à l’adresse: http://www.sustainabletourismcriteria.org