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Grand raccommodeur devant l'Éternel par Marie Riopel

Boucar Diouf donne rendez-vous au marché Jean-Talon de Montréal, royaume de l’émission Des kiwis et des hommes. Depuis trois ans, il co-anime cette quotidienne estivale de Radio-Canada qui devrait reprendre l’antenne à l’été. En plein coeur de l’automne, les gens s’arrêtent pour lui serrer la main. Grippe A(H1N1) ou pas, il tend sa paume grande ouverte. Portrait d’un homme qui aime le monde.

«Je ne me vois pas Afro-Québécois, mais plutôt comme le trait d’union entre les deux cultures pour les attacher ensemble.»
Boucar Diouf

Son peuple d’origine, les Sérères du Sénégal, s’affirme musulman mais croit fermement aux forces de la nature. En ce cas, il croit en Boucar qu’on peut même dire force naturalisée! Alors que bien des Québécois se détournent des rituels, les Sérères perpétuent, entre autres, les rituels de chasse, les danses de la pluie, le totémisme, la circoncision et l’initiation des jeunes garçons. Pour ces éleveurs de zébus, les animaux font presque partie de la famille. «Ils aiment profondément leurs vaches et les poules courent dans la maison. On côtoie aussi les ânes, les moutons, les chèvres» décrit Boucar qui, enfant, se faisait berger dans la Savane du Sine-Saloum. Durant la saison des pluies, il partait en quête de pâturage flanqué du troupeau familial.

Ses parents, qui n’ont pas bénéficié de l’école, ont tout fait pour motiver leurs neuf enfants aux études. Son père disposait d’une tactique efficace. «En nous faisant travailler très fort dans les champs d’arachides, on se sentait en vacances dès que l’école commençait. Papa disait souvent: les illettrés sont les aveugles des temps modernes! Et, il ne voulait pas voir ses enfants finir comme ça.» Alors, les petits Diouf se traçaient eux-mêmes un chemin académique.

TRAVAILLER POUR DES PEANUTS

Trimer pour pas grand chose, il connaît. Il gagnait à peine 50 $ pour quatre mois de travail et il l’a fait jusqu’à l’âge de 25 ans. «Comme on dit au Québec, cultiver des arachides, c’est travailler pour des peanuts», lit-on sur son site Internet. (1) Il est né sixième dans une famille de neuf enfants comptant six garçons et trois filles. Six d’entre eux ont complété leurs études universitaires et trois ont obtenu un diplôme de troisième cycle. Comme eux, Boucar a fait des études supérieures surtout pour éviter le dur labeur de cueilleur de cacahuètes.

Sa mère représente l’incarnation parfaite de la maternité. En plus des neuf Diouf, et malgré son arthrite, elle a élevé 35 enfants au moins, des orphelins mais aussi des bébés venus de cousines lointaines ou de parents beaucoup trop jeunes. «Ma mère c’est tellement une mère! À ma dernière visite, la maison était encore pleine d’enfants inconnus de moi. Tu lui enlèves ce bonheur et elle meurt.»

Son père ne sait rien de la carrière scénique de son fils. Il n’aimerait pas car, dans son pays, l’humour et la scène sont jugés bons pour les castes inférieures. «Quand vient le temps de parler, le petit mensonge qui unit une famille est préférable à la vérité qui divise » dit-il en paraphrasant son grand-père. Pourtant sa mère, elle, garde le secret. Une des soeurs de Boucar est venue en visite au Québec et elle a rapportée une affiche de son spectacle. «Quand j’étais là, maman m’a chuchoté: “Viens voir”. Et elle a déplié pour moi l’affiche toute fripée qui était dissimulée sous son matelas,» raconte-t-il avec de la tendresse dans la voix.

LE LOBBY DES ÂMES

Boucar porte le même nom que son grand-père paternel. «Mon père, Amath Diouf, est une figure très autoritaire. Il est dur avec les autres membres de la famille; il a même levé la main sur eux mais pas sur moi. Je pense qu’il aurait eu l’impression de frapper son propre père.» C’est que le patriarche croit que son père décédé en 1994 est venu se réincarner en Boucar. Il lui arrive même d’appeler son fils papa. De cet aïeul, Boucar a hérité plusieurs dictons: «Je remercie mon grand-père de m’avoir enseigné qu’un vieillard assis peut voir plus loin qu’un jeune homme debout. Et que si on est maître de ses paroles avant de les prononcer, on peut en devenir l’esclave une fois qu’elles ont quitté notre bouche», a-t-il confié au magazine Elle Québec. (2) En 2007, il a même publié un premier essai qui le salue cet homme important: Sous l’arbre à Palabres, mon grand-père disait...

Les Sérères sont animistes. Ils croient à la réincarnation. Une partie de l’âme des ancêtres revient dans la famille et l’autre reste près des divinités. C’est que – à moins de vivre une vie totalement exemplaire – les Sérères se croient bien loin du Grand Dieu. «Ils ont donc besoin de lobbyistes pour intercéder auprès de Lui, évoque Boucar tout sourire. Quand elles sont prêtes à revenir, les âmes magasinent dans le village pour leur retour. Elles doivent demander la permission à la femme et celle-ci doit se sentir vraiment en confiance pour accepter. Quand elle le fait, les signes commencent à se manifester et les gens peuvent déjà dire, tu as engendré l’âme de telle personne.» Boucar, petit-fils de Boucar, a donc de qui retenir…

Boucar Diouf, un homme qui aime le monde.

L’AMOUR ET L’HUMOUR DANS LE DÉTOUR

Fidèle à ses ambitions, le jeune homme débarque au Québec avec une maîtrise et une attestation d’études approfondies à la Faculté de sciences de l’université de Dakar. Il vient faire un doctorat en océanographie à Rimouski, le seul lieu de la francophonie à l’offrir. Son choix de thèse porte sur les adaptations au froid chez les poissons et sur son site on lit encore: «C’est après avoir soutenu ma thèse, cinq ans plus tard, que je me suis posé la question fatale: «Qu’est-ce que tu vas faire avec une telle spécialisation au Sénégal où il fait quarante degrés à l’ombre?» Au moment de son choix de thèse, ne savait-il pas qu’il ne repartirait plus? De toute manière, l’amour et l’humour attendaient dans le détour.

Boucar se rappelle avec amusement de journées à la baie des Chaleurs, alors qu’il n’avait pas encore l’étiquette publique de «ceinture fléchée 6e Dan, pure laine vierge de mouton noir». Les pêcheurs du coin lui décrivaient la faune aquatique d’ici comme s’il n’avait jamais vu d’hameçon. Personne ne soupçonnait son métier d’océanographe. À la même époque, ses étudiants décèlent en lui un sens de l’humour peu commun et l’encouragent à s’inscrire à Juste pour rire. Ce qu’il fera, remportant la finale régionale en 1999 avec un sketch ironique sur la société québécoise. À 43 ans, il démarre donc une nouvelle carrière en prenant les bouchées doubles.

Il a également connu sa conjointe Caroline Roy, matanaise d’origine, dans le contexte de ses études au doctorat. Alors chargé de cours à l’Université du Québec à Rimouski, une de ses étudiantes lui lance: «Tu t’entendrais super bien avec ma soeur. Vous avez le même type de folie.» La relation est née dès leur première rencontre. Le couple a convolé en justes noces au Sénégal. «Un vrai mariage traditionnel avec tambours et tout, en pleine brousse. C’était une véritable fête», dit-il. Sept ans plus tard, ils ont un fils. «Notre fils c’est mon Obama gaspésien, le meilleur bébé du monde. Mes beaux-parents capotent… Et il danse déjà.» Boucar souhaite vraiment en avoir d’autres. «Quatre feraient mon bonheur.»

Notre Boucar national affirme être devenu ce qu’il est justement parce qu’il est arrivé par Rimouski. Pas surprenant, donc, qu’il se dise très attaché à sa terre d’adoption. «Je n’ai pas vu venir la mixité. J’étais avec des Gaspésiens et des gens de la Côte-Nord. C’était imperceptible», se souvient- il. Plusieurs lui disaient: «Tu es plus Québécois que nous.»

UN TRAIT D’UNION

Avec le recul, Boucar est content de n’avoir pas atterri dans une grosse communauté sénégalaise en arrivant en sol québécois. Il croit que notre cote d’amour envers lui aurait été différente s’il avait été immigrant communautariste. «Je peux vivre mon pays d’origine et mon pays d’accueil mais j’ai voulu m’approprier la culture d’accueil d’abord. Je ne me vois pas Afro-Québécois, mais plutôt comme le trait d’union entre les deux cultures pour les rattacher ensemble. »

Une fois porteur de notre culture, Boucar a commencé à nous africaniser, à nous apprendre ses coutumes et son peuple. «Comme disait mon grand-père, la hache croit souvent qu’elle use la bûche alors que dans le fond, c’est l’inverse qui se produit.» Ce qui lui reste du Sénégal? Les valeurs ancestrales. La solidarité et l’entraide. En mars 2008, il publiait La Commission Boucar pour un raccommodement raisonnable un plaidoyer contre le repli identitaire. Il y marie données scientifiques, réflexions humoristiques et anecdotes variées.

Ce vif intérêt pour la société québécoise a fait des petits: Boucar est ainsi devenu porte-parole de la 175e Fête nationale l’été dernier. Pour lui, ce n’était pas seulement le signe d’une intégration réussie; cette invitation lancée par les organisateurs de la Fête nationale en disait long sur les changements qui s’opèrent au Québec, une société qui devient très inclusive. Conscient de la vulnérabilité de cette culture, il ajoute: «Six millions de francophones dans une mer d’anglophones qui célèbrent en français en Amérique du Nord, ça doit continuer.» Après cet insigne honneur, on l’a aussi fait porteparole de la 6e édition du Festival Musique du Bout du Monde, qui a eu lieu à Gaspé en août dernier. Artiste multitalentueux, l’humoriste-conteur-animateur manie aussi très bien la musique.

MÉTISSÉ SERRÉ

C’est d’ailleurs au cours de ce Festival de Gaspé, qu’il a cassé son nouveau spectacle L’Africassée, présenté en février 2010 au Gesù de Montréal. Il y résume sa vision, le comment faire pour vivre ensemble sans tensions. «Un mot: raccommodement. Moi je pose des questions, je veux savoir quelle est la responsabilité de celui qui arrive. Je fais la promotion du Québec métissé serré.»

Des bribes de ses spectacles prennent vie dans le calepin noir qu’il traîne partout. «J’écris à partir de ma vie entre deux continents. Je fais des parallèles, des jeux de mots comme péter au froid et péter au chaud.» Il partage la scène avec Caroline, sa conjointe qui excelle à la guitare. «C’est un bonheur. Quand elle chante des airs dans la langue wolof, les spectateurs sont bouches bées», raconte-il. On le sait amoureux. Le couple raconte donc l’originalité d’une famille afro-gaspésienne. «On partage les côtés cocasses de la double appartenance identitaire.»

Boucar chante aussi, car au Sénégal: «Si tu peux marcher tu peux danser, et si tu peux parler tu peux chanter. Le chant fait partie des rites sénégalais et le plus important reste le répertoire de chansons initiatiques du pays des Sérères: des chansons dont certaines trouvent leur origine dans la fondation même du pays.» On peut d’ailleurs trouver des petits Québécois du Bas-du-Fleuve qui connaissent des bouts de chansons wolof parce que Boucar est passé par là.

LE GÈNE DE LA TRANSMISSION

Boucar essaie de retourner au Sénégal une fois l’an en visite. Son idéal serait d’avoir un pied-à-terre là-bas. Son fils Anthony a pour surnom Cachou, en l’honneur d’un oncle rebelle. «Le frère de mon père était très indépendant. J’ai eu beaucoup de bonheur avec lui. Mon père n’était pas d’accord que je donne ce nom à mon fils. Il a peur qu’il hérite de son tempérament.»

À Anthony, il raconte l’immigration mais ne veut pas lui donner la nostalgie de son pays. Arrivé à Rimouski, il a d’abord transigé par Québec, puis s’est récemment installé avec femme et enfant sur la Rive-Sud de Montréal. Puisqu’Anthony est né ici, Boucar fait tout pour qu’il se sente Québécois. «Je veux qu’il se sente chez lui. J’évite de faire de mon fils un hybride identitaire. Quand j’entends un gars né à Montréal-Nord, s’identifier d’abord comme Italien je pense qu’il y a problème. Ton identité c’est là d’où tu viens en ce moment. Je veux être davantage un fils de mon époque qu’un fils du pays d’origine.»

Quand la première génération d’immigrants frappe un mur, Boucar estime que la tendance est à la forte nostalgie du pays. «Mais l’immigrant vient avec des odeurs d’humilité et d’immunité. Comme on dit au Sénégal: chaque oiseau se doit de chanter les louanges du pays où il a passé la saison.»

LA TÊTE COMME UN SOLEIL

S’il aime son grand-père, il voue aussi un respect sans nom aux aînés, bâtisseurs de pays. «Presque que tout ce que tu vois comme commodité aujourd’hui vient de leurs efforts d’hier. J’ai visité une résidence de personnes âgées à Matane et en revenant, j’en ai braillé un coup. Ça me révolte de voir que hors du mode productif, une vie se termine de cette manière». Tout en parlant, je remarque la coiffure de Boucar: ses tresses africaines en pointes lui font la tête comme un soleil… Alors que je me passe la réflexion, il conclut: «Il y a de l’égoïsme et de l’individualisme mais j’ai confiance. La génération Passe-Partout revient aux vraies valeurs d’écologie, de famille, de respect. Regarde-les, ceux-là, (il pointe deux trentenaires attablés), ils vont changer le monde.» Il sourit et découvre ce bel espace entre ses blanches dents d’en avant, ne dit-on pas les dents du bonheur? Et pour bien mordre dans la vie selon Boucar, il faut savoir que le bonheur c’est les autres.


1. Site internet: www.boucar-diouf.com/
2. Elle Québec, «Dix choses que les hommes ne disent (généralement) pas», mai 2009.