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Hymne à l'amour par
Hélène Côté
Mariage d’amour, ou de raison? Mais quelle question!
On s’unit par amour, parce qu’on l’a décidé, parce qu’on «le veut» vraiment,
parce qu’on l’a choisi, celui, celle dont on est épris, pour être l’amour
de sa vie! Et pourtant, quand bien même l’amour existe, quand bien même
l’amour devrait durer toujours, tic-tac, tic-tac, il n’en faut pas bien
long pour que le temps, les différences, l’indifférence, désunissent
ceux que l’amour avait si puissamment unis.
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Au 19e siècle, on a cru faire un grand saut éthique
en accordant aux jeunes hommes et aux jeunes femmes la liberté
de consentir au mariage. Se marier, non pas à celui ou à celle que les
familles ont destiné à leur progéniture, mais à quelqu’un qui fait battre
son coeur. Wow! La liberté dans l’amour s’exprimait dans cette notion
du consentement au mariage. Puis, à partir des années 1960 et du mouvement
peace and love, la liberté dans l’amour s’est présentée comme la possibilité
d’aimer sans passer par l’institution du mariage. Alors, les unions libres
se sont mises à foisonner. On pouvait désormais vivre plusieurs relations
amoureuses de façon successives ou concomitantes! Alors, quelques
années plus tard, la loi suivant l’évolution des moeurs, on n’autorisait
plus seulement la liberté dans l’amour, mais la liberté dans le désamour…
de sorte que même les gens ayant choisi de se marier pour «être
unis jusqu’à ce que la mort les sépare» pouvaient se séparer avant terme
et rompre leur voeu, tout simplement, comme ça, en divorçant.
On se marie
par amour, on divorce pour aimer quelqu’un d’autre, on s’expatrie
par amour, on change de religion! L’amour apparaît désormais
comme une valeur supérieure qui autorise tout. Pour preuve, on applaudit
celui qui change de vie par amour tandis que l’on méprise les époux qui
restent ensemble mais ne s’aiment plus. Lâches! Tarés! Maudits!
LE PAYS DES MERVEILLES
Rien de mieux quand on s’aime! Être deux, si heureux
d’être ensemble, de se savoir si bien, unis, aimés et en confiance, comme
justifiés dans son existence et comblés, le jour comme la nuit. Car quelle
ivresse de retrouver son amoureux, de se blottir contre lui, et de se
caresser l’un l’autre, de s’embrasser goulûment sans être jamais repus,
jamais las! L’amour attire l’un à l’autre les amoureux d’une façon si
pressante qu’ils se surprennent à toujours faire l’amour. Oui, les amoureux
sont seuls au monde et n’ont besoin de personne!
Gage de contentement,
promesse d’avenir, promesse de bonheur parmi toutes, l’amour
est le lieu par excellence des projets et projections. On projette en
l’autre son idéal et ses valeurs, ses rêves et fantasmes, ses désirs
les plus nobles et les plus fous. Et l’on devient digne d’en inspirer
autant… ah! L’autre devient tout, son image nous envahit, complètement.
Sa présence nous ensorcelle. Nous ne demandons qu’à être aspiré, pénétré,
sublimé, élevé par l’amour qui nous a transformé comme en un être plus
spirituel et plus charnel à la fois. Parce que l’émotion amoureuse décuple
le sentiment d’exister: elle éveille la créativité et les forces vives,
l’élan vital, et même l’envie de se reproduire!
On aime l’amour. On l’imagine,
on le savoure en pensées, on l’attend aux coins des rues - peut-être,
qui sait? – porté par un inconnu qui saura reconnaître le mystère
de soi, l’amour qu’on espère sans jamais savoir s’il se pointera.
Nous voulons tous vivre l’amour que chantent les artistes, celui dont
on fait des poèmes, des romans qui inspirent nos propres histoires d’amour.
On en redemande! Mais quand enfin l’amour surgit dans nos vies, paraît-il
que l’ocytocine, l’hormone qui nous amène à vivre une telle extase
et un si bel attachement, s’épuise après trois ou quatre ans.
Les anthropologues
estiment que la nature fait bien les choses car le sentiment
amoureux exalte l’appétit sexuel et donc, la reproduction. Et
puis trois années, il n’en faudrait pas plus à la mère pour assurer
l’autonomie relative de son enfant… Que voulez-vous? Nous portons en
nos gènes l’écho des temps primitifs où l’homme partait à la chasse pendant
que la femme soignait son petit.
Voilà le mot des anthropologues.
Mais nous? Qu’en pensons-nous?
S’IL
SUFFISAIT D’AIMER…
Aimer, et cesser d’aimer. Des milliers d’années d’évolution
pour revenir au mouvement naturel et fugace de l’amour qui vient
et qui va? Ça ne va pas? Pourquoi tant d’instabilité alors même que l’amour,
pour nos sociétés comme pour chacun, s’est installé tout en haut
de notre échelle de valeurs? Car en principe, tout est là pour que nous soyons
de meilleurs amoureux que nos aïeux. Nos générations ont compris l’égalité
des sexes. Et soutenus par nos espoirs et par nos convictions, grâce
à nos efforts et à nos réflexions, nous avons appris à faire fi des stéréotypes,
à mieux communiquer, à se parler, à s’écouter, à démonter les ressorts
de nos peurs, de ces mécanismes de défenses qui tendent à saboter l’amour
pour se soustraire à la crainte de l’abandon.
En fait, on croit profondément
en l’amour, en sa façon extraordinaire de nous faire grandir,
de nous réaliser comme individus, comme parents, de nous épanouir dans
nos qualités humaines. Et puis, disons-le, il n’y a pas de vrai bonheur
qui ne soit partagé! Non, on ne nous fera pas croire que l’amour n’est
qu’une expérience biologique.
Mais comment, au niveau anthropologique,
qualifier ce phénomène des femmes monoparentales, et de celles
ayant des enfants de géniteurs différents? Nous sommes des produits
de notre époque, et ce n’est donc, en somme, la faute de personne.
Mais sachant que les impressions affectives connues dans l’enfance
modèlent le développement psychologique et la manière d’entrer
en relation, comment se comporteront, à l’âge d’aimer, toutes
ces personnes qui auront été élevées par une mère débordée et un père
manquant? Se pourrait-il qu’il y ait des conséquences pour les générations
futures?
La sexualité, l’attirance, l’attachement servent
de fondement à ce qu’il y a de meilleur dans la vie, et de plus beau
en nous. Et voilà que notre approfondissement du sentiment amoureux conduit
malgré tout au sentiment d’échec relationnel, à la séparation, à la division
du patrimoine, au chagrin, au célibat non désiré, à la peur de l’engagement,
à l’appauvrissement affectif, social et matériel. Aux désordres qu’engendre
une société d’individus désunis.
Nous parlons de l’amour, comme s’il
suffisait d’aimer… Et probablement, d’ailleurs, que notre problème
consiste à idéaliser l’amour.
L’AMOUR AVEUGLE ET SANS REPÈRES
Les mariages d’autrefois
duraient, par conviction, par conformisme. On se mariait, «pour
le meilleur et pour le pire», sans même entrevoir l’éventualité d’un
échec ou la possibilité d’une séparation. Évidemment, une telle fermeté
dans le principe réussissait à tenir les époux en laisse. Bien sûr, il
y avait parfois des infidélités, de l’ennui, des tourments et des malheurs.
Mais le devoir, le voeu fait devant Dieu et les hommes, empêchaient l’éclatement
du mariage, sauvegardant ainsi la famille, et préservant cet attachement
unique qui unissait ses membres.
Mais aussi, même dans les cas où l’on
se mariait à l’être aimé, on ne se mariait pas parce qu’on l’aimait.
Nuance. Le but du mariage n’était pas l’amour, mais la fondation
d’une famille. L’amour des époux assurait le repos, l’harmonie, une bienveillance
mutuelle, la chaleur nécessaire au bien-être de chacun ainsi
qu’à la paix du foyer. Le mariage, c’était une continuation à l’amour,
une progression nécessaire, presque un dénouement! C’était un tournant
dans la vie conjugale où le couple devait dès lors se décentrer pour
répondre aux besoins de la maisonnée. Parce qu’avec le travail, le ménage,
les courses, les repas, les soins à apporter aux petits, il ne reste
plus beaucoup de temps ni d’énergie pour… aimer. Aimer de cet amour à
l’origine de tout!
Le mariage n’est pas un symbole de l’amour. C’est
une autre façon d’aimer qui s’inscrit en société et dans le temps.
Avec le mariage advient une nouvelle unité, une famille avec un chez-soi,
une maison où grandissent les enfants, un voisinage… Nostalgie
du temps où l’on n’avait pas la bougeotte, où l’on ne s’empressait pas
d’acheter une propriété pour la revendre, pour s’installer ailleurs et
recommencer! Recommencer encore. Ailleurs. Avec qui cette fois? En rester
toujours au niveau des fondations, sans véritable chez-soi, sans famille,
inquiets dans la solitude, incertains dans l’amour. Qu’il est difficile
de bâtir son foyer, de le maintenir et d’y veiller!
Bâtir un foyer, fonder
la famille. On devine dans ces vieux termes un dessein, de l’effort, du temps, quelque chose de modeste et de tranquille.
Un foyer: quelle chaleur! Le foyer, c’est plus que la propriété:
c’est la familiarité de la famille qui y vit, les arômes de la cuisine,
les habitudes de la maison et les petites manies de chacun. C’est chez
soi, là où l’on se sent à l’abri, à l’aise, où l’on est enfin soi. Le
foyer, ce sont les choses et les âmes qui meublent la maison, qui la
rendent sienne et unique. C’est là où l’on grandit, tranquillement, et
où l’on vieillit sans avoir vu passer le temps. Un foyer: là où la vie
rayonne!
Mais actuellement, lorsqu’on choisit de vivre ensemble,
on croit plutôt préférable de se réserver une certaine indépendance dans
les affaires et les loisirs. Et voilà qu’au cours de nos vies actives,
parmi les dizaines de personnes que nous côtoyons chaque jour, se présente
quelqu’un qui se montre tout particulièrement sensible à nos
charmes. Et pourquoi pas? Partout on nous incite à nous gâter, à céder
aux tentations!
Et si l’attirance est profonde et sincère, il y a
fort à parier que l’amour naissant soit préféré à l’amour dormant… Car
l’amour est liberté, vérité, authenticité. Les sentiments évoluent, ils
se transforment, ils changent de nature et d’intensité. Et s’ils ne sont
pas orientés par des valeurs fortes, ils suivront leur propre direction.
C’est comme ça que l’on regarde ailleurs sans trop
s’en faire, pour mater l’ennui, se divertir, changer la routine. Rien
de bien malin. Et puis l’heure n’est pas à l’humilité, à la modestie,
au bonheur tranquille. Nous avons besoin d’être stimulés et d’être convoités,
de se procurer des produits améliorés, de rehausser son apparence, d’augmenter
son niveau de vie. En fait, partout on nous demande d’en vouloir plus!
Si bien que nous ne sommes jamais satisfaits bien longtemps, et se montrer
exigent se présente comme un signe d’estime de soi. Alors, par amour
de soi, parce qu’on le mérite bien, on continue, sans relâche, à rechercher
de plus grandes satisfactions matérielles, narcissiques ou sensuelles.
Qu’importe, puisque l’important est d’évoluer?
Et pour ceux qui prennent
la vie conjugale au sérieux, on dira qu’il faut rallumer la flamme,
déjouer les habitudes et rejouer le jeu de la séduction. Provoquer le
désir sexuel à l’origine de l’amour. Paraît-il que lorsque la sexualité
va, tout va! Bien sûr qu’il vaut mieux ne pas admettre l’indifférence.
Mais l’idée d’accepter son foyer, sa relation, la tiédeur de ses sentiments…
sa vie! Cela apparaît totalement rétrograde!
L’AMOUR APRÈS L’AMOUR
À l’occasion
du lancement du livre Le paradoxe amoureux, le philosophe Pascal
Bruckner a su identifier la raison de nos déchirements intimes, de nos
peurs de l’engagement, de nos échecs sentimentaux: aimer, c’est faire
le sacrifice de tous les autres amours qui pourraient se trouver sur
son chemin.
Faire un sacrifice: n’est-ce pas ce qui nous répugne
le plus? On aime, mais dans les difficultés, on continue naturellement
de se préférer à l’autre.
Heureusement, au fur et à mesure de nos aventures
amoureuses, nous prenons une expérience qui, en quelque sorte,
nous prépare à vivre un amour plus vrai, plus profond. Nous apprenons
du passé et devenons progressivement plus ouverts, plus entiers, moins
égoïstes. Avec la maturité aussi, nos aspirations sont plus nobles, et
nos attentes plus réalistes. Plus nous aimons, et mieux nous aimons.
Dommage que cette période ne coïncide habituellement pas avec celle de
la fertilité. Enfin… disons que dans tous ces recommencements, nous tâchons
d’avancer, de ne pas nous engluer dans une vaine répétition.
Mais reconnaît-on
encore l’amour dans ces amours successifs? Pas si sûr.
Pour 68
% des Québécois, la vie conjugale n’apparaît pas comme nécessaire
à une vie réussie (Sondage Léger Marketing dans Le Devoir, septembre
2008). C’est-àdire qu’on croit fermement pouvoir se réaliser, s’épanouir
et être heureux en étant célibataire. Non pas qu’on privilégie les relations
amoureuses sans engagement, mais on estime qu’il y a une vie
sans l’amour. Du moins, on préfère le croire.
La peur du rejet,
de l’abandon ou de l’échec motivent les gens à trouver des satisfactions
en dehors du lien amoureux qui apparaît trop incertain, trop
précaire. Celui qui cherche la confiance que procure l’intimité craint
d’être trahi, l’autre qui souhaite une union féconde et prospère craint
le divorce et la ruine. C’est que plus rien n’est sûr dans une société
où l’on se marie pour la galerie…
Peut-être pour palier cette insécurité,
nous commençons à éprouver comme une tentation d‘opter pour le
conservatisme. Se marier rassure et revient de mode, comme pour procurer
à nos amours et à nos vies un minimum de stabilité et de normalité. On
se marie, on achète la maison, on fait les enfants, comme si c’était
pour vrai, mais sans illusions, sans vraiment croire que ce soit
pour la vie. Sans s’imaginer que le mariage puisse véritablement constituer
un modèle accessible et réalisable.
Aimer sans cesse, pour toujours,
à jamais? Peut-être. Seulement, les sociologues doutent que ce
ne soit plus possible, parce que l’espérance de vie augmente
et que le besoin de renouveau s’éveillera tôt ou tard.
VIVRE EN AMOUR
L’amour est un risque, mais dont on peut prévoir
les facteurs de risque! Il faut pour s’aimer longtemps une préparation,
un horizon commun; il faut partager les mêmes valeurs liées à la durabilité
de l’amour conjugal. Il faut idéalement, aussi, avoir reçu une éducation
en ce sens, et avoir eu des modèles. L’amour qui dure s’anticipe, se
préfigure comme dans l’attente. Vivre en amour, c’est consentir à toutes
les variations de l’amour et y trouver leur valeur, de la passion à la
tendresse, en passant par l’attachement, l’amitié complice, la familiarité
qu’impose l’intimité. Il s’agit d’accepter que cet amour irrésistible
qui s’impose aux amoureux se fatigue et qu’il faudra alors prendre la
relève. Car c’est alors seulement qu’aimer prend tout son sens. Un sens
qui, par ailleurs, rappelle les enseignements du christianisme.
Aimer
est don, sacrifice. C’est aimer malgré les difficultés, les conflits, les travers
et les fautes. Aimer c’est pardonner. C’est être attentif et attentionné,
encourager son conjoint, le comprendre, continuer de s’intéresser à lui
même après longtemps, l’accepter tel qu’il est et en être content. C’est
savoir avant toute chose mettre les besoins de l’autre à l’avant plan,
et vouloir y pourvoir. «Vouloir»… C’est de la volonté, et précisément
quand les sentiments font défaut. Il faut pour faire durer l’amour de
la patience, du temps consacré à l’autre, de la présence. L’amour a horreur
de la dispersion ! Et chaque jour, un visage souriant. Tout ça, dans
une perspective de satisfaction mutuelle des besoins et donc, de fidélité.
Il n’y a pas à l’amour de recette magique, mais il n’y a pas trente-six
recettes non plus.
La permanence des liens du mariage donne du temps
au déploiement de l’amour qui trouve son accomplissement dans
son caractère «oblatif», et dont l’avènement s’avère de toute façon essentiel
à l’éducation des enfants. Dans cette promesse de fidélité, de secours
et d’assistance mutuelle, le mariage instaure une confiance toute spéciale
qui favorise l’acceptation véritable de chacun et le respect de la relation.
Il établit aussi les règles morales nécessaires à sa conservation. Finalement,
nos aïeux avaient presque raison: hors de l’Église, point de salut pour
nos amours! Le mariage est sacrement. C’est l’union du couple dans l’alliance
à l’Église, à cet amour de Dieu qui dure toujours et qui nous
inspire.
L’amour est un pouvoir sacré! Nous l’avons immédiatement
compris lorsque nous avons rencontré l’être cher, celui pour qui nous
avons vécu une attirance inexplicable, qui a su panser des blessures
insoupçonnées et éveiller l’amour en soi, qui a inspiré nos désirs d’avenir
et donné une direction nouvelle à sa vie. Alors quoi? Nous n’allons pas
rebrousser chemin parce que la route est longue! |