Présence magazine
organisation édition récente parutions antérieures abonnement

La perle brisée  par Simon Letendre

Deux ans après le passage de quatre tempêtes tropicales, Haïti a été frappée par le plus violent séisme de son histoire. Tel le paralytique, son peuple aura besoin d’une intervention divine pour se relever.

Après que le ciel leur soit tombé sur la tête en 2008, le sol s’est dérobé sous les pieds des Haïtiens le 12 janvier 2010. On estime qu’entre 150 000 et 200 000 personnes ont péri sous les décombres. Cependant, le bilan des morts ne reflète pas toute l’ampleur de la catastrophe.

PEUPLE À GENOUX

En ouverture de la Conférence de Montréal, le premier ministre haïtien Jean-Max Bellerive rappelait aux délégués des États donateurs que 400 000 familles avaient été jetées à la rue à la suite du tremblement de terre. Depuis des mois, ces gens sont entassés dans des camps de réfugiés où les conditions sanitaires sont pour le moins préoccupantes.

En plus d’avoir perdu leur toit, la plupart ont aussi perdu leurs moyens de subsistance. Parmi les petits commerces qui constituaient le poumon économique de la capitale, peu ont résisté au choc. Dans un pays où 60 % de la population était déjà en situation de chômage, je vous laisse imaginer ce que ça peut signifier. Et dire que l’économie haïtienne commençait à peine à sortir de la récession…

Sur le plan des infrastructures, le portrait n’est guère plus reluisant. En tant que politologue, j’ai été frappé par l’effondrement du Palais national, symbole de la décapitation de l’État. Le Parlement, ainsi que la majorité des ministères, ont subi le même sort.

Pour mon ami criminologue, la perte de la prison de Port-au-Prince représente un véritable désastre. Depuis 2004, la MINUSTAH et la police locale travaillaient conjointement pour lutter contre la criminalité. D’un seul coup, ce sont six ans d’efforts qui ont été anéantis.

Enfin, de nombreux catholiques sont restés bouche bée en constatant que même la cathédrale Notre-Dame s’était écroulée. Au moment où ils en ont le plus besoin, les Haïtiens n’ont plus d’endroit où prier. Dieu les aurait-il abandonnés pour de bon?

QUEL SALUT POUR HAÏTI ?

Dans la foulée du séisme du 12 janvier, plusieurs voix se sont élevées pour proposer des solutions aux problèmes récurrents dont souffre la perle des Antilles. La palme de la suggestion la plus farfelue revient au président du Sénégal. Pour lui, la meilleure chose à faire dans les circonstances serait de permettre aux Haïtiens qui le désirent de «revenir» en Afrique. Abdoulaye Wade s’est même engagé à mettre des terres fertiles à leur disposition.

D’une part, je doute que les Sénégalais soient prêts à accueillir une telle quantité de réfugiés. D’autre part, je voudrais rappeler à monsieur Wade que la République d’Haïti est indépendante depuis plus de 200 ans. Par conséquent, il me paraît déplacé d’évoquer un éventuel «retour» vers le continent africain.

Pour beaucoup d’Occidentaux, un autre remède s’impose: l’occupation. Cette option, qui a des relents de destin civilisateur, est fondée sur l’idée que le peuple haïtien est incapable de s’autogouverner. Après tout, le pays n’a-t-il pas connu 32 coups d’État en l’espace de deux siècles?

Outre le fait que cette proposition repose sur un mépris envers les Haïtiens, il semble évident qu’elle ne constitue pas une solution à long terme. D’ailleurs, l’histoire peut en témoigner. En effet, de 1915 à 1934, les Américains ont maintenu une présence militaire sur l’île. Officiellement, cette opération visait à rétablir la stabilité économique et politique en Haïti, mais dans les faits, elle s’est soldée par la mort de 15 000 personnes.

Dans L’énigme du retour, Dany Laferrière écrit ce qui suit: «Les gens d’ici n’ont pas l’habitude de se plaindre. Ils ont cette faculté de changer en chant toute douleur.» Ce passage en dit long sur le courage et sur la fierté de la nation haïtienne. Pour moi, il ne fait aucun doute que ce peuple a la capacité de se relever, mais pour ce faire, certaines conditions devront être mises en place.

Premièrement, il faut que la dette d’Haïti soit annulée. Deuxièmement, il est nécessaire que les pays donateurs s’engagent à soutenir l’État haïtien pour au moins dix ans. Cette assistance doit être à la fois désintéressée et stable. Troi siè - mement, il faut que le gouvernement reprenne l’initiative. Avec l’aide de la communauté internationale, les politiciens locaux doivent regagner la confiance de leurs concitoyens. Finalement, il faut que l’ensemble des Haïtiens s’arment de patience. La reconstruction sera longue et pénible, mais grâce à Dieu, la perle retrouvera un jour son lustre d’antan.