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Libérer la parole des femmes par
François-Nicolas Pelletier
Pauline Jacob est connue pour son engagement envers
la cause de l’ordination des femmes dans l’Église catholique. Depuis
le début des années 2000, cet engagement s’est manifesté par de nombreux
articles et conférences, et surtout par la parution d’un livre en 2007:
Appelées aux ministères ordonnés. Présence magazine vous propose de retracer
le parcours de cette femme qui préfère donner la parole plutôt que de
la prendre, et qui combat pour la justice sans se donner des airs de
justicière…
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«Ce
que j’aimerais, c’est que l’Église écoute avec son
coeur l’appel de ces femmes qui veulent servir l’Église.»
Pauline
Jacob |
Vers l’âge de neuf ans, Pauline Jacob se rappelle
avoir été indignée de découvrir que les institutrices recevaient
un salaire inférieur à celui de leurs collègues masculins: «Si un
homme a une famille à sa charge, avait-elle dit, ce serait normal
qu’il gagne plus, mais s’il est célibataire [comme les femmes devaient
l’être pour enseigner], pourquoi est-ce qu’il gagnerait plus cher
qu’une femme? Ça n’a pas d’allure!»
C’est cette même tournure d’esprit
qui l’a menée, bien des années plus tard, sur la piste de l’ordination
de femmes dans l’Église catholique. Cet aboutissement, bien
que cohérent avec ses valeurs, était loin d’être planifié, et bien
des hasards l’y ont menée!
TOUJOURS PRÊTE
En même temps que la jeune Pauline Jacob se préoccupait
d’équité salariale, elle faisait ses premiers pas dans le mouvement
scout – «la passion de ma jeunesse», dit-elle. À la fin de
l’adolescence, elle devient animatrice chez les guides (équivalentes
féminines des éclaireurs), un choix déterminant pour son avenir.
Lorsque vient le temps de choisir une formation
universitaire, elle choisit l’enseignement: «J’ai toujours aimé l’école,
et à l’époque, les filles n’avaient le choix que de devenir infirmières,
secrétaires ou enseignantes », raconte-t-elle. Mais avant de terminer
sa formation, son expérience d’animatrice chez les guides la mène
sur une voie parallèle: une amie l’informe de l’ouverture d’un centre
pour jeunes délinquantes dans le nord de Montréal; or le centre recherche
des jeunes filles pour animer des camps d’été.
Elle accepte spontanément
cette offre. Le travail n’est pas de tout repos – à un moment,
la moitié des filles de son groupe sont des prostituées – mais
elle a la piqûre: «C’est passionnant, le milieu de la psychoéducation!»,
s’exclame Pauline Jacob, qui adore aider les personnes exclues
et marginalisées. Elle travaille successivement au centre Sainte-Hélène,
puis à Boscoville, un centre pour jeunes délinquants masculins.
Son travail auprès des délinquants consiste notamment à animer
des ateliers de discussion sur les valeurs, dans le but de pousser
les jeunes à agir en concordance avec leurs paroles.
Cette recherche
de cohérence est un trait dominant chez Pauline Jacob. Et comme
elle aime bien «aller au bout d’une démarche», elle retourne
sur les bancs de l’école: elle veut devenir une psychoéducatrice
à part entière, sa formation d’enseignante ne lui permettant pas
de poser tous les gestes réservés à la profession. Elle complète
non seulement un baccalauréat, mais aussi une maîtrise en psychoéducation!
Sa recherche de cohérence entre discours et action
se manifeste partout, même dans ses loisirs: en plus de la flûte
et du plein air, elle prend du temps pour lire. Or que lit-elle?
De la théologie, et des romans historiques comme Docteure Irma ,
de Pauline Gill, sur la première canadienne-française médecin; ou
Les accoucheuses, d’Anne-Marie Sicotte, sur le combat
pour la reconnaissance d’une sage-femme dans le Québec du 19e siècle.
Des romans qui ont en commun d’aborder le rôle des femmes dans des
domaines réservés aux hommes…
DE PSYCHOÉDUCATRICE À MÈRE
Pauline
Jacob adore son travail, mais elle décide de prendre une pause
professionnelle au moment où elle et son conjoint – lui aussi psychoéducateur
à Boscoville – décident d’avoir des enfants. «La famille, c’est très
important dans nos valeurs», affirme-t-elle. Et comme les valeurs
doivent se concrétiser dans des gestes – toujours cette recherche
de cohérence! – ils auront quatre enfants en sept ans! (Égalitarisme
oblige, ce seront deux filles et deux garçons!)
Voilà qui aurait
été bien assez pour remplir ses journées… Mais elle décide
de s’impliquer dans la Ligue La Leche, une organisation internationale
de bénévoles qui soutiennent les mères allaitant leurs bébés. Pendant
un temps, elle coordonne les 125 conseillères en allaitement du Canada
français. «Cela m’a permis de continuer à être présente au monde
», se rappelle-t-elle.
Cette «présence au monde» se manifeste aussi
lorsqu’elle décide de se diriger vers l’animation pastorale.
Mais ce n’était pas un cheminent qui s’imposait de lui-même:
«Jeune adulte, se souvient-elle, il y a eu une période claire-obscure
sur le plan de ma foi personnelle. C’était une époque où certains
ecclésiastiques essayaient encore d’imposer une lecture littérale
des textes bibliques, sans mise en contexte, et je me disais que
ça ne pouvait pas être le vrai message du Christ».
La rencontre d’un prêtre dynamique qui
organisait des messes familiales l’a aidée à voir les choses
sous un autre angle, à distinguer les irritants accessoires de sa
foi profonde. C’est ce qui l’a convaincue de s’orienter vers la pastorale,
parce que «c’est ce qu’il y a de plus précieux dans la vie,
la découverte de Dieu. Si je peux permettre à des enfants de vivre
ça, ce serait merveilleux», explique-t-elle.
L’entrée de ses enfants
à l’école est un autre facteur qui l’a menée sur le chemin
pastoral. Avec d’autres parents de l’école alternative que ses enfants
fréquentaient, à la Ville d’Anjou (à l’est de l’île de Montréal),
elle souhaitait que les élèves aient accès à des activités
pastorales de qualité. Elle a donc commencé à animer une activité
dans laquelle elle a fait venir le prêtre qui l’avait aidée à se
«recentrer»; ce dernier l’a, à son tour, invitée à travailler en
pastorale à la paroisse.
LA THÉOLOGIE PAR ACCIDENT
À nouveau, ses choix de vie l’ont ramenée sur
les bancs de l’école: la pastorale scolaire exigeait une formation
qu’elle n’avait pas. Elle a donc accepté de retourner en classe,
même si elle possédait déjà deux baccalauréats et une maîtrise!
Loin
d’être une simple formalité, cette nouvelle formation l’a ouverte
à une nouvelle voie: celle de la théologie – «une révélation»,
dit-elle. Passionnée par ses cours, elle a amorcé «en douce» une
propédeutique qui lui permettra plus tard de s’inscrire à la maîtrise
en théologie à l’Université de Montréal.
Son engagement pastoral
l’a aussi confrontée à des questions difficiles. Elle aimait
beaucoup ce qu’elle faisait, que ce soit l’initiation sacramentelle
ou les activités communautaires; mais elle vivait des «tiraillements»
importants: par exemple, des parents et des enfants lui faisaient
remarquer qu’elle ferait un «bon prêtre». Elle prend conscience des
limites de son rôle d’agente de pastorale, notamment de son degré
de liberté qui dépend entièrement du bon vouloir des prêtres avec
qui elle travaille.
En parallèle, dans ses cours de théologie, elle
rencontre des personnes qui se questionnent sur la place des
femmes dans l’Église. Elle découvre que des femmes parlent ouvertement
de leur appel à la prêtrise.
Ses questionnements et ses discussions,
notamment avec sa directrice, Lise Baroni, la poussent à choisir
l’ordination des femmes dans l’Église catholique comme sujet
de mémoire de maîtrise. Pauline Jacob ne souhaite pas se lancer
dans une controverse purement biblique; elle souhaite plutôt permettre
à des femmes de témoigner de leur appel à la prêtrise ou au diaconat.
UN APPEL IRRÉSISTIBLE
Après deux baccalauréats et deux maîtrises,
il ne restait plus à Pauline Jacob qu’à obtenir un doctorat!
Ce qu’elle fera, mais sans l’avoir planifié, encore une fois!
À la
fin des années 1990, l’achèvement de sa maîtrise n’avait rien
pour calmer son insatisfaction par rapport aux contraintes
du monde pastoral. Elle se sentait sur une lancée, mais l’idée
d’un doctorat ne s’imposait pas d’elle-même. Il a fallu qu’elle tombe,
par hasard, sur une publicité annonçant une bourse d’études
offerte par la Congrégation des Soeurs Sainte-Anne pour qu’elle se
dise: «Pourquoi pas moi?» Elle décide de soumettre sa candidature.
Elle ne reçoit pas la bourse, mais il est trop tard, le train a quitté
la gare!
Ce sera un long voyage: sept années seront nécessaires
à l’achèvement de sa thèse. Elle reprend l’idée de faire témoigner
des femmes qui ressentent un appel au diaconat ou à la prêtrise.
Le projet est d’envergure: elle interviewe 15 femmes et 73
personnes de leur entourage. Encore une fois, l’objectif n’est pas
de faire de la haute-voltige argumentative pour mettre en échec l’arsenal
théologique développé par Rome. Elle aborde ces aspects, mais
le coeur de son travail consiste à donner une voix à ces femmes qui
vivent un appel intense, et qui souffrent de ne pas pouvoir
vivre leur vocation.
Dans le livre qu’elle a tiré de son doctorat,
Appelées aux ministères ordonnés, une des femmes affirme que
«…le refus obstiné de l’Église me fait beaucoup souffrir. Je me sens
violentée dans la dignité de mon être parce que je ne peux pas aller
au bout de mon appel». Une autre dit: «Dieu n’appelle pas un sexe,
il appelle une personne, quels que soient sa race, sa couleur, son
identité ou son sexe».
La frustration de ces femmes est d’autant plus
forte qu’elles manifestent un véritable «discernement vocationnel»,
c’est-à-dire des attitudes et aptitudes requises pour entreprendre
une démarche menant à la prêtrise (foi, liberté intérieure,
présence au monde, etc.). Plusieurs font preuve de charisme et sont
reconnues par leur communauté pour leur engagement. Pauline Jacob
a été frappée par la force de leur désir de devenir prêtre. L’une
d’elle lui a dit: «Le Seigneur m’appelait à être prêtre. Ça me paraissait
impossible, j’ai lutté de toutes mes forces pour tenter de trouver
d’autres réponses, mais c’était en vain.»
LA VOLONTÉ DE DIEU/E
Pauline Jacob écrit «Dieu/e»
plutôt que «Dieu». Elle explique qu’il/elle est représenté/
e à la fois comme père et comme mère dans la Bible – «mais ça, on n’en parle
jamais», dit-elle. Le pape Jean-Paul Ier, connu pour son pontificat
remarquablement bref (un mois), a aussi parlé de «Dieu notre père,
Dieu notre mère» dans une prière d’Angélus. Cette question est loin
d’être anodine pour Pauline Jacob: «Si on ne peut pas concevoir Dieu/e
comme une femme, c’est difficile d’accepter qu’une femme puisse le/la
représenter» explique-t-elle.
Mais quelles sont les intentions de
Dieu/e à cet effet? Le Vatican croit avoir la réponse, qu’il
a articulée dans trois documents principaux: Inter insigniores (1976,
Paul VI), Mulieris dignitatem (1988, Jean-Paul II) et Ordinatio sacerdatolis
(1994, idem). Ce dernier tente de clore définitivement le débat
en affirmant que l’Église n’a, en quelque sorte, pas le pouvoir d’aller
contre le «plan de Dieu sur l’Église». Essentiellement, Rome
invoque l’exemple du Christ, qui n’a pas choisi de femmes comme apôtres;
la Tradition de l’Église qui a suivi cet exemple; les différences
sexuelles qui appellent des rôles différents; et le rôle «important»
que les femmes ont à jouer dans la communauté.
Pauline Jacob
estime que ce blocage de l’Église vient de préjugés culturels
qui prennent racine dans l’univers gréco-romain, et non dans
l’Évangile. Elle a des mots durs à ce sujet: «Le christianisme
est marqué par un long passé patriarcal et une conception annihilante
de la femme véhiculée à différents moments de l’histoire» écrit-elle
dans son livre. Elle affirme au contraire que les femmes avaient
un rôle important dans le Nouveau Testament, surtout lorsqu’on
lit les textes en tenant compte du contexte de l’époque. Par ailleurs,
elle rappelle que l’esprit du message de Jésus s’oppose à toute
forme de rigorisme sur le plan des pratiques religieuses. Citant
une épître de Paul, elle affirme que «la lettre tue, l’esprit vivifie».
Et si l’ensemble
de la hiérarchie catholique suit la «ligne de parti» romaine,
il n’en a pas toujours été ainsi. Elle rappelle que dans les années
1970, l’Église canadienne était très ouverte sur l’ordination
des femmes: au nom de la Conférence des évêques catholiques du Canada,
le cardinal George Bernard Flahiff avait proposé la création
d’une commission d’étude à ce sujet en 1971. Le Vatican a créé cette
commission, qui a conclu que le texte du Nouveau Testament ne permettait
pas de trancher la question, et que l’ordination des femmes ne semblait
pas aller à l’encontre des intentions du Christ… Conclusions
qui resteront lettre morte.
Malgré la résistance des autorités, Pauline
Jacob souligne qu’il y a du mouvement chez les croyants. D’abord,
de plus en plus de femmes étudient la théologie, ce qui a un
impact sur l’interprétation des textes sacrés. Ensuite, plusieurs
organisations ont été créées pour promouvoir l’ordination des
femmes: la Women’s Ordination Worldwide (WOW), qui organise des congrès
internationaux (l’un s’est tenu à Dublin en 2001 et un autre à Ottawa
en 2005); au Canada, c’est le Catholic Network for Women’s Equality
( aut r e foi s Ca na di a n Ca thol i cs for Women’s Ordination
); aux États-Unis, la Women’s Ordination Conference (WOC), et ainsi
de suite. Certaines femmes de ces organisations ont même procédé
à des ordinations non reconnues – les épisodes d’ordinations
sur le Danube (2002) et sur le fleuve Saint-Laurent (2005) ont fait
couler beaucoup d’encre. Mais ces ordinations «illégales» ne sont
pas appuyées par tous ceux et celles qui prônent l’ordination des
femmes.
Au Québec, on ne retrouve pas de groupe de pression
en tant que tel, mais des organismes d’échanges et de réflexion,
comme Femmes et ministères, auquel participe activement Pauline Jacob
(elle en a déjà été la présidente), ou la Collective L’autre Parole,
un regroupement de chrétiennes féministes. Par ailleurs, les communautés
religieuses du Québec et du Canada appuient l’ordination des femmes:
en 2006, la Conférence religieuse du Canada, qui les regroupe, a
produit un document audacieux demandant aux évêques canadiens de
porter un message d’ouverture au pape, par rapport aux femmes, mais
aussi aux homosexuels, aux divorcés, etc.
«Ce que j’aimerais, explique Pauline Jacob, c’est
que l’Église écoute avec son coeur l’appel de ces femmes qui veulent
servir l’Église ». Pas pour elle-même, puisqu’elle se dit très heureuse
du chemin qu’elle a pris, mais pour toutes ces femmes à qui elle
a donné une voix. A-t-elle de l’espoir que les choses changent? «La
probabilité est très faible, reconnaît-elle. Mais il y a eu, dans
l’histoire, des changements auxquels on ne s’attendait pas: qui avait
prévu la chute du Mur de Berlin?», demande-t-elle. Et à défaut de
voir tomber le «rideau de fer» du Vatican sur l’ordination des femmes,
elle aimerait au moins qu’on puisse, «entre adultes», permettre la
discussion et l’échange des points de vue. Bref, que la parole soit
libérée. |