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Trouver racine en terre d'immigrés par
Hélène Côté
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Enjeux éthiques
Trouver racine en terre d'immigrés |
Nous avons toujours accueillis les immigrants à bras
ouverts, chaleureusement. Seulement, comme dans bien d’autres pays d’accueil,
la différence dérange. On en vient même à remettre en question nos propres
valeurs. Des accommodements raisonnables? Pas sûr, puisqu’ils sont en
train de nous faire perdre la raison!
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Un mot, un petit mot, le mien, dans tout ce torrent
d’opinions qui se déverse dans les médias, au travail, dans les écoles,
dans les salons des maisons. Une anecdote, plutôt. Un homme d’origine
bosniaque vivant à Toronto était venu, au cours d’un bref séjour à Montréal,
s’entretenir avec mon ami, lui aussi originaire de Bosnie. Il était accompagné
de sa nouvelle épouse, une jeune Iranienne au début de la trentaine,
rencontrée je ne sais trop où. Je n’ai pas su leur histoire. Cette jeune
femme m’a cependant raconté qu’elle était issue d’une famille assez libérale,
qu’elle avait fait l’université et qu’elle désirait plus que tout connaître
l’Occident. Elle se sentait audacieuse, capable et moderne. Elle avait
envie de vivre comme les femmes, ailleurs dans le monde, peuvent vivre:
travailler et recevoir salaire, se faire connaître, échanger avec des
gens, voyager au moins un peu. Aussi, elle affichait le plus grand respect
pour cet homme plus âgé qui n’avait l’air de rien, mais qui avait changé
sa vie.
C’était un bel après-midi d’été, en juillet. Nous
étions assises sur les marches de l’étroit escalier qui donnait sur la
cour arrière, elle plus en haut, moi plus en bas. Elle était vêtue d’un
tailleur bleu marine à manches mi-longues, sa jupe couvrant les genoux.
Elle portait des sandales noires à talon, mais d’allure sévère avec leurs
bouts fermés et arrondis. Je remarquai surtout que des bas de nylon couvraient
ses jambes pourtant naturellement halées. Nous parlions en anglais. Elle
me disait combien il avait été pour elle difficile d’en venir
à cette apparence de jeune femme dégagée alors même que son habillement
me rappelait celui des religieuses. Elle portait les cheveux courts,
était peu maquillée et souriait quoi qu’elle dise, accentuant son propos
par de doux gestes de la main. Elle me confia ainsi que durant sa première
année au Canada, elle ne sortait que voilée. Contre toute attente, elle
n’arrivait pas à se défaire de son voile. Sans son voile, elle n’avait
plus l’air d’une étrangère, mais se sentait bizarrement étrangère à elle-même.
Elle n’était pas à l’aise et se sentait vulnérable dans cet environnement
nouveau, mais, aussi, elle disait se sentir presque nue, et cela lui
donnait la désagréable impression que les regards se tournaient sur elle.
Non pas qu’elle craignait son Dieu, encore moins son nouveau mari: tous
deux respectaient Allah ce qu’il faut pour se considérer bons musulmans.
Mais elle mit plus d’un an à s’accoutumer à la vie occidentale. Plus
longtemps encore à afficher sa féminité et, comme elle disait, à vivre
librement sa beauté.
S’accoutumer: se familiariser avec quelque chose,
s’habituer, faire prendre une coutume…
Nous sommes nombreux
à vouloir nous frotter à l’étranger, question de voir le monde
et de savoir qui nous sommes. Connaître le monde nous enrichit,
les différentes cultures nous apparaissent comme autant de connaissances
nouvelles qui nous amènent à mieux comprendre la vie humaine
dans toute son épaisseur, selon ses déterminants historiques,
géographiques, psychologiques et génétiques.
N’est-ce pas normal
qu’il faille du temps pour s’accoutumer aux moeurs et manières
d’une maison, d’un pays, et plus encore, d’une civilisation nouvelle?
Moi-même j’ai dû, lors d’un voyage dans les Balkans
d’après-guerre, penser à me déchausser avant d’entrer dans les
salons des musulmans et me couvrir dans les mosquées. J’ai dû
apprécier l’accueil des paysans qui consiste à donner sans avoir offert,
une deuxième portion de gâteau au miel, un autre verre de cocacola, un
café turc amer et sucré. Je suis sortie à Sarajevo en compagnie des personnes
à qui on avait demandé de me recevoir, dans des cafés et des bars design
qui rappellent ceux d’ici, entourée de gens à la mode discutant sur un
fond de musique techno à l’orientale. À l’aise, j’ai commandé un cocktail,
les hommes de la bière, et les autres femmes, des eaux minérales, des
jus, du café, je ne sais plus. Mais je me souviens qu’on m’a poliment
avisé qu’il existe maintenant là-bas cette idée que les femmes occidentales
sont moins respectables que les musulmanes, surtout celles qui voyagent
seules… ou qui boivent de l’alcool. Et qu’il valait mieux le savoir.
L’HISTOIRE D’UN PEUPLE
Dans les villages de campagne
situés plus au nord, j’étais étonnée de voir des gens de plusieurs
générations passant leur journée ensemble à la maison. Partie làbas avec
mon ami bosniaque qui visitait sa parenté, enfin nous étions arrivés.
Devant nous, trois hommes qui prennent un verre et jouent aux cartes,
attablés sur le perron d’une demeure comme les autres, modeste, fatiguée
par les années. À côté, une petite grange, une chèvre, quelques poules,
pas d’enclos, des enfants qui s’amusent à rien. Puis, une ado intriguée
qui surgit de la maison, suivie de deux femmes sortant voir ce qui se
passe. Une belle blonde vêtue d’un jean et d’un chandail à la dernière
mode et tenant, d’une seule main, son bébé par les fesses. L’autre, plus
âgée, revêtait fichu et tablier, comme le faisaient sans doute les femmes
il y a cent ans. Toutes les époques mêlées en un même lieu, là, devant
moi.
Bien des cultures aussi qui, mine de rien, se superposent.
D’abord peuplée de tribus issues des côtes de l’Adriatique, la
Bosnie fut romanisée et christianisée puis envahie par les barbares
avant d’être reconquise par les Romains et soumise à la Hongrie.
La migration de peuples serbes et croates aura fixé sa langue,
mais la domination de l’Empire ottoman aura transformé leur religion.
Afin de se soustraire à une taxe imposée aux non-musulmans, bien
des chrétiens se seraient convertis à l’islam. Toutefois, plusieurs,
comme mon ami, gardent encore en mémoire la foi chrétienne qui habitait
leurs ancêtres, bien que celle-ci – la foi des bogomiles, semblable
à celle des cathares – fut durement réprimée par l’Église catholique.
Puis, il y eût la domination de l’Empire austro-hongrois qui
permit au pays de se moderniser, mais qui fut à l’origine de
la Première Guerre mondiale. Ont suivi la réunification des «Slaves
du Sud» en une nouvelle Yougoslavie, l’arrivée des nazis, une
deuxième guerre, un nouvel État socialiste qui nationalise des propriétés
privées et commet les exactions que l’on a ap - prises, puis le déclin
du communisme. Après la proclamation d’indépendance des Républiques yougoslaves
survint celle de la Bosnie, principalement musulmane, mais peuplée de
ses anciens camarades serbes (traditionnellement orthodoxes)
et croates (catholiques) et de leurs enfants issus de mariages mixtes
à une époque où la religion n’avait pas vraiment d’importance. Mise à
feu et à sang, contrainte de se livrer à une guerre sans pitié, la Bosnie
de ces paysans autrement tranquilles aura survécu. À Sarajevo, on pouvait
voir l’influence de l’Arabie saoudite dans la reconstruction des minarets
qui empruntent désormais une architecture qui leur était jusque-là étrangère…
mais aussi dans la façon dont les musulmans se sont mis à pratiquer
leur religion. Après la guerre, des jeunes filles ont commencé
à porter le voile en échange de quoi manger, mais semble-t-il que le
prosélytisme se soit, depuis, un peu essoufflé.
Ouf! Peu de peuples ont
vécu autant de brassages que ceux des Balkans. Enfin…, il serait
plus juste de dire que toutes les nations européennes sont le résultat
de migrations, de conquêtes qui renouvellent les influences et transforment
les coutumes, de régimes politiques qui déterminent l’allégeance
et les conditions de vie, de traités qui redessinent les frontières faisant
fi, souvent, de l’unité des peuples et de la géographie.
Détours
dans l’espace, le temps, l’histoire, ceci m’amenant à penser
à cela, à la survie des gens, à la destinée des collectivités.
Dans L’âme désarmée,
un ouvrage paru à la fin des années 80 que je me suis adonnée
à relire, je me suis étonnée de savoir que c’est une attitude typiquement
occidentale que de considérer l’ouverture aux différentes cultures comme
une source d’enrichissement culturel. Partout ailleurs, l’ethnocentrisme
serait la norme. L’auteur, Allan Bloom, y explique que pour préserver
leur existence et leur identité, les humains pensent que ce qu’ils sont
est bon, et que ce sentiment assure la vitalité des peuples et la pérennité
des cultures. Mais la primauté de la raison et l’amour de la science
ont conduit les Occidentaux à repousser les limites de la connaissance.
Et, c’est en prenant ainsi conscience qu’il existe mille façons de vivre
et de penser, que nous avons compris la relativité de notre propre civilisation.
Voilà pourquoi l’ouverture d’esprit est progressivement apparue comme
«la seule position défendable », et qu’elle est même devenue «la grande
idée de notre époque».
LA NATION INQUIÈTE
Il se passe toutes sortes de
choses. À Lasalle, une municipalité située sur l’île de Montréal,
s’érige un temple sikh surmonté de plusieurs dômes dorés typiques
de l’architecture orientale et tranchant net sur l ’environnement urbain.
L’impression d’étrangeté qu’il procure dès qu’on le voit est
telle que l’on se demande par quelle formule magique il a pu aboutir
ici.
Nous sommes d’un naturel bienveillant et l’accueil
est chez nous coutume. D’ailleurs, nous sommes une terre d’immigrés.
Seulement, depuis quelque temps, l’immigration dérange. Les accommodements
faits aux immigrants dans le respect de leurs droits – et conformément
à notre droit – ont semé la grogne envers ceux-ci et fait naître une
sorte de ressentiment envers notre propre gouvernement. Le problème est
qu’aussi «raisonnables» soient-ils, les accommodements dérangent un je-ne-sais-quoi
en nous qui n’a rien avoir avec la raison… ou plutôt si! Être raisonnable:
«qui agit selon la raison, le droit, l’équité», nous informe
le dictionnaire Littré. Mais aussi: «qui agit avec résignation…»
Étourdie
un temps par la vie effrénée de chacun, la
nation recommence à prendre conscience d’elle-même. Mais elle tremble.
Les enjeux sont différents. Les parties ne sont plus les mêmes et les
dés semblent déjà jetés.
Il y a quelque chose qui nous hérisse et voilà
qu’on se redresse. Le voile des musulmanes, on ne peut plus le
voir, parce qu’il symbolise la négation de l’égalité homme/femme,
mais sûrement encore davantage parce qu’il défie l’ensemble des valeurs
et des attitudes occidentales comme la laïcité, la sécularisation qui
traduit la primauté de la raison, l’individualisme et la liberté d’agir
comme bon nous semble. Il remet aussi en question notre goût pour la
séduction, la consommation, la mode, les plaisirs faciles (oui!), la
technologie, le progrès. En fait, le voile semble renier tout notre mode
de vie. Chez nous. Pour dire les choses autrement, ce n’est pas la femme
musulmane que le voile humilie. C’est la vie occidentale! D’ailleurs,
le port du voile s’est imposé en Iran pour résister à l’occidentalisation…
Beaucoup de nouveaux arrivants trouvent ici un refuge,
du travail et donc de l’argent, une vie tranquille, sécuritaire et donc
libre. À vrai dire, la culture québécoise ne les intéresse tout simplement
pas. Certains même se scandalisent que nous ayons si peu de considération
pour notre passé, nos héritages, nos ancêtres, nos parents et la famille
elle-même puisqu’elle se décompose et se recompose au gré de nos humeurs
et de nos fantaisies. Ils nous croient impies et n’éprouvent pas vraiment
le désir de se mêler plus étroitement à nous, encore moins de vivre comme
nous. Pour le reste, ils trouvent qu’ils mettent pied dans un
pays au climat hostile!
Comment, dans ces conditions, vivre ensemble?
Nous n’avons actuellement de commun que le partage
d’un territoire. Avec certains, nous partageons une même langue, le français
ou l’anglais, selon que leur pays ait été colonisé par l’une ou l’autre
nation. Mais nous ne partageons ni souvenirs, ni foi, ni aucune véritable
expérience. Nous n’avons rien vécu ensemble. Ces gens arrivent de communautés
culturelles tout autres. Ils viennent vivre chez nous, mais demeurent
manifestement attachés à leur culture, leur cuisine, leurs coutumes,
leur Dieu. C’est normal: ils sont ici pour survivre et, comme
le suggérait Allan Bloom, l’ouverture aux autres, ce n’est pas leur mantra.
Pour eux, l’expression de la liberté qu’offre et promeut l’Occident,
c’est justement de pouvoir vivre ici comme ils le jugent bon, c’est-à-dire
en restant attachés à leur culture, leur cuisine, leurs coutumes et leur
Dieu. La ségrégation
nous apparaît comme une chose ignoble alors nous sommes inclusifs. Nous
souhaitons que les nouveaux arrivants participent à notre communauté
politique. Ils vivent ici: ils y appartiennent. Seulement, on se questionne
sur leur volonté d’appartenir à notre communauté. Et l’on vient à se
demander s’il est même souhaitable qu’ils le fassent…
Il s’est pensé
beaucoup de choses sur ce qu’est une nation. La Révolution française
venait concrétiser l’idée que la nation est un contrat auquel
adhèrent des individus égaux en droit bien que différents d’origine et
de classe sociale qui, parce qu’ils vivent dans un territoire déterminé,
choisissent d’unir leurs destinées en un même gouvernement. En marge,
le romantisme allemand défendait au contraire l’idée que, l’âme d’une
nation, c’est le résultat du sol et du sang – de l’hérédité – et des
conditions de vie que partage un peuple, qu’il s’agit pour ainsi dire
de l’aboutissement de processus historiques.
Chez l’un, la nation est
devenir; chez l’autre, le présent du passé.
LES CERTITUDES ÉBRANLÉES
L’Occident, ce sont ces
territoires inspirés et pacifiés par le christianisme et la philosophie
grecque, l’idée d’universalité qui leur est commune, la rationalité
qui sous-tend cette idée et se réalise dans la primauté du droit
qui assure la justice, et affirme l’égalité des personnes. La raison
commune qui unit les Occidentaux, c’est cette inébranlable foi en la
raison, source de paix sociale et de tempérance individuelle, de stabilité
et de progrès, d’ordre et de sciences, d’intelligence, de culture et
de raffinement.
Descendants des Lumières, nous avons pris Rousseau
à la lettre lorsqu’il émit l’idée que la société était l’objet d’un contrat.
D’ailleurs, nous avons cette fâcheuse façon de penser qu’on peut
tout régler par le droit, qu’il suffit de lire les petits caractères
des contrats et de signer, là, en bas… c’est facile, ça ne prendra
qu’un instant. Que pour le reste, les différends seront réglés en ce
monde fait d’abstractions qu’est le système de justice et ça se compliquera
là, à l’abri de nos regards et de nos vies.
Mais immigrer, ce
n’est pas que de signer un contrat d’adhésion. Immigrer, ce n’est
pas non plus voyager. Il ne s’agit pas de se familiariser un temps avec
les us et coutumes des étrangers. Il s’agit de s’installer pour vivre,
de trouver racine. Cette jeune femme iranienne, que j’avais rencontrée,
est arrivée ici toute seule et s’est attachée à un homme qui
n’était pas de sa communauté. Il y avait sans doute plus d’urgence pour
elle de trouver des appartenances nouvelles dans sa ville d’accueil que
pour ceux qui viennent ici rejoindre une communauté déjà installée. Reste
qu’elle a trouvé l’adaptation difficile… et, pourtant, elle avait
le goût de l’Occident!
Immigrer, c’est réapprendre à vivre. Il est normal
qu’il y ait des décalages entre les valeurs du pays d’origine
et celles du pays d’accueil. L’adaptation est probablement plus
difficile encore qu’on ne le suppose puisqu’il s’agit de vivre dans un
monde qui vit de façon tout autre, mais surtout, qui pense de façon tout
autre! Certains individus s’intègrent mieux que d’autres. Certains peuples
aussi. Malgré tout, parmi ceux-ci, plusieurs se réclament encore de leur
culture d’origine, même après des générations! Combien de Canadiens se
considèrent encore comme Irlandais, Grecs, Portugais ou Italiens? Que
dire des Juifs? Des Chinois?
Nous parlons d’intégration, et c’est bien
de cela qu’il s’agit. Beaucoup d’immigrants issus des différentes
communautés culturelles se sont bien intégrés, sans pour autant s’assimiler
à la nation québécoise. Et d’ailleurs, en quoi devraient-ils être tenus
de le faire, si l’ordre public est respecté?
Qui peut prédire l’issue
de tout ça? Peutêtre que la grogne ressentie ravivera «la fibre
nationaliste». Probablement que nous continuerons à trouver des solutions
satisfaisantes, cohérentes avec ce que nous disons être nos valeurs,
et qui correspondent moins à ce que nous sommes qu’à notre juste idée
de l’homme. Il est aussi possible que ce nouveau voisinage nous transforme, comme les différents croisements
culturels ont transformé les différents peuples de l’humanité. Seulement,
gardons-nous de penser la société comme une abstraction: elle n’est pas
faite d’individus désincarnés. Pour l’instant, nos gouvernements semblent
affairés à administrer des budgets et à éviter des compromissions. Mais
comprenons bien: les régimes politiques guident l’histoire et les conditions
de vie des individus…
En attendant, souvenons-nous au moins d’une seule
parole d’évangile: aimez-vous les uns les autres. |