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Ringlet en direct par
Jacinthe Lafrance
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Rencontre
Ringlet en direct |
Gabriel Ringlet est un homme de communications et
d’écriture, amoureux de la poésie, mais surtout un homme d’idées. Des
idées ancrées dans son expérience de journaliste et d’universitaire –
il a été vice-recteur de l’Université catholique de Louvain où il enseignait
le journalisme –, d’aumônier en milieu hospitalier et de pasteur, en
tant que prêtre du diocèse de Liège. Il anime aujourd’hui le Prieuré
de Malève- Sainte-Marie, sorte de carrefour où se rencontrent chercheurs
de sens et artistes de toutes convictions dans une démarche spirituelle
éprise d’actualité. Sur son parcours, de nombreux ouvrages qui laissent
voir ses principaux ports d’attache: dialogue entre christianisme et
laïcité dans une société pluraliste (L’évangile d’un libre penseur. Dieu
serait-il laïque?); accompagnement de la fin de la vie et soins palliatifs
(Ceci est ton corps. Journal d’un dénuement). Il était de passage au
Québec en octobre dernier, à la suite de la publication de ce livre;
il participe, en mai 2010, au colloque du Centre Le Pèlerin: «Accompagner
celles et ceux qui partent». Gabriel Ringlet a livré à Présence magazine
des réflexions qui méritent d’être rapportées d’une manière directe et
limpide, à l’image de l’homme.
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«L’Église
catholique n’a jamais été aussi gravement en crise que ces 20
dernières années, au moment où la soif spirituelle du monde
n’a jamais été aussi profonde.»
Gabriel Ringlet |
P.M. – Pour vous, existe-t-il un lien entre ce
qui entoure la fin de la vie, son accompagnement, la mort – des questions
universelles – et la question de la laïcité?
G.R. – Dans toutes ces
questions de la fin de la vie et du débat autour de l’euthanasie,
le combat est assez vif entre partisans d’idéologies différentes.
Et précisément, mon originalité serait de refuser que cette
très grave question devienne l’enjeu de positions idéologiques. Sur
ces questions, on voit parfois des clivages tout à fait artificiels.
Un de mes amis intimes, Roger Lallemand, est un sénateur socialiste
qui est le rapporteur de la loi sur l’euthanasie en Belgique.
Nous avons des regards différents sur ces questions, mais nous nous
apprécions profondément sur un plan spirituel. Lui, sans Dieu (c’est
un francmaçon), et moi, avec Dieu. Et nous arrivons à puiser l’un
chez l’autre des choses qui nous paraissent essentielles pour ce
débat.
N’est-il pas difficile de se détacher des positions
qui se rapportent à son allégeance religieuse?
Je pense que c’est
très difficile et c’est pour cela que le dialogue est ardu.
Le dialogue entre les gens de dogmatisme est facile, mais je n’appelle
pas cela un dialogue. Il y a des gens qui appartiennent à des clans
opposés et pour qui le fait de se parler ne pose aucun problème puisqu’ils
décident a priori qu’ils ne changeront pas de point de vue.
Le dialogue,
c’est prendre le risque de traverser la parole de l’autre au
point d’en être changé et que quelque chose chez soi ne soit
plus le même après le dialogue. Nous devons apprendre à habiter
dans notre propre famille différemment, à être pluralistes à l’intérieur
de nous-mêmes. Qu’il y ait à l’intérieur de nos clans un «au-delà
du clan». Est-ce que j’ai encore le droit, aujourd’hui, d’habiter
ma propre conviction avec distance? Est-ce que je peux être
pleinement d’Église et dire dans toutes les langues ce que je pense
à mon institution et que ce ne soit même pas impertinent, mais absolument
normal?
Un dialogue entre les athées et les croyants
est-il possible dans le contexte récent d’un mouvement athée qui
se veut plus militant?
L’athéisme pour moi est indispensable à la
vitalité de la foi. J’ai beaucoup d’amis athées et nous essayons,
à travers des débats, de faire progresser les choses. Je crois
par ailleurs que la frontière s’est déplacée: il n’y a pas d’un côté
les croyants et, de l’autre côté, les athées, comme c’était
il n’y a pas si longtemps. Mais il y a d’un côté de la frontière
des croyants et des non-croyants dogmatiques, et de l’autre côté
des croyants et des non-croyants d’ouverture. C’est ça, aujourd’hui,
le véritable enjeu. Lorsqu’un André Comte-Sponville déclare en toutes
lettres: «Je suis un athée chrétien», les gens se demandent s’il
est timbré… Mais, pour lui, la lecture de l’évangile est vitale au
quotidien sans qu’il ait pourtant besoin que cette transcendance
s’appelle «Dieu». Avec des gens qui se posent des questions dans
ces termes-là, le dialogue est possible et on peut aller très loin.
De quelle façon ouvrir le dialogue sur une question
comme l’euthanasie dans l’intérêt des personnes touchées par cet
enjeu plutôt que dans une perspective idéologique?
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Je suis au coeur
de cette problématique parce que j’ai été aumônier d’hôpital;
je suis aussi engagé dans le domaine des soins palliatifs; et surtout
j’ai vécu à titre personnel une expérience d’accompagnement
extrêmement forte qui a donné lieu à ce livre [Ceci est ton corps.
Journal d’un dénuement. Albin Michel, 2008]. Je crois que, la question
de l’euthanasie, on n’y échappe pas. Elle ne peut que se développer.
Pour qu’une société puisse arriver à la réponse la plus juste, c’est
très important de bien poser le problème. Personnellement, je suis
favorable à des balises législatives. Même si, de fait, l’euthanasie
c’est supprimer la vie de quelqu’un, je pense que pour des raisons éthiques il vaut mieux encadrer et
que les choses soient très claires et que ce soit à l’intérieur de
balises éthiques arrêtées par la politique que chacun puisse exprimer
librement son choix. Ce qui est insupportable, aujourd’hui, c’est
quand cette pratique a lieu de manière clandestine. Rien n’est pire
que la clandestinité parce qu’on s’expose alors à toutes les dérives.
Tandis que quand la loi existe, qu’elle est claire et nuancée, qu’elle
ne force personne, mais permet à ceux qui souhaitent poser ce geste
d’être encadrés, ça donne déjà une sécurité juridique et morale.
Mais le fond de l’affaire, c’est qu’on se trouve
à un moment donné devant un choix impossible entre deux maux. Je
suis un grand défenseur, engagé jusqu’au bout des ongles, des soins
palliatifs. Même en soins palliatifs, il y a un moment où l’on ne
parvient pas à faire face à la souffrance extrême. Et je l’ai vécu.
Dans les cliniques universitaires de pointe où toute la recherche
et la pratique sur la maîtrise de la douleur sont appliquées, il
y a des formes de douleur qu’on n’arrive pas à juguler. Arrêter la
vie de quelqu’un est un mal; mais laisser quelqu’un dans une souffrance
insupportable est un autre mal. On se trouve là entre deux maux;
il n’y a pas d’autre façon de trancher qu’en faisant appel à sa conscience
éclairée face à la situation concrète qui doit tenir compte de l’avis
du patient, de l’avis de son entourage et de l’avis de son équipe
soignante.
La douleur en elle-même est-elle vaine et inutile
ou peut-il être bon d’y faire face?
De fait, avec la personne que
j’ai accompagnée et dont je raconte l’histoire dans ce livre,
nous n’avons pas pratiqué l’euthanasie, mais nous avons été en bordure.
Plus personne ne savait ce qu’était la bonne décision, tellement
sa souffrance était grande. Mais je reconnais – et c’est ce
qui est difficile et délicat dans le problème de l’euthanasie – qu’à
certains moments où l’on arrivait à obtenir quelques heures où la
douleur diminuait, nous pouvions encore vivre quelque chose de très
fort. C’est ça qui est complexe. Et je comprends très bien qu’en
conscience, certains freinent en disant que le mystère de la vie
est tel qu’il peut y avoir soudain quelque chose de fort qui va être
vécu et qui ne l’aurait pas été sans cela.
Je reviens à votre question:
on doit absolument tout faire pour lutter contre la douleur.
Une conception chrétienne qui consistait à valoriser la douleur en
disant qu’elle nous permettait de participer à la souffrance du Christ,
je crois que ça a fabriqué des générations entières de non-croyants
– et avec raison. C’est insupportable que l’on valorise la
douleur. Mais je veux rester lucide jusqu’au bout: même quand on
a décidé que la douleur était insupportable et qu’on devait tout
faire pour l’évacuer, parfois elle est là. Qu’est-ce qu’on en fait?
Elle ne peut pas simplement rester à l’état bestial. Est-ce qu’on
peut la traverser? Est-ce qu’on peut lui donner un sens ? Ma réponse
est présente tout au long du livre: par le toucher, par le silence
plus que par des mots, par la poésie plus que par un discours religieux…
Car lorsqu’on se trouve devant l’indicible, quelque chose qui
est impossible à nommer, ce sont les poètes qui nous ont apporté
le plus une parole qui, parfois, permettait de traverser.
Dans ce
genre de débats éthiques ou sociaux, l’Église peut-elle encore
avoir un discours intelligible et nuancé pour le monde?
Moi, j’aimerais
beaucoup… mais j’ai dépassé la question de savoir si je devais
l’attendre du sommet. Je me dis: prenons nos responsabilités!
Cessons donc de dire «l’Église», sous-entendu les autres, sousentendus
nos patrons, le pape, les évêques,… Je le dis avec le plus
grand respect; on se réjouit toujours d’être fier de ses parents,
on ne demande pas mieux. Mais si ceux qui nous gouvernent ne
sont pas à la hauteur des enjeux du monde, n’attendons pas! Je suis
assez sévère pour les chrétiens qui ne prennent pas leurs responsabilités
à la base.
Si on avait dû tenir compte des injonctions du
Vatican, l’Université catholique de Louvain ne serait pas où elle
en est aujourd’hui. Sur le problème du clonage, sur la recherche
embryonnaire, sur l’euthanasie et toutes ces questions, nous avons
toujours pris nos responsabilités et, quand le Vatican nous a convoqués,
nous y allions avec nos médecins en jouant la transparence totale:
«Voilà ce que nous pratiquons, voilà tout le protocole, voilà la
situation à laquelle nous sommes confrontés; on vous écoute.» Ils
se sont toujours tus dans toutes les langues.
J’ai assisté à des
réunions avec toute la conférence épiscopale belge qui croyait
venir nous faire la leçon. Je vous donne un exemple: on nous emmène
une jeune fille de 14 ans engrossée par son petit copain de 16 ans.
Les quatre parents sont en prison – donc on est là dans le quart-monde
– pour des condamnations lourdes. La petite de 14 ans, elle
a 5 petits frères et soeurs à la maison dont elle s’occupe toute
seule. On a dit aux évêques: «Vous fa ites quoi avec le 6e bébé qui
est en route?» Il n’y en a pas un seul qui a eu le toupet de répondre.
Cela ne veut pourtant pas dire qu’on n’a pas d’éthique; on n’a même
pas dit qu’on pratiquerait l’avortement. Si on était à la hauteur
de ce drame, comme société, et qu’on disait: on va laisser venir
le bébé, on va s’occuper de cette famille, alors je ne demande pas
mieux!
Cette situation démontre que l’éthique n’est
jamais une affaire théorique, mais toujours une affaire de situation.
C’est bien que l’on ait des balises. Il faut qu’il y ait des balises
très fortes, mais on doit avoir la liberté de laisser à la conscience
la décision ultime. Le cardinal Newman au 19e siècle a dit: «La conscience
est le premier vicaire du Christ.» C’est donc dire que la conscience
a préséance sur toute décision papale. C’est dans la doctrine
officielle de l’Église et on l’oublie souvent.
Dans cette société
qui fait face à tous ces problèmes: crises financière et environnementale,
fracture sociale, crise de la démocratie, etc., y a-t-il
des oreilles pour entendre parler de choses gratuites comme la
fraternité, le dialogue, le bonheur, la quête de sens? Avons-nous
du temps pour cela?
Vous posez une question fondamentale et peut-être
plus encore que les questions éthiques auxquelles nous sommes confrontés:
la toute vraie question liée à nos modes de vie et que je relie
à la fin de la vie. Quelle place, quelle importance, quel temps
sommes-nous prêts à consacrer à ce qui est le plus fragile
? Quand j’ai fait cet accompagnement, j’étais vicerecteur; j’ai provoqué
une rupture professionnelle avec mon université, en disant:
«Accompagner quelqu’un qui est dans cet état de souffrance est plus
important pour moi que tout le fonctionnement du département que
je dirige.» Donc, je trouve qu’il y a une manière de vivre qui ne
permet plus de prendre la distance, le recul suffisant et qui pose
énormément de questions à l’équilibre de notre monde. La question
qui est posée, c’est: quelle vie vaut encore la peine d’être vécue?
Nous ne pouvons pas ne pas entendre cette question fondamentale qui
est la question fondamentale de la fragilité et donc de la
fraternité. Il est indispensable de retrouver des lieux où l’on respire,
où l’on se donne du sens… et, là où j’ai quand même un regard positif,
un très grand espoir, c’est du côté spirituel. Je suis très
frappé de voir que la question spirituelle revient en force, mais
précisément en dehors des institutions. Elle échappe aux institutions.
L’Église catholique n’a jamais été aussi gravement en crise que ces
20 dernières années, au moment où la soif spirituelle du monde n’a
jamais été aussi profonde. C’est intéressant. Des générations entières
vont chercher leur bien spirituel ailleurs.
Dans quel contexte observez-vous
cette soif de spiritualité?
Je me suis rendu compte que la
question se posait absolument partout et c’est au coeur de
mon expérience au Prieuré que j’anime: rencontrer cette question
en fonction du vécu concret de nos contemporains. Par exemple,
je me suis rendu compte que, demander aux gens de pratiquer leur
foi selon les horaires classiques de l’Église, ça ne marche plus.
Ce n’est pas seulement une question de désintérêt; c’est que la société
est construite autrement. Nous célébrons donc la Semaine sainte
(jeudi, vendredi et samedi) de 17 h à 22 h. Quelqu’un qui est en
pleine vie professionnelle peut quitter le travail à 16 h 30, rentrer
chez lui à 23 h et retourner au travail le lendemain. Nous
ne savons plus où mettre le monde. Les gens peuvent bloquer une plage
horaire importante du moment qu’elle corresponde à leur organisation.
Le Vendredi saint dernier, j’ai invité un médecin
qui a organisé la première greffe mondiale de visage. Je lui ai demandé
de réécrire complètement la Passion à la lumière de l’expérience
vécue avec Isabelle – jeune femme défigurée par son chien – qui est
passée de la défiguration à la transfiguration. Qu’est-ce que cela
signifie dans nos vies de tous les jours, passer de la défiguration
à la transfiguration? Nous étions tous le souffle coupé. Nous n’avions
jamais vécu un Vendredi saint avec une telle intensité et une telle
actualité. Nous pouvions projeter chacune de nos propres Passions
dans le visage d’Isabelle. Donc, je pense qu’il y a moyen de retrouver
la force d’une parole spirituelle, mais elle ne peut pas être
en l’air, elle ne peut pas être entre parenthèses, elle doit être
dans le vif.
À quelles conditions peut-on mettre de l’avant
de telles initiatives?
Il faut vraiment une très grande liberté intérieure
et n’être pas prisonnier d’un schéma établi, sinon on ne commence
même pas. Il faut aussi le vouloir profondément et ça ne peut
pas être une question individuelle, ça prend une équipe très
solide. Troisième élément: ceux qui sont spontanément les plus
sensibles à cette démarche, ce sont les créateurs d’imaginaire. Je
peux faire appel à qui je veux en France ou en Belgique dans le
monde du théâtre, du cinéma, ils viennent tout de suite. Ces
gens me disent: nous n’avons jamais l’occasion d’exprimer notre chemin
spirituel profond.
Et votre liberté, où la puisez-vous?
Laissez-moi
vous dire d’abord qu’elle n’est jamais définitivement acquise,
toujours à reconquérir. Elle est un combat, la liberté! Mais
on est aidé dans ce combat. Je puise dans la Bible et dans
l’Évangile, dans l’audace des femmes surtout. Regardez donc Esther,
Judith, Ruth, Déborah, la Cananéenne, Marie, Marie- Madeleine… et
tant d’autres. Quelle liberté chez nos matriarches! Je puise aussi
dans la poésie. Quelle source exceptionnelle de liberté, la
poésie! Être travaillé par la poésie nous disait Henri Meschonnic,
«c’est travailler à être libre, c’est-à-dire vivant». |