Présence magazine
organisation édition récente parutions antérieures abonnement

Kim Thuy, la chance incarnée par Marie Riopel

Rencontre
Kim Thuy, la chance incarnée

De l'opulence au camp de réfugiés, de Saigon à Granby puis Montréal, Kim Thuy a vécu des dizaines de vies. Cette femme possède un bagage inouï mais, si elle devait partir pour deux semaines ou même toujours, elle n'emporterait qu'une petite valise. Portrait d'une battante qui voyage léger.

«Tout ce que j'ai vécu tient du conte de fée
Kim Thuy

On pourrait la comparer à une de ces lanternes asiatiques. Pas pour la fragilité du papier de riz, mais plutôt pour la lumière qui en émane. Un peu comme celle qu'elle fait sur le sort des immigrants dans son récit Ru (Libre Expression, 2009, 144 pages). On pourrait même dire que Kim Thuy tient davantage du plafond où sont suspendues les lanternes, car elle se meut de sommet en sommet.

Ru a été sélectionné pour le Premier prix de la Radio-Télévision belge francophone et s'est classé deuxième. Récemment personnalité de La Presse, lauréate du Grand Prix RTL-Lire et invitée du Salon du livre de Paris grâce à son premier livre, Kim Thuy serait bien équipée pour s'enfler la tête. Elle fait pourtant l'inverse. «Je ne pourrai jamais rêver assez grand pour tout le merveilleux qui m'arrive dans la vie. Je suis dotée d'une intelligence très moyenne et je suis paresseuse… Ce qui se produit se compare au billet de loterie gagnant. Je n'ai aucun mérite, j'ai de la chance c'est tout. Toute ma vie, j'ai vraiment eu de la chance!»

TOUT ET RIEN

Quelle étrange affirmation dans la bouche d'une boat people et réfugiée vietnamienne, débarquée au Québec à la fin des années 70, à 10 ans! Sa famille vivait pourtant dans l'opulence. Kim est née durant l'offensive du Têt, une importante attaque militaire des forces communistes visant à provoquer un tournant dans la guerre du Vietnam, en 1968. Son père, d'abord député puis haut fonctionnaire au ministère intérieur du Commerce, pourvoyait une vie de luxe. Domestiques, cuisine raffinée et importations de mode parisienne étaient leur lot quotidien. Mais, après avoir connu l'insouciance de la richesse, la famille de Kim a dû fuir le communisme et plonger dans la misère et le dépouillement le plus total. «Je n'ai rien vécu de comparable aux familles pauvres et modestes de mon pays. J'ai pu fuir la guerre, m'embarquer sur un bateau et recommencer à neuf. C'est un privilège grandiose.»

Un privilège? Se retrouver d'abord dans un camp de réfugiés de deux mille personnes en Malaisie sans rien d'autre que les vêtements qu'ils portent. Y voir des gens mourir, y subir des pluies torrentielles qui font sortir les vers des latrines, y survivre dans l'attente d'un départ improbable. Dans son récit, Kim décrit le quotidien des réfugiés comme une «complicité silencieuse et spontanée entre gens misérables». Si elle se dit paresseuse, elle a eu l'intelligence de se rappeler les nombreuses histoires des gens qu'elle côtoyait. Et de les écrire pour les honorer. «Je fais vivre au personnage central des événements que je n'ai pas vécus, mais ils sont arrivés à d'autres. Si j'avais raconté ma seule histoire personnelle, elle serait beaucoup moins intéressante», confesse-t-elle.

LA GALÈRE…

Au sortir du camp, la famille a pris le large avec deux cents autres, tassés sur un bateau bourré de poux, de gale et d'une peur de mourir généralisée. «Quand perdre la vie est chose possible des jours durant, tout le reste prend une dimension particulière. Un peu comme les grands malades qui voient la beauté en chaque seconde.» Cette traversée vers l'inconnu s'est arrêtée un an à Granby, synonyme pour eux de paradis terrestre. C'est là qu'un organisme catholique a planifié leur venue. Ils ne connaissent pourtant rien de notre culture et de nos coutumes, à peine savent-ils qu'on parle français.

Kim et sa famille ont été accueillies avec beaucoup d'affection par la majorité des Granbyens. Au sujet de sa première amie, elle écrit: «Johanne m'a tendu la main. Elle m'a aimée […] C'est elle qui m'a amenée au cinéma même si je portais une chemise soldée à quatre-vingt-huit cents […] Elle est aussi celle qui m'a relevée de mes premières chutes en patins […] J'ai connu beaucoup de gens qui croient en Dieu mais, moi, je crois aux anges. Et Johanne en est un.» Kim se savait acceptée même si elle partait travailler dans un camion-cube avec cinquante autres Vietnamiens dans les champs des Cantons de l'Est après l'école. Il fallait bien gagner son pain!

Dans sa bouche, l'immigration s'avère une fabuleuse aventure. Exit, les plaintes ou les revendications, elle voit son parcours comme une chance d'être jetée à l'eau et d'apprendre à nager pour ne pas couler. «Nous avons sûrement survécu à tout grâce à nos ancêtres justes et bons puisque toute la descendance familiale est saine et sauve.» Une famille qu'elle baptise de noms de chiffres: Tante six, Oncle huit, à cause de cette tradition de remplacer le nom des frères et soeurs par l'ordre des naissances en commençant par le numéro deux.

Au Vietnam, donc, on ne parle pas de Dieu, mais des ancêtres. Kim a des ancêtres affables qui mènent les siens à très bon port. Arrivée ici, la famille est d'abord frappée par la bonté des gens. «On n'aurait jamais pu se douter qu'il y avait sur terre un endroit avec tant de générosité et de vie paisible.» Dans un régime communiste, les gens sont souvent dénoncés pour des croyances ou des opinions. Jugés comme des traîtres à la Nation ou des contre-révolutionnaires, ils peuvent aussi payer de leur vie. «Dans mon pays, les gens croient au karma: ce qu'on fait de bien revient sur nous et nos descendants. Même chose pour le mal. J'ai foi en ce cycle des choses. Mais, ajoute-telle, ce n'est pas exclusif à mon pays, toutes les religions encouragent à faire le bien, à aimer notre prochain.»

LE CHEMIN…

Enfant, elle va de surprise en surprise. Un jour, le professeur lui demande son avis en classe. Paralysée, Kim ne sait trop comment réagir: «Au Vietnam, je n'aurais pas vécu ça, les élèves écoutent le maître qui parle et n'ont jamais droit de parole. J'étais tétanisée: jusqu'à ce jour, c'était impossible d'être ainsi interpelée par un enseignant. Ici, tout est différent… J'ai tout à apprendre, à réapprendre.» Dans plusieurs aspects de la vie, les nouveaux arrivants apprennent par mimétisme. Une partie de sa famille arrivée par Rimouski s'est convertie au catholicisme par conviction, car leur famille d'accueil était pratiquante. «Ils les ont trouvés tellement bons et généreux qu'ils ont voulu suivre leurs traces. Nous n'avons pas eu ce type de relation avec notre groupe d'accueil, mais papa aurait emboité le pas si on lui avait dit: voici ce que nous faisons. Il aurait conclu, c'est peut-être ça, le chemin de leur bonté.»

RETOUR AUX SOURCES

Au restaurant où son père fait la livraison, elle fait la rencontre de monsieur Minh, qui lui transmet son amour des mots et de la langue. Par égard pour ce qu'il lui a appris, Kim a d'abord choisi un métier voisin de l'écriture. Inscrite au Département de linguistique et de traduction de l'Université de Montréal, elle suit aussi un cours de création littéraire, un rêve. Ses efforts sont vains. Vu ses notes médiocres, on lui suggère fortement de choisir autre chose.

Même si elle est bachelière en traduction, elle n'aura pas peur d'essayer du nouveau. Couturière, caissière, interprète aux États-Unis, avocate. C'est au travail qu'elle fait la rencontre de Francis (un gars de Roberval) qui fait partie du grand bureau d'avocats où elle pratique le droit commercial pendant un temps. «Il a d'abord été un membre du groupe d'amis de bureau, il a ensuite gagné ses galons comme ami proche, puis il est devenu mon conjoint. Ça s'est fait aussi naturellement que graduellement », dit-elle avec la pudeur de ses racines. Kim est restée cinq ans au service de ce grand bureau de Montréal. Firme pour laquelle elle est retournée en mission commerciale dans son pays d'origine avec Marc Lalonde, ancien ministre libéral.

Touche-à-tout, Kim Thuy tente aussi l'aventure culinaire comme chef propriétaire de Ru de Nam. Ce restaurant haut de gamme a conquis le palais de plusieurs Montréalais pendant près de cinq ans. Au terme de cette expérience, vraiment fatiguée, elle entend son conjoint lui ordonner de se mettre au repos durant au moins un mois. «Il trouvait que je changeais trop souvent de métier et qu'il était temps de trouver ma voie. Cette pause a permis aux fra gments de Ru de se coucher sur papier. Je ne pensais même pas être publiée.» De mois en mois, elle a écrit pendant environ un an.

PROCHE DU CORPS…

En accueillant un ami à l'aéroport de Hanoi, lors d'une mission dans son pays d'origine, elle a été émue aux larmes par l'odeur du Bounce sur son t-shirt. C'était, avoue-t-elle candidement dans son livre, comme un symbole de tout ce qui lui manquait du Québec. «J'ai dormi pendant 14 jours avec un de ses vêtements sur mon oreiller.»

Quand son mari vient la rejoindre, il se laisse fasciner par toutes les richesses naturelles et culturelles du pays. Il a même rapporté des meubles anciens abandonnés dans la rue et retapés sur place. Kim les aurait laissés derrière. «J'essaie le plus possible de n'acquérir que des choses qui ne dépassent pas les limites de mon corps», écrit-elle. En entrevue, elle ajoute: «J'aimerais que tous mes avoirs tiennent dans une toute petite valise».

Dans un restaurant de Hanoi, un serveur s'est étonné d'entendre Kim parler en vietnamien. Il a même poussé l'audace jusqu'à lui dire qu'elle était trop grosse pour être une Vietnamienne. «[Il] m'a rappelé que je ne pouvais tout avoir, je n'avais plus le droit de me proclamer Vietnamienne parce que j'avais perdu leur fragilité, leur incertitude, leurs peurs. Et il avait raison de me reprendre», relate-t-elle dans son livre. Le Québec l'avait bel et bien transformée.

Être en mission commerciale auprès de ministres vietnamiens lui a fait renouer avec la richesse. Après vingt-cinq ans d'exil, elle ne se souvenait que très peu de cet univers faste. Tout est pourtant remonté d'un coup. «Laisser un vêtement par terre et le retrouver sur un cintre lavé à la main et repassé m'a gênée. Faire attendre le chauffeur alors qu'une réunion s'éternisait aussi. Mais au fil des jours, on comprend que c'est de cette manière qu'ils gagnent leur vie. Qu'il faut apprécier et remercier parce qu'on ne peut changer cet état de fait.»

Kim et Francis voulaient fonder une famille. Ils ont eu deux garçons (qui portent des noms d'emprunt dans le livre) et qui ressemblent physiquement à leur père. L'ainé, qui interrogeait sa mère sur la présence des grands-parents au Québec, a maintenant Ru pour élucider ce mystère. Le benjamin, lui, est ailleurs. «Je n'ai pas crié ni pleuré quand on m'a annoncé que mon fils était emprisonné dans son monde», lit-on avec émotion.

Kim fait des parallèles entre sa vie et la bulle du plus jeune: «Tant ma vie de petite fille sourde et muette de gêne que ma condition d'immigrante ne comprenant pas le monde dans lequel j'étais parachutée me permettent de saisir un peu l'autisme de mon enfant». Elle se fait aussi rassurante sur le sort de cet enfant: «Ici, je sais qu'il reçoit les meilleurs soins du monde. Il fréquente une classe spécialisée. Selon les jours, il y a deux ou trois professeurs pour cinq, six élèves. Nous recevons un soutien impeccable.» Elle parle du même souffle des listes d'attente et du manque de personnel, pour en revenir à son étonnante chance d'avoir obtenu une place pour que son fils reçoive un traitement royal. La maman garde le moral, même si devant l'invincible autisme elle se sent «vaincue, dénudée, vaine».

AU NOM DU PÈRE ET DE LA MÈRE

Dans sa vie multiple, Kim a fait plusieurs sauts avec courage. Ses parents lui ont montré le chemin, passant de notables à livreur et femme de ménage. «Pour nous, ils ne voyaient pas les tableaux noirs qu'ils essuyaient, les toilettes d'école qu'ils frottaient, les rouleaux impériaux qu'ils livraient. Ils voyaient seulement notre avenir. Mes frères et moi, nous avons ainsi marché dans les traces de leur regard pour avancer», écrit-elle.

Sa mère lui a enseigné le partage et, aujourd'hui, Kim se surprend à inculquer cette valeur toute vietnamienne à ses fils qui dorment dans une même chambre malgré une grande maison. «J'entends parfois ma mère parler à travers moi. Chez nous, on partage tout, les tâches et les choses, sauf les vêtements bien sûr. Quand mon grand me lance: J'ai sorti le bac de récupération pour toi; Je le corrige: "Tu l'as fait pour toute la famille, y compris toi. Ce qu'on fait ici, on le fait pour le bien de tous, chéri".»

De son père, Kim dit avoir hérité du sentiment permanent d'assouvissement. «Très tôt, relate-t-elle au fil de son récit, mon père a appris à vivre loin de ses parents, à quitter des lieux, à aimer le temps présent, à ne pas s'attacher au passé.»

LE MESSAGE

Quand elle regarde son parcours, Kim dit avoir traversé les épreuves qui sont venues, comme un examen. «Ou alors comme une course olympique.» Reste qu'elle est encore sous le choc. Le temps file tellement vite. Seulement trois ans se sont écoulés depuis la fermeture du restaurant et elle a déjà vécu une vie d'auteure célébrée, sinon célèbre.

Ru est en réimpression en France, les droits ont été vendus dans quatre autres pays (Italie, Suède, Allemagne et Espagne). «Tout ce que j'ai vécu tient du conte de fée, reconnaît-elle. Je ne savais pas qu'en étudiant le droit je travaillerais dans l'une des trois plus grandes firmes du Québec et que je fra iera is avec les conseillers du premier ministre vietnamien. Je ne savais pas qu'il y avait un service d'interpréta tion aux États-Unis qui requerrait mes services. J'ignorais que je savais cuisiner au point d'ouvrir un restaurant. Toutes mes actions m'ont dépassée.» Preuve pour elle qu'elle persiste à obtenir le billet gagnant.

Ru, qui tourne autour du mot «survivre », est le premier d'une trilogie. Elle en a tronqué des passages qui doivent se retrouver dans le deuxième tome, prenant forme autour du verbe «vivre». Le troisième, lui, s'articulera autour du verbe «aimer». Entre ses lignes, il y a ce message pour nous. «Le Québec n'est pas le pays le plus riche mais le plus ouvert, le plus chaleureux, le plus affectueux. C'est la contrée où tout est possible. Ici, on peut grandir.»