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Amir Khadir • De Téhéran à l'Assemblée nationale par Marie Riopel
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Rencontre
Amir Khadir |
Député de Mercier et cofondateur de Québec solidaire, Amir Khadir me parle de son portable sur un bus entre Québec et Montréal. Il s'exprime doucement, espérant ne pas déranger la quiétude des autres passagers. Voilà qui tranche avec le côté frondeur et la verve dont il fait preuve à l'Assemblée nationale. Portrait d'un politicien qui ne laisse personne indifférent.
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«J'ai étudié la médecine pendant six ans en me disant qu'en temps opportun, je pourrais m'impliquer par rapport à l'Iran ou par rapport au Québec.»
Amir Khadir |
Ses électeurs ne jurent que par lui. Ses détracteurs le traitent d'idéologue, de louche et de «comunisss» . Récemment, André Pratte a même utilisé le mot inquisiteur sur son blogue dans Cyberpresse et, parmi les réactions qui ont suivi, les opinions sont partagées. Soit on aime, soit on déteste Amir Khadir.
Né à Téhéran il y a près de 50 ans, Amir, l'aîné d'une famille de classe moyenne, connaît les terres de son pays avant la capitale. «Mes parents enseignent tous les deux et, au fil des ans, ils remplissent leur service public. Ça se traduit par l'obligation de travailler en région. Je découvre avec eux la province.» L'idée pourrait servir à nos hôpitaux en gros déficit de médecins. Une fois son devoir accompli, le couple revient à Téhéran. Amir et son jeune frère y fréquentent une école française privée dirigée par les Jésuites durant quatre ans. «Mon père est francophile; il a rompu avec la religion de son propre chef et ma mère ne porte pas le voile.» Ses parents sont modernes, ils s'impliquent socialement et se passionnent tant pour les sciences que pour l'économie.
UNE RÉVOLUTION MANQUÉE
Pour clarifier cette coupure religieuse, Amir explique les grands paradoxes iraniens. En Iran, la révolution constitutionnelle de 1905 avait déjà entériné une séparation entre la religion et l'État. Le pouvoir constitutionnel revenait au roi, sans droit de regard sur le gouverne - ment. «Si ce n'était de l'ingérence étrangère en raison du pétrole et tout le reste, un réel développement démocratique aurait émergé.» Une révolution tranquille là-bas aurait aussi changé le cours des choses. «Ça ne s'est pas passé comme ça . Les Britanniques ont comploté pour restaurer une monarchie absolutiste grâce au père du Shah Pahlavi. Puis les Américains ont pris le relais, en torpillant à nouveau les velléités démocratiques du peuple iranien au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, quand le coup d'État de la CIA a remis en selle le pouvoir autocratique du Shah d'Iran. L'ingérence occidentale pour bloquer la démocratie parlementaire a conduit peu à peu les Iraniens à trouver refuge dans l'islam politique. Un peu comme en Palestine ou au Liban.»
Les classes moyennes en Iran avaient pourtant pris leurs distances avec la religion. Les élites gardaient certes un attachement, mais l'État était plutôt laïc. «Mais avec l'avènement de la théocratie de Khomeini et son échec aux plans démocratique et social, aujourd'hui (plus encore qu'à l'époque de mes parents dans les années 1960 et1970), la majeure partie de la population a déserté la religion.» S'il en reste des façades, explique-t-il, c'est que les gens respectent ce qui leur est imposé, mais dans les faits ça ne traduit en rien leurs valeurs. C'est là le grand drame du pays, poursuit le député de Mercier: si le clergé islamique n'avait pas bloqué l'émergence de la démocratie au plan politique, la foi aurait été aussi vivante qu'ouverte, entraînant une réforme majeure de la vision religieuse chez les musulmans. «Le monde aurait été différent puisque l'Iran était un peu le foyer de réflexion, de remise en question et d'innovation de l'islam. Quand le clergé a pris le monopole du pouvoir, tous ces espoirs ont été gâchés.»
NOUVEAU DÉPART
C'est en 1971 que ses parents émigrent au Québec, avec leurs deux gamins de sept et dix ans. Ils laissent, comme une promesse de retour, leur bébé fille aux grands-parents. «Nous ne devions pas être partis plus de deux ou trois ans maximum. Trente-neuf ans plus tard, nous sommes toujours là.» Dès son arrivée, Amir est inscrit à l'école publique qui a très bonne réputation à cette époque. «On sentait les institutions académiques investies d'une mission, les dirigeants politiques y croyaient et investissaient en elles. Ce n'est hélas plus le cas aujourd'hui.»
Sur les bancs d'école, Amir est un garçon timide, studieux et sage. Mais ça bouillonne en dedans. Autour de quatorze ans, pour venir en aide aux étudiants dépaysés de toutes origines, il fonde le premier «comité immigrant» dans les écoles du Québec. Il brille tant par ses notes que par ses implications sociales. Amir a de qui retenir: il a vu ses parents prôner la liberté et s'impliquer contre la dictature en Iran. Malgré un fort penchant pour la poésie et la philo, il se lance en physique à l'Université de Montréal, puis à McGill, tout en baignant dans les questions politiques qui l'animent.
Il consacre beaucoup de temps aux groupes qui luttent contre la montée de l'intégrisme en Iran, comme le Centre culturel et communautaire des Iraniens venant en aide aux réfugiés. C'est là qu'il rencontre sa future épouse. À la fin des années 70, Amir sort de l'adolescence alors que l'Iran est marqué par un bouleversement des plus excitants: «Il y a une mobilisation de masse inouïe, tous les rêves sont permis. On croit renverser la dictature et instaurer une société libre et juste.» La jeunesse du pays est traversée par des courants de gauche, soit marxiste soit musulmane socialisante, un peu à l'instar de la théologie de libération du monde chrétien. Cet enthousiasme le marque à jamais. Mais un doute sur son choix de carrière le tenaille.
VIRAGE
Plus Amir avance dans son domaine de recherche en sciences, plus il en découvre les contraintes. «Je me sens loin de mes aptitudes naturelles pour les causes sociales. La recherche nécessite une bulle, un dévouement qui brime ma liberté d'action.» Animé par un désir ardent d'aider autrui, Amir se laisse inspirer par de puissants modèles politiques, diplômés en médecine: du Dr Allende au Dr Guevara, en passant par Normand Béthune et quelques Iraniens notoires.
Contrairement à certains chercheurs, un médecin n'a pas à souscrire à l'opinion de ses patrons ni à promettre loyauté envers l'entreprise qui l'engage. «Je me suis retrouvé dans la situation cocasse de préparer mon mémoire de maîtrise en physique en 1985, en même temps que de retourner au cégep pour y suivre des cours de biologie et de chimie, préalables à mon entrée en médecine», confie-t-il au bulletin de l'Association des médecins de langue française du Canada.
Voilà un type qui n'a pas peur de l'effort. «J'ai étudié la médecine durant six ans en me disant qu'en temps opportun, je pourrais m'impliquer par rapport à l'Iran ou par rapport au Québec.» Ses opinions démuselées et étant lui-même à l'aise financièrement, il embrasse la carrière de médecin lui servant de levier pour certaines causes. «Je n'aurais pu cofonder un nouveau parti de gauche au Québec, si j'étais devenu chercheur en physique.» Encore fallait-il libérer l'agenda.
FAMILLE TRICOTÉE SERRÉE
De tout temps, chez les Khadir, la famille est sacrée. Amir marie Nima Machouf en 1988. Le couple emménage dans le sous-sol des parents de Nima, puis à quelques pâtés de maisons des Khadir. «Ma soeur est déménagée tout proche aussi. Enfin, en 2002, nous sommes redevenus voisins de mes beaux parents. C'est ainsi que mes trois filles ont eu protection, affection, soutien et autorité familiale en permanence. » De toute évidence, des leçons de vie aussi, riches de leurs origines.
Les grands-parents viennent vivre avec eux, en diverses occasions et pour de longues périodes. «Mon grand-père maternel a passé douze ans avec nous avant de retourner au pays, et après le décès de celui-ci, grand-mère est revenue parmi nous.» Elle y est encore et vit chez la soeur d'Amir. Même chose du côté paternel où l'aïeule a vécu dix ans ici avant de retourner auprès de son mari. «Sans ces liens solides, je ne ferais sûrement pas de politique en plus de ma carrière de médecin. La famille éla rgie m'a permis ce rêve. » Aujourd'hui âgées de 19, 17 et 9 ans, les filles d'Amir et de Nina ont, elles aussi, la fibre sociale bien développée.
UN FANTASME MOTEUR
À ceux qui se demandent comment il est possible de maintenir un semblant de vie de famille, quand on est médecin en microbiologie-infectiologie et député, Amir se fait rassurant. Il ne pratique plus la médecine qu'une demi-journée aux deux semaines pour ne pas perdre la main. Son temps libéré sert maintenant son comté et Québec solidaire. «J'avoue que le métier de député dans une équipe réduite comme la nôtre, c'est dur pour le corps. Mais c'est aussi gratifiant qu'exigeant. » Contrairement à ceux qui clament que la politique est ingrate, Amir se dit rempli de gratitude. «Tous les jours, je reçois des marques d'affection, de sympathie, et d'admiration pour le travail de Québec solidaire. Ça calme la fatigue.»
Démarrer un parti relève d'un travail colossal et gravir les échelons un à un prend du temps. Pourquoi alors ne pas avoir joint la gauche existante? «Parce que ça en valait la peine. Même si beaucoup de gens en politique sont animés des meilleures intentions, dans une vieille équipe, il y a beaucoup d'influences.» Au moment de l'entrevue, la commission Bastarache bat son plein et le lobby autour des gaz de schiste est mis au jour. Dans de telles conditions, les gens du parti au pouvoir n'ont sûrement pas les coudées franches. «Je n'ai pas sacrifié le temps en famille ni mis ma profession de côté pour me retrouver menotté par des impératifs autres que purement démocratiques.»
En travaillant au programme de Québec solidaire axé sur la famille, la justice sociale, la souveraineté et l'écologie, Amir est sûr d'avoir pris le chemin le plus court. Il a comme ambition (ou fantasme, précise-t-il) de céder sa place après deux mandats. À ce moment-là, le succès et la notoriété grandissante de son parti lui assureront une relève avec, espère-t-il, de cinq à cinquante députés élus. Utopiste? Peut-être, mais diablement travaillant. «On espère renouveler les pratiques et la culture politique en montrant que notre parti ne tient pas qu'à des figures connues comme Françoise David ou moi. Mais aussi beaucoup à la passion des militants.» Une passion qui l'anime depuis des lunes.
FORTEMENT ENGAGÉ
À peine a-t-il son diplôme de médecine en poche qu'il devient membre de la Fédération des médecins résidents du Québec (FMRQ); il s'implique au sein de Médecins du monde et de la Coalition des médecins pour la justice sociale. Défenseur du développement durable, il assure la présidence du conseil d'administration de Solidarité, Union, Coopération (SUCO) qui oeuvre dans les pays du Sud. SUCO soutient essentiellement des projets dans le respect des compétences locales et de l'environnement. Militant pour la paix sur plusieurs fronts, il rencontre Françoise David et la convainc de participer à une mission humanitaire de paix en 2000. «Le mouvement anti-guerre obtient alors la faveur populaire et mobilise les syndicats. Je pense que sa force a donné à Jean Chrétien le courage de dire non à Bush.»
L'implication coule dans ses veines malgré son poste de médecin spécialiste en microbiologie médicale et maladies infectieuses au Centre hospitalier Pierre- Le Gardeur. «C'est comme ça que j'ai été élevé. Mes parents se sont toujours intéressés à la chose publique. Venant d'un pays où on en manque, ils nous ont montré combien la démocratie est précieuse. Qu'elle ne doit pas être gaspillée et qu'elle mérite l'investissement de nos énergies.» Pour lui, la vie est plus palpitante quand on y attache une cause à laquelle on croit. «Quand on se démène avec d'autres, autour d'un projet collectif, on sort de la nausée existentielle qui peut nous happer. Si on ne regarde le monde que sous l'angle des rapports de force, de la nature dont on abuse, de la somme de toutes les injustices, forcément, on déprime.»
POUR LA LUMIÈRE
Qu'il y ait un Dieu ou pas, l'homme peut se donner un dessein supérieur, un projet qui le rattache à quelque chose de transcendant pour l'humanité. «De là, il projette une lumière moins fataliste sur le destin du monde. Donc, s'impliquer – du moins un peu –, que ce soit socialement ou politiquement, m'apparaît nécessaire à l'hygiène existentielle. Sinon on tombe dans la consommation brute, qui nous condamne à une existence matérielle qui n'a pas de sens.»
Maintenant que le système capitaliste fait face aux crises économique et écologique, le député au coeur de poète rallie de plus en plus de gens. «Comment se laisser gagner par l'insouciance et laisser les instruments démocratiques au service des intérêts financiers des riches et puissants, demande-t-il? Ça me semble une voie sans issue. Pour paraphraser Richard Desjardins, qui présentait le mémoire d'Action boréale à la commission parlementaire: c'est là que notre "démocritude" est arrivée.»
Pas étonnant que plusieurs électeurs craquent pour ce politicien qui, au moment de prêter serment, soutient: «J'estime que mon devoir de député et mon allégeance ultime sont mieux résumés par les mots du député-poète Gérald Godin, qui quelque temps après avoir été élu en 1976, a rédigé ce poème sous forme de serment que voici:
"T'en souviens-tu Godin,
Asteure que t'es député, […]
Des mal pris qui sont sur le bien-être,
Celui qui couche dans la neige,
Ceux qui ont deux jobs
Pour arriver à se bûcher une paie comme du monde.
T'en souviens-tu Godin,
Qu'il faut rêver aujourd'hui
Pour savoir ce qu'on fera demain."
Voilà le serment que je fais devant mes amis, devant ma famille, devant Québec solidaire, pour le peuple du Québec, serment d'allégeance pour le servir, comme l'exige donc, la juste représentation du peuple du Québec au parlement québécois.» Un poète est un monde enfermé dans un homme écrivait Victor Hugo. Mon Dieu, qu'est ce que ça donnera si on libère le monde d'Amir? |