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La Villeneuve par Marc Lemire
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Société
La Villeneuve |
Des émeutes ont secoué la ville de Grenoble, en France, au mois de juillet 2010. On imagine mal une ville des Alpes aux prises avec des troubles sociaux. Le paysage est grandiose et la nature humaine, peut-on l'espérer, en paix avec elle-même. Et pourtant, ce sont des choses qui arrivent. Le paysage n'y peut rien.
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| Le quartier de La Villeneuve, à Grenoble. |
Il fallait seulement, semble-t-il, qu'un jeune braqueur meure sous les balles de la police pour que s'enflamme le quartier. Permettez que je ne m'attarde pas sur cet événement, qui n'est pas sans rappeler la mort de Freddy Villanueva à Montréal-Nord, ainsi que les émeutes qui ont suivi. Les événements de Grenoble ont permis d'attirer l'attention sur un quartier où les affrontements entre policiers et émeutiers ont eu lieu: La Villeneuve.
UNE HISTOIRE À RACONTER
Pensé dans les années 1960 et habité à partir de 1972, La Villeneuve est un ensemble de logements construits autour d'un immense parc, tacheté de collines et d'arbres. Plus de 11 000 personnes y vivent. La moitié d'entre elles bénéficient d'un logement social. On y retrouve des écoles et les divers équipements municipaux. Des restaurants, un théâtre, des amphithéâtres, des clubs sportifs. Un marché sous les halles a lieu tous les jours. Quand on regarde la carte de La Villeneuve, on constate que ce quartier a bénéficié d'une réflexion de pointe en matière d'urbanisme; il ne faut certainement pas chercher dans le bâti la cause du malaise qui a dégénéré en émeute. Nous sommes donc loin du ghetto délabré d'où les services, publics et privés, se sont progressivement retirés.
MIXITÉ SOCIALE
Mais le trait de génie, c'est d'avoir réussi à y attirer des familles de classe moyenne, qui ont pris en charge l'animation sociale du quartier. En effet, l'administration de Grenoble a fait preuve, dès la naissance de La Villeneuve, d'un fort parti pris en faveur de la mixité sociale.
De ce fait, le mouvement associatif est fort et diversifié: Confédération syndicale des familles (soutien aux parents, soutien scolaire, formation des parents délégués d'école, problème de logement social, cours de francisation pour les femmes), Union des quartiers, Association des habitants de tel bâtiment, Comité des fêtes, etc. Le milieu n'est pas inerte devant les défis que pose la cohabitation de populations d'origines diverses dont un fort pourcentage n'a pas toujours été gâté par la vie.
Entre 1983 et 1995, la nouvelle administration de Grenoble a sabré le principe de mixité sociale et s'est mise à prioriser l'établissement de populations en difficulté à La Villeneuve. Insidieusement, on a étiqueté La Villeneuve de quartier à problème. L'équilibre fragile a dès lors basculé et l'effet d'entraînement des classes moyennes semble avoir décru avec leur poids démographique. Rajoutez un taux de chômage problématique ainsi qu'un soupçon de repli communautariste: les conditions étaient réunies pour l'explosion. Ne restait que le prétexte.
Je n'ai jamais mis les pieds à La Villeneuve, mais ce que j'ai pu en lire converge vers cette conclusion: c'est le dynamisme d'une population qui lui assure sa vitalité, pas son patrimoine architectural ou la qualité de ses infrastructures ou la proximité des services publics. Et ce dynamisme ne peut pas faire l'économie de la mixité. La mixité présente le double avantage de favoriser le brassage des idées et des façons de faire ainsi que d'éviter la création de ghettos économiques (basés sur le revenu) ou identitaires (basés sur la religion ou l'appartenance à une ethnie).
EFFORT DE PLANIFICATION
Il faut se garder d'assimiler la mixité à l'embourgeoisement de quartiers durs. Il s'agit, selon moi, de deux choses distinctes. L'embourgeoisement obéit à une logique économique. Imaginez un type qui sort de la faculté de médecine dentaire; sa femme, de la faculté de droit. Ils n'ont aucun goût pour la banlieue. Pour une bouchée de pain ou deux, ils achètent un condo dans un nouveau développement de Ho-Ma, construit sur les ruines d'une usine. Le promoteur offre un «produit », le consommateur l'achète. Rien de scandaleux là-dedans, c'est l'économie capitaliste dans sa plus simple expression: il y a le promoteur qui offre, il y a une myriade d'acheteurs individuels. Bien qu'ils soient nombreux, les consommateurs sont isolés les uns des autres. La mixité sociale semble être autre chose, qui s'approche de ce que nous appelons le communautaire (qui n'est pas le communautarisme: processus par lequel un groupe ethnique se replie sur ses propres réseaux).
La mixité, c'est du monde d'origines (et de conditions) diverses qui se parle. Plutôt que de laisser les lois du marché gérer le développement d'un quartier, ce groupe jette un regard global sur les besoins du quartier, sa composition, ses défis, etc. Et c'est dans ce regard qu'il enracine ses actions, que ce soit dans le domaine de la sécurité alimentaire, de la puériculture, de la santé mentale, de l'urbanisme, etc. Il y a donc un effort collectif de planification ainsi qu'une volonté claire de reléguer la logique économique capitaliste au second plan. De la remettre à sa place, oserais-je dire.
Il y a beaucoup à apprendre des événements de La Villeneuve. Au moment où j'écris ces lignes, le gouvernement français semble surtout préoccupé de poser des gestes d'éclat dans le domaine de la sécurité publique, avec des arrières-pensées électoralistes. La formule n'est pas neuve: le gouvernement Bush en a abusé au lendemain du 11 septembre 2001. Peut-être apprendrons-nous quelque chose des événements de Montréal-Nord; non pas de la mort de Freddy Villanueva, mais de la réaction de la population. Pour les gens raisonnables, les événements sont encore les meilleurs professeurs.
CES BÉBÉS QU'ON NE PREND PLUS
Changement de sujet. On ne touche plus aux bébés. En tout cas, ça ne semble plus nécessaire. L'industrie du plastique offre toutes sortes de produits pour remplacer les parents: siège-coquille, parc, siège animé, etc. La dernière trouvaille, peutêtre la plus sinistre: un toutou qui émet un bruit de battement cardiaque. Pour rassurer le nourrisson, qui y retrouve un peu l'ambiance intra-utérine. À défaut de s'endormir dans les bras de ses parents…
Il n'y a pas si longtemps, quand de jeunes parents arrivaient en visite avec le bébé, les hôtes se relayaient pour prendre l'enfant, pour permettre aux parents d'ôter leurs bottes et manteaux. Maintenant, les parents en visite franchissent la porte en tenant le siège-coquille dans lequel se trouve le bébé. Personne ne prend l'enfant. Il existe même des siègescoquilles pourvus d'un toit-couverture, qui tient l'enfant au chaud, mais qui le dérobe à la vue.
On enferme un enfant dans un parc alors qu'on pourrait le laisser marcher à quatre pattes. «C'est pour sa sécurité ». La sécurité, je ne suis pas contre. Mais où est le danger? Aussi, je vois trop d'enfants de 2 ou 3 ans, parfois 4 ans, dans des poussettes. On ne les laisse pas marcher, sans doute que ça retardait trop papa ou maman.
On dirait que les enfants dérangent. On en veut, mais ça ne doit pas trop nous accaparer. Et je ne dirai rien, car je suis conciliant, des enfants placés en garderie dès l'âge d'un an, parfois moins.
Je ne suis pas pédiatre, mais j'ai lu deux ou trois trucs sur l'importance du contact physique dans l'éducation de l'enfant. Sur le développement de l'autonomie à travers ses déplacements, même brefs et limités. Sur l'importance de la chute sur les fesses. Résumons: l'éducation s'enracine dans le corps. Peut-être l'avons-nous bêtement oublié. Dans 50 ans, on rira peut-être de ces gadgets contre nature. Entre temps, une génération d'enfant aura servi de cobaye à l'industrie du plastique. |