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Le bleu de La Nouvelle-Orléans  par Jacinthe Lafrance

Reportage
Le bleu de La Nouvelle-Orléans

Repeindre un revêtement extérieur de vinyle, du «clabord» (clapboard) comme on l'appelle communément. L'idée m'apparaissait à la limite du saugrenu, à première vue. Sûr que le bleu vibrant qu'on doit y étendre tranchera avec le beige terne du duplex, mais est-ce bien utile?… Je ne comprends le but de l'opération que lorsque je remarque enfin l'inscription sur le mur extérieur, à côté de la porte d'entrée, comme un langage codé: 10/3 No pet inside. Cette marque indélébile, laissée à l'aide d'une cannette de peinture à vaporiser orange, aujourd'hui délavée, n'est pas l'oeuvre de graffiteurs, mais celle des autorités qui ont sillonné les rues de La Nouvelle-Orléans au lendemain de l'ouragan Katrina, survenu à la fin d'août 2005. Cette inscription laisse aussi entrevoir que toutes les cicatrices ne sont pas guéries, cinq ans plus tard.

La maison de la rue Bruxelles que nous nous apprêtons à repeindre a été visitée le 3 octobre, plus d'un mois après la catastrophe. Heureusement, l'escouade en poste n'y a trouvé aucun cadavre ni survivant en détresse à secourir: leur nombre y aurait été inscrit sur le mur, au bas d'un grand X qu'arborent encore tant d'habitations. L'occupante nous explique qu'elle et son mari ont suivi l'ordre d'évacuation, puisque ce dernier se relevait tout juste d'une chirurgie cardiaque. C'est ce qui les a sauvés. Mais la maison, elle, en a pris un coup: les rafales ont emporté le toit, et la pluie a ensuite endommagé tout l'intérieur.

OPÉRATION HELPING HANDS

Les deux familles qui habitaient le duplex, la sienne et celle de son frère, se sont réfugiées dans d'autres régions du Sud des États-Unis et y sont restés durant quelques années, comme beaucoup d'autres déplacés de Katrina. Ici, c'est l'opération Helping Hands, menée par Catholic Charities, un organisme de l'archidiocèse de La Nouvelle-Orléans, qui a rendu la maison de nouveau habitable. On a commencé par refaire la toiture et remplacer les fenêtres, nettoyer le dégât d'eau en démolissant tout de l'intérieur, ne laissant que la structure à rénover. Ce jour-là, en juin 2010, nous allons donner une touche de couleur à ce foyer et enfin faire disparaître les cicatrices orange laissées à la vue des passants. Nous sommes une quinzaine de participants, répartis sur deux sites; cette possibilité de bénévolat a été intégrée au programme du congrès de la Catholic Press Association qui vient alors de se terminer à La Nouvelle-Orléans.

En cinq ans, l'opération Helping Hands a ainsi permis de débarrasser près de 2000 maisons de leurs débris, d'en reconstruire 180 et d'en repeindre environ le double. Le tout à l'aide de plus de 25 000 bénévoles qui offrent leur temps et leur énergie à la population éprouvée. Sous le chapeau du Greater New Orleans Disaster Recovery Partnership, près d'une centaine d'organismes – confessionnels et laïques – s'unissent ainsi, non seulement pour travailler à la reconstruction de la région, mais aussi pour répondre aux besoins de la population. Ces organisations travaillent notamment dans les domaines de la santé communautaire, de l'éducation et assurent même un soutien en santé mentale. Certains estiment qu'il faudra encore cinq ans à la région pour effacer les traces des dégâts matériels laissées par Katrina. Pour ce qui est des marques gravées dans la psyché collective de la population, personne n'ose avancer d'estimations.

Sarah Bennett est une jeune étudiante d'université, originaire du nord-est des États-Unis. C'est son deuxième séjour de volontourisme à La Nouvelle-Orléans et elle y restera cette fois six semaines. Elle encadre notre petit groupe de bénévoles avec le sourire, nous racontant volontiers les histoires touchantes de résidants qu'elle a rencontrés: ceux qui ont été escroqués par des entrepreneurs en construction sans scrupules à qui ils avaient confiés leurs économies, ou cette vieille dame qui a été rescapée sur le toit de sa maison par son petit-fils. Ces histoires sont typiques des drames qui ont secoué La Nouvelle- Orléans. On sent – c'est quasi-palpable – que ces gens ont vécu un traumatisme collectif qui alimente encore la colère et le ressentiment à l'endroit des gouvernements responsables de la prise en charge de ce désastre, à tous les niveaux.

COLÈRE ET TRISTESSE

L'homme qui conduit l'autobus, lors du tour guidé qu'a emprunté Debbie Hawco, ma compagne de voyage, fait partie de ces personnes en colère. Il en veut à la Federal Emergency Management Administration (FEMA) ainsi qu'aux forces de l'ordre qui n'ont pas su gérer la crise – particulièrement lorsque le refuge organisé au Skydome est devenu le théâtre de débordements de violence. Il en veut aux ingénieurs qui avaient conçu la digue maudite – celle qui, cédant sous la pression, a causé l'inondation et plus de dommages que l'ouragan lui-même – et à ceux qui l'ont reconstruite car, croit-il, la nouvelle digue ne tiendrait pas mieux que la précédente dans les mêmes circonstances. Il en veut au cabinet maire de l'époque, Ray Nagin, – mais peut-être, espère-t-il, que le nouveau maire, tout juste élu, saura faire mieux? Il se fait très critique de certains programmes de reconstruction, comme celui de l'acteur Brad Pitt qui, selon lui, ne tiennent pas compte des besoins des sinistrés.

Le Village des musiciens, un programme de reconstruction apprécié

Cinq ans, et il ne décolère toujours pas. Si ce guide touristique a quelques bons mots, ce sera pour le Village des musiciens (parrainé par Harry Connick Jr et Branford Marsalis) qui permet à des piliers de la scène musicale de La Nouvelle-Orléans d'avoir un logement décent sans devoir prendre un second emploi en plus de la musique qu'ils font le plus souvent la nuit. Pour d'autres c'est la tristesse et parfois le découragement qui l'emporte. Le jour où Franck Brigtsen participait à une table-ronde de chefs réputés de La Nouvelle-Orléans, au bénéfice de quelques dizaines de journalistes catholiques réunis en congrès, le pétrole s'écoulait au large des côtes de la Louisiane depuis 43 jours. En direct sur toutes les chaînes de télévision, la menace environnementale était à son paroxysme. Lui qui a remis son entreprise sur pied en 2005, avec pour devise Reconstruire La Nouvelle-Orléans, un plat à la fois, connaît bien la détermination qu'il faut pour surmonter une telle catastrophe. «Nous sommes faits forts et très passionnés, et personne n'a l'intention de baisser les bras», disait-il alors. Mais, quelques jours plus tôt, en écoutant le bulletin de nouvelles de fin de soirée avec sa femme, une vague de tristesse l'a assailli lorsque Marna a laissé tomber: «Je suis fatigué d'être résiliente». En racontant cela, John Brigtsen a les larmes aux yeux. «N'empêche, dit-il: nous gardons la foi et essayons de nous entraider». C'est pour cette raison qu'il continue de témoigner et d'assurer la pérennité de la culture culinaire typique à La Nouvelle-Orléans, notamment en l'enseignant. «Tous les Néo-Orléanais sont un peu devenus moralisateurs après Katrina. Mais si nous aimons cette région, nous devons nous battre, dit-il, pour la protéger.»

DES HORIZONS D'AVENIR

On fait disparaître les cicatrices orange sur la maison.

Au dernier soir de notre séjour, mon amie Debbie et moi sommes de plus en plus conscientes de la blessure profonde qui saigne toujours le coeur des habitants de cette ville. Dans le célèbre Quartier Français qui vibre aux accents du jazz et du blues, il y a un fond de mélancolie propre à inspirer l'âme des musiciens et des artistes. Dans une pizzeria du coin, Valerie Knesel, la jeune serveuse de 27 ans engage la conversation, car la place est assez tranquille à cette heure.

Quand on lui demande de nous raconter son histoire à elle, elle commencera par dire que sa grand-mère n'a pas tenu le coup. C'est la personne la plus chère qui lui a été ravie. «Les gens ont souffert d'une dépression de masse», dit-elle. Mais ils se sont aussi retroussé les manches. Après le grand nettoyage, les commerces ont rouvert leurs portes. Pas tous, bien sûr, car certains entrepreneurs établis ont rapidement fait le calcul: tout reconstruire ne leur serait pas rentable. Ainsi, bien des entreprises ont soit fermé, soit changé de main. C'est ce qui lui a permis de démarrer sa petite affaire avec une associée. Magazine Metals est une galerie-boutique de bijoux et autres oeuvres d'artisans qui travaillent le métal ayant pignon sur rue dans Magazine Street, la rue des arts. Pour Valerie Knesel, les lendemains de Katrina ont certes été douloureux, mais ils ont aussi été une véritable occasion pour les jeunes de prendre leur place dans une ville historique où, soudain, des horizons d'avenir se sont ouverts.

En quittant la Nouvelle-Orléans, je sens que je touche à peine ce qui fait l'essence de cette ville. L'histoire des gens qui l'habitent et dont la culture n'est pas si différente de la nôtre, tributaire d'un héritage français, cajun, irlandais, italien, allemand, antillais, vietnamien, et j'en passe, domine le paysage, sur fond d'une mémoire plusieurs fois centenaire. Nous avons peint une maison en bleu, ça nous a pris une petite journée. Il reste des cicatrices à panser, ça prendra un peu plus de temps c'est certain. Mais le temps, ici, a un rythme bien spécial. 1, 2, 3, 4-1,…