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Ferveur et Grande Noirceur par Louis Lesage
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Médias
Ferveur et Grande Noirceur |
«Je reviens d'un pays fascinant, celui de la complexité humaine. J'y ai vécu cinq ans, remontant patiemment le temps pour trouver une réponse à la question que je me posais depuis longtemps: comment le Québec de la Révolution tranquille a-t-il pu accéder – comme par magie – à la modernité après avoir vécu pendant plus d'un siècle sous l'emprise étouffante de l'Église catholique et de son armée de robes noires, les communautés religieuses?»
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Ces lignes lues récemment dans La Presse sont de Claude Gravel, un journaliste de carrière qui vient de publier un ouvrage très vivant sur La vie dans les communautés religieuses – L'âge de ferveur, 1840-1960. Claude Gravel a été directeur de l'information et éditorialiste à La Presse, éditeur adjoint au Soleil, rédacteur en chef de la revue Force et, finalement, chef de pupitre à Radio-Canada. Sur le terrain, Claude a couvert la colline parlementaire d'Ottawa et, tout au cours de sa carrière, a été un témoin direct de grands événements nationaux et internationaux. J'insiste, car voilà une personne très attentive à l'histoire récente du Québec et du monde et qui ne s'était jamais véritablement intéressé à la vie de l'Église québécoise. Et le voilà pourtant qui trace, dans un livre-album, une fresque sommaire, mais dynamique de l'histoire de plus de vingt communautés religieuses de femmes et d'hommes.
SUR LE TERRAIN
Son livre accessible à tous, assorti de près de trois cents photos et illustrations d'époque, relève de l'histoire, de la chronique, de l'analyse sociale, du journalisme de terrain, voire parfois du roman. Par exemple, on vit une journée avec soeur Marie de l'Enfant Jésus: «À sept heures trente précises, elle déposa une boulette de papier journal dans le poêle de sa classe, ajouta deux éclats de cèdre, y glissa une bûche d'érable bien sèche, fit craquer une allumette de bois.» Et on l'épie d'heure en heure. On pourra suivre aussi Marie-Aveline Bengle, soeur de la Congrégation de Notre-Dame, qui s'est battue parfois contre les évêques et les politiciens pour que les jeunes canadiennesfrançaises aient accès à l'Université; on connaîtra brièvement Cléophée Têtu, soeur de la Providence, une des pionnières des soins prodiguées aux malades mentaux. On est témoin des doléances d'un brave frère du Sacré-Coeur venant de France qui trouve pénible la vie en terre canadienne. On en apprend sur les communautés missionnaires où femmes et hommes du pays ont souvent connu des conditions pénibles d'incarcération en Chine ou ailleurs. On y lira aussi quelques pages sur l'implantation difficile des premières communautés monastiques, dont les carmélites provenant aussi de la mère patrie. Le journaliste nous amène même dans les rituels du bain où il fallait «se laver sans péché» et il décrit avec finesse les variétés et les fantaisies de tous ces costumes religieux avec leurs «guimpes, cols, bandeaux, rabats et cornettes».
C'est un portrait global à partir d'un échantillonnage varié des communautés religieuses, des enseignants ou enseignantes aux hospitalières, des moines et des moniales aux missionnaires, des urbaines aux campagnardes. C'est un regard qui ne correspond pas du tout aux clichés habituels de la culture savante ou de la culture populaire et qui démontre la lucidité et la ferveur de ces hommes et de ces femmes qui ont bâti le système d'éducation et celui des soins hospitaliers. Et tout ça se vit dans cette période qualifiée de Grande Noirceur. «Or, nous dit Gravel, quand on fouille un peu, on se rend compte que les communautés religieuses ont réalisé beaucoup de choses progressistes pendant cette fameuse Grande Noirceur.»
UNE PERCEPTION INJUSTE
Il faudra probablement plus que quelques livres et attendre plusieurs années pour corriger la perception fort injuste de la société québécoise devant ce qu'elle doit à ces milliers de femmes et d'hommes qui ont préparé la Révolution tranquille et le Québec moderne. Souvent retirées dans leur infirmerie, la plupart des communautés dont les moyennes d'âge des membres dépassent les quatre-vingts ans auront sans doute disparu quand la reconnaissance deviendra de notoriété publique. Mais comment définir le rôle et la responsabilité des médias dans ces grandes distorsions, dans cette ignorance du passé et de l'héritage religieux en général? Et Claude Gravel de répondre: «Moi qui ai dirigé deux grandes rédactions, celle de La Presse et du quotidien Le Soleil de Québec dans les années 1980 et 1990, j'accepte une part de responsabilité dans ce constat. La religion, pensions-nous, ça n'était plus important. Résultat: les médias prennent aujourd'hui des épiphénomènes comme le port du niqab chez certaines femmes musulmanes ou la pédophilie chez des religieux catholiques comme représentatifs de ces religions. Les médias sont incapables de situer ce qui est le lot d'une infime minorité dans un ensemble de croyances ou de comportements plus large.» |