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Damien Robitaille • L'homme sans étiquette par
Jacinthe Lafrance
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Rencontre
Damien Robitaille |
Percer le mystère «Damien Robitaille» n'est pas une mince affaire. Aucune étiquette ne semble coller à la peau de ce musicien d'origine ontarienne, «born again» francophone, né de père franco-catholique et dont la mère est aujourd'hui pasteure de l'Église de la fraternité chrétienne (Covenant Community Church) à Penetanguishene. «Inclassable» est en fait l'épithète qu'on attribue le plus souvent à l'auteur-compositeur-interprète qui persiste à rouler sa bosse librement, sans se confondre dans les grandes catégories de l'industrie musicale.
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«Tout ce que j'écris, c'est tout rattaché à moi, à mon coeur, à mon âme.»
Damien Robitaille |
Ce petit côté insaisissable a peutêtre fait de Damien Robitaille «le grand perdant de la soirée», au plus récent gala de l'ADISQ (dixit Sylvain Cormier, Le Devoir). Alors qu'il partait en tête sur la piste avec huit nominations, le chanteur a dû se contenter de son premier Félix remis à l'autre gala, celui de «scripteur de l'année» pour son spectacle en tournée. Mais peu importe si la catégorie d'«album folk contemporain» ne lui sied pas parfaitement, si ses influences métissées donnent lieu à une «musique groovy, aux accents funk, rocksteady, pop et soul, avec un petit côté rétro-kitsch 70's chic et chaud», comme l'indique l'Association (franco-ontarienne) des professionnels de la chanson et de la musique, l'artiste y gagne en liberté.
Le fait de ne pas être catalogué comporte certains avantages: «Je peux aller où je veux, je peux faire ce que je veux et je pense qu'il y a bien du monde qui aimerait ça être dans mes souliers» se réjouit-il. D'ailleurs, il ne se prive pas d'en profiter pour faire des allers-retours entre ballades sentimentales et humour à saveur biblique… ou faunique! Ainsi, des titres tels Jésus nous a dit et Y a-t-il quelqu'un?, Le Porc-épic, Astronaute et On est né nu révèlent-ils une personnalité aux multiples facettes.
CREUSER SON SILLON
Multi-instrumentiste de formation classique, Damien Robitaille a découvert le plaisir de chanter en français vers l'âge de 18 ans, au gré de divers concours et festivals, et sous les encouragements d'un enseignant de musique qui croyait en son talent. Mais ses influences musicales sont ancrées dans la musique populaire anglophone: des Beatles aux artistes Motown en passant par David Bowie, Frank Sinatra et les Beach Boys. Une musique qui n'est pourtant pas de son époque – il n'a pas trente ans! – mais qu'un oncle l'a aidé à découvrir sur cassettes. En peu de temps, le Jell-O a pris dans cet esprit créatif. Fort d'une bourse remportée au concours Ontario Pop en 2003, il quitte le petit village de Lafontaine, sur les rives de la baie Georgienne, pour creuser son propre sillon dans l'univers de la chanson francophone.
Damien Robitaille passe d'abord par Granby – où il fait l'École nationale de la chanson puis le festival – avant de s'installer à Montréal. Une transition qui n'a pas été facile. «J'ai été élevé vraiment dans un champ, pas de voisins proches, très isolé, très tout seul, les étoiles, le lac, la petite rivière,…» C'est là que sont ses racines, là encore où se situe la majorité des rêves qu'il fait la nuit. Arraché à ce milieu, la ville lui fait peur. Même les gens effraient un peu ce porcépic aujourd'hui apprivoisé, mais à la timidité encore indomptée. «Ça m'a pris du temps à m'adapter. C'est pour ça que j'ai tellement écrit», raconte-t-il. Des chansons comme L'Ermite dans la ville, Mètres de mon être et Homme autonome portent la marque de cette étape de vie qui foisonne d'expériences nouvelles.
L'EFFET BOULE DE NEIGE
Deux albums plus tard – L'homme qui me ressemble et Homme autonome – il a su rallier des hommes et des femmes sur plusieurs générations et de toutes les origines. Un public conquis par une sorte de murmure souterrain où les éloges sont discrets mais sincères. «J'adore ça! dit-il. C'est une fierté pour moi qu'il y ait cette diversité-là». S'il n'a pas besoin de s'identifier à un auditoire bien campé, c'est que ses chansons s'adressent avant tout «à [son] coeur», lance-t-il avec un petit sourire qui oscille entre candeur et autodérision, deux attitudes qu'il manie à merveille sur scène. «Si moi je peux respecter ce que je fais, tout en travaillant fort, je vais rejoindre beaucoup de gens».
Car la carrière de Damien Robitaille n'est pas de celles qui bénéficient des grandes rampes de lancement à la Productions J. La sienne mise plutôt sur l'effet boule de neige d'une «montée graduelle » qu'il mime d'un geste de la main, comme une pente douce. L'artiste jouit cependant d'une excellente critique et d'une diffusion soutenue à Radio-Canada depuis le lancement de son premier album en 2006, ainsi qu'à Musimax où ses clips à saveur rétro-kitsch ont la cote. Quant à la tournée Homme autonome, elle recueille la faveur partout où elle passe depuis son lancement au Club Soda le 18 novembre 2009. Pourtant, parlez-en autour de vous et la réaction est souvent la même: «Damien Robitaille, connais pas!» Il en fait des blagues sur scène en introduisant la chanson Mon nom, qui porte sur le thème de la quête d'identité, prétendant avoir fait carrière précédemment, sous le nom de Billy Bijou… Un gag qui révèle le cabotin au grand jour. Mais quel être sensible peut bien se cacher timidement derrière cette façade de crooner?
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«Toujours il faut que je sois honnête d'abord envers moi-même et envers les gens autour de moi.»
Damien Robitaille |
MIS AU DÉFI
Pour découvrir son vrai visage, il n'y a qu'à écouter les chansons de Damien Robitaille car, assure-t-il, «tout ce que j'écris, c'est tout rattaché à moi, à mon coeur, à mon âme». Alors, Le Porc-épic ? «Il y a des métaphores, c'est sûr, mais il reste que le porc-épic, c'est vrai. […] Je décrivais vraiment le gars qui se protège, qui ne veut pas montrer ses émotions. Depuis ce temps-là, je me suis ouvert un peu plus…» Mais il fut une époque, admet-il, où il tendait à dresser ses aiguilles et à refouler ses sentiments devant les situations problématiques.
Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts, en effet, depuis le temps où le petit gars de Lafontaine se présentait à La Fureur avec sa guitare, en jeans et en t-shirt, imberbe et cheveux longs aux épaules. Il a découvert le sens «du goût du style» dont il fait l'apologie dans la chanson On est né nu en se référant à Adam qui a vu sa nudité, et qui s'est habillé… Mais la transformation du chanteur n'a pas été qu'esthétique. «On dirait que j'ai vécu 20 ans en 7 ans», remarque-t-il. Dans des situations qui le mettent sans cesse au défi.
Apprivoiser la scène, la ville, le milieu culturel et médiatique, la vie en tournée dans tous les recoins de la francophonie, telles sont les expériences qui, d'après lui, l'ont rendu «plus fort». «Je suis sorti de ma petite bulle, pour devenir plus confiant. Je suis moins gêné qu'avant sur une estrade, je n'ai plus peur des gens. Quand je suis parti de chez nous, je savais que j'allais devenir quelqu'un de différent… Mais quand je reviens, je suis le même gars. Mes rapports avec les gens, c'est pareil!» Essayant de se situer dans sa propre évolution comme personne, Damien Robitaille gesticule dans les airs pour mieux trouver le mot juste (il lui arrive encore de les chercher, en français), s'excuse de réfléchir tout haut à la question tout en faisant de son mieux pour y répondre. Bref, on sent l'authenticité de ce qu'il veut sortir. En fait, la réponse qu'il cherche du bout des doigts, il l'a déjà chantée dans Mètres de mon être. «Grandir, pour mieux rester soimême? », risque-t-il. Ça ressemble à ça.
LE CYCLE DE LA VIE
Cette quête d'authenticité transperce son discours. «Je ne peux pas mentir. J'ai été élevé comme ça», affirme-t-il. Les plans de carrière n'ont pas l'air de l'exciter autant que le plaisir de faire ce métier d' aut eur - compos i t eur - int e rpr è t e , comme il l'a décidé dix ans plus tôt. L'écriture, le travail en studio, la scène, tout cela le comble dans une dynamique qu'il compare au «cycle de la vie… en musique!» Mais le succès n'est pas une fin en soi. «Toujours, il faut que je sois bien dans ce que je fais pour être fier, que je sois honnête d'abord envers moi-même et envers les gens autour de moi», voilà ce qui compte. Et les nombreuses références religieuses et bibliques qui parsèment ses chansons reflètent aussi un ancrage intérieur réel, une culture qui l'habite depuis l'enfance.
Il raconte: «On a commencé catholiques avec mon père, alors que ma mère était luthérienne au début. Alors on faisait les deux églises.» Damien a d'ailleurs été plusieurs fois appelé à l'animation musicale des célébrations religieuses auxquelles sa famille participait. Puis, son père décède, alors qu'il est encore jeune adolescent, entouré de quatre frères et soeurs. «Là, on s'est tourné vers les "gospels", les Églises évangéliques où j'ai été un "born-again". J'ai été baptisé deux fois», précise-t-il. À cette époque, il compose la ballade Astronaute qu'il traîne toujours dans son bagage de scène: «Salut Monsieur Astronaute / Comment va mon père? / Est-ce que la vie est paisible / Là-haut dans l'univers?» Au fil de cette quête spirituelle et religieuse, sa mère, Élise Robitaille, découvrira sa véritable communauté d'appartenance dans l'Église Covenant (fraternité chrétienne) où elle a été ordonnée en 2008.
Lui n'affiche pas d'appartenance particulière si ce n'est qu'il ne cherche pas à gommer cette culture biblique qui fait surface naturellement dans sa façon d'écrire et de se situer dans le monde. «Ça fait partie de moi», dit-il simplement. Aller à la messe, même s'il avoue ne pas le faire dans sa nouvelle ville, reste encore une invitation à laquelle il aime répondre. «Je trouve que c'est important d'avoir une communauté qui se rassemble. C'est une chose qui a été perdue au Québec». Mais surtout, même si on ne croit pas en Dieu, on ressent l'importance de croire à quelque chose qui nous dépasse. «Pour rester humble devant cette merveille qui est la vie.» Ainsi soit-il. |