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Micheline Lanctôt • La vraie nature de la rebelle par
Marie Riopel
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Rencontre
Micheline Lanctôt |
Comédienne d'abord, cinéaste, chroniqueuse, professeure… les chapeaux se succèdent sur la belle tête libre de Micheline Lanctôt. Faire un portrait complet de la grande conteuse en seulement trois pages s'avère plutôt difficile. Mais rapporter les quelques épisodes de sa vie qui lui ont inspiré son prochain film Pour l'amour de Dieu tient presque de l'aventure romanesque.
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Micheline Lanctôt |
Tout à fait le type de personne qu'on aime interviewer: on pose une question et la voila partie… Elle s'anime, elle raconte avec des étoiles dans les yeux. Elle sort d'un cours à Concordia et attend des gens chez elle, mais prend quand même une heure pour replonger dans son enfance. Dans le souvenir charmant d'un père dominicain qui lui a inspiré son dernier film. Boire un café avec Micheline Lanctôt, c'est prendre un ticket pour la passion.
D'OUTREMONT À POINTE-SAINT-CHARLES
Son père Bernard voulait devenir Jésuite, mais il a défroqué avant son ordination des suites d'un violent coup de foudre. L'objet de cette soudaine passion était déjà la blonde de son frère, mais il n'a pu résister à l'appel tonitruant de l'amour. On sort le gars de la communauté, mais on ne sort pas si facilement la foi de l'homme. Malgré ce virage sur les chapeaux de roue, il reste fidèle à lui-même. «Il était assez à cheval sur ses croyances de catholique convaincu. En ce qui concerne la religion, il était presque arriéré.» Pourtant, sa mère, Simone, s'affirme athée. Bien que bizarre, le couple amoureux fonctionne rondement et a quatre enfants. Divisée sur certains principes, la famille demeure unie dans l'amour.
Avec un brin de malice dans le regard, elle raconte la déception énorme de son père lors de sa première transgression. «J'étais allée manger un Popsicle chez Rosen pendant la messe du dimanche. D'ailleurs, dès l'adolescence, les quatre enfants avons déserté l'église à tour de rôle. Il ne nous a rien dit, mais il a partagé sa peine avec maman.» Lors de discussions où Micheline peste contre l'Église, le papa répond: «Dieu, c'est Dieu, l'Église est humaine, elle peut faire des erreurs». Ces divergences d'opinions ne les troublent pas outre mesure. Micheline aide son père dans ses oeuvres charitables.
C'est lorsque son père l'amène distribuer des sacs d'épicerie dans Pointe- Saint-Charles qu'un pan de la réalité lui saute aux yeux. «J'ai vu un taudis sans nom abritant une famille de onze. J'étais sous le choc de réaliser qu'on pouvait vivre dans une telle misère à quelques minutes de notre résidence d'Outremont.» Bernard Lanctôt avait la charité dans le sang et, humble, il la faisait dans une discrétion complète. À moins de mettre l'épaule à la roue et de le suivre, les enfants n'en savaient rien. La réalisatrice éprouve d'ailleurs des réserves face à la charité ultra médiatisée qu'on pratique aujourd'hui.
MUSIQUE MAESTRIA
Sa mère aime beaucoup la musique. Micheline s'assoit auprès d'elle et passe des heures à l'écouter jouer. «C'est grâce à elle que j'ai décidé d'étudier la musique et que j'ai continué.» Micheline étudie le piano et le chant à l'école Vincent d'Indy. «De mon point de vue, la meilleure école de musique en Amérique du Nord après Julliard.» Comme étudiante, pourtant, elle ne répète jamais et se fait taper sur les doigts. «J'ai été obligée d'arrêter rendue au bac, car j'avais une technique de 5e année. Pour jouer les oeuvres très ambitieuses de Prokofiev, par exemple, il en faut les moyens. Je n'avais d'autre choix que d'abandonner.» Elle s'inscrit à l'Université de Montréal en histoire de l'art, mais abandonne, ennuyée par la théorie. Elle fait ensuite un court séjour à l'école des Beaux-Arts et laisse tomber pour les mêmes raisons. Rebelle au cadre et au convenu, elle fait son chemin, libre.
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Micheline Lanctôt donne des directives de tournage à Victor Trelles Turgeon |
MICKY LA REBELLE
Micheline évoque ses religieuses-professeures qu'elles qualifient d'extraordinaires. «J'ai adoré l'école et j'ai aimé mes profs. Même s'il y a eu des soeurs avec qui je me suis mal entendue.» Malgré des parents proches du milieu culturel, tous ses acquis en musique, théâtre et dessin, du primaire au collégial, lui viennent des soeurs. «Je leur dois tout. J'ai eu des profs de musique véritablement exceptionnels, un prof de dessin aussi. J'ai toujours eu des rapports francs avec les soeurs. Et je ne pouvais traverser la cour d'école sans que l'une d'elles me salue chaleureusement: Bonjour Micky! Je restais juste en face! »
Micheline se réjouit de témoigner d'expériences autres que les négatives qui ont souvent bonne presse. Pour elle, derrière le costume noir, il y avait des personnes de coeur et de passion. Des aînées qui l'ont soutenue de 5 à 20 ans. «Au Québec, concernant la religion, on a jeté le bébé avec l'eau du bain, alors qu'on aurait pu garder les aspects plus lumineux», dit-elle à la Gazette des femmes en novembre 2008.
Le prochain film de Micheline fait justement la part belle aux religieuses. La réalisatrice a tout de suite demandé aux comédiennes de ne pas tomber dans le cliché. Ni marâtres, ni Sainte-Nitouche, ce sont simplement des femmes qui ont choisi de se consacrer à Dieu et à une mission. «Je leur ai toutes demandées ce qu'elles faisaient chez les soeurs, pourquoi elles n'en sortaient pas. À certaines vingt fois plutôt qu'une. Je pense à soeur Nat – qui avait un talent fou et qui m'a tant apporté.» Elle l'a revue lors de l'émission de télé Bla Bla Bla réunissant des personnes marquantes autour d'un invité principal. «Je pleurais, j'ai tellement appris de choses de cette femme. Soeur ou pas, on s'en fout. C'était une femme remarquable.»
DES MODÈLES INSPIRANTS
Chaque communauté avait son apanage, ses prérogatives et Micheline en visite chez les soeurs de la Providence s'informa auprès de l'une d'elles des grandes lignes de leur mission. «Elle m'a dit: prendre soin du monde, des pauvres, des affligés. C'était très touchant, je regardais les pantoufles et foulards tricotés. La moyenne d'âge d'environ 94 ans. Toutes ces femmes qui ont donné leur vie au service des autres, ça m'émeut et je trouve dommage qu'on parle rarement de leurs qualités et de leurs réalisations. » Elle tolère mal les coups de hache qu'on assène à toutes les communautés sans tenir compte des belles réalisations. «Sans les communautés religieuses, les femmes n'auraient peut-être pas évolué comme elles l'ont fait», affirme-t-elle.
Il y avait aussi ces Dominicains qui étaient responsables des retraites au collège qu'elle fréquentait. «Je dis souvent: ce n'est pas pour rien que je suis tombée amoureuse d'un des leurs! dit-elle en faillant allusion su sujet du film bientôt à l'affiche. C'était l'une des communautés religieuses les plus ouvertes, ceux qui étudiaient, qui voyageaient…» En 1956, ils étaient considérés parmi les plus modernes et les plus scolarisés. «Je ne sais pas pourquoi, on tombait toujours sur des hommes magnifiques. Un prêtre dont je me rappelle mariait un look superbe et une voix de stentor; nous l'avions comme guide pour une retraite de trois jours. Mon Dieu! Je n'ai jamais tant prié de ma vie!», dit-elle en riant. Du haut de leurs 11 ou 12 ans, en pleine transformation hormonale, les étudiantes étaient pâmées.
TROIS SOUVENIRS
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Léonie (Ariane Legault), sœur Cécile (Madeleine Péloquin) et père Malachy (Victor Trelles Turgeon) |
Mais qui était ce mystérieux père dont elle s'est éprise? «Sur le coup, je n'ai rien compris de ce qui se passait; mais 40 ans plus tard, j'ai réalisé que je devais être victime de coup de foudre. Je ne m'explique pas le contexte. Qu'est-ce qui fait que mes souvenirs de lui soient si poignants.» Elle en a même discuté avec soeur Thérèse pour faire la lumière sur ceux-ci. Dominicain portugais, ce père étudiait au Séminaire d'Ottawa avec son frère. Il avait été invité à l'école par la religieuse titulaire de sa 7e année.
Micheline se souvient uniquement de trois moments intenses. «Le premier, je suis main dans la main avec lui sur Côte-Sainte-Catherine, j'ai 11 ans et on s'approche du pensionnat», raconte-t-elle avec l'émoi palpable de la fillette admirative. Dans le deuxième souvenir, le père est assis sur le fauteuil, dans le salon chez les Lanctôt. «Qu'est- ce qu'il fait chez nous, aucune idée, mais je regarde ses orteils, fascinée qu'il soit pieds nus dans ses sandales.»
Le troisième se déroule au Centre social de l'Université de Montréal; il s'y tient un bazar des missions étrangères dans le grand hall. «Je suis seule avec lui (pas vrai, soeur Thérèse lui a par la suite assuré que toute la classe était là, mais son souvenir a effacé les autres figurantes) et il me fait un cadeau. Il s'agit d'une petite fève rouge munie d'un petit capuchon en ivoire – objet indien. Quand on l'ouvre, on découvre un minuscule éléphant sculpté.» Micheline a gardé cette fève pendant 45 ans, elle l'aurait encore si, à son grand dam, elle ne l'avait égarée dans un de ses nombreux déménagements. Elle dit avoir passé d'innombrables moments à ouvrir la fève pour en faire sortir l'éléphant, puis le remettre dedans. Perdue la fève à jamais, comme le père de ses souvenirs… «Non, lui, je l'ai retracé.»
LE PÈRE D'UN GRAND ÉMOI
Micheline est engagée par Yann Langevin, cinéaste français, pour faire des voix hors-champs sur un film d'époque portant sur la religion. Il lui demande de parler d'expériences personnelles et elle lui déballe cette histoire. Le cinéaste est ravi. Quelque temps plus tard, elle le revoit et il lui tend une feuille: «Se pourrait- il que je l'aie retrouvé en googlant?» Elle qui fréquente peu Internet, parcourt la feuille qui trace bien sa route: père des missions à Luanda en Angola, supérieur de sa communauté, fondateur de l'institut Jean-Paul II. Elle le reconnaît, ce ne peut être que lui, un être solaire, voire rayonnant. Elle lui écrit un courriel sur-lechamp. Le lendemain dans sa boîte, elle lit sa réponse: «Oui! C'est moi! Tu m'as retrouvé.» Et, il lui raconte, pêle-mêle sur une page, toute sa vie d'engagement.
Grâce à lui, elle retrouve soeur Thérèse qu'elle cherche depuis longtemps. Ils sont restés en contact. Les deux femmes prennent un café ensemble. L'une montre des photos du père à l'autre et l'aide à reconstituer les événements. Un jour, la soeur lui apprend qu'il sera de passage à Montréal. Son coeur bat la chamade quand elle arrive devant la porte. Énervée sans bon sens, elle frappe, on ouvre, elle le voit. Il est plus petit que dans son souvenir. Émue, Micheline ne sait trop quoi dire : « Mon Dieu, si vous saviez, vous avez été mon premier coup de foudre.» Mal à l'aise il avoue ne pas se souvenir d'elle. «Ce n'est pas grave, juste vous voir… c'est…» Et la conversation est partie pour la soirée. Il fêtait son 50e anniversaire de prêtrise. Une chance inouïe a permis qu'ils se voient avant qu'elle tourne son film. Il est mort trois jours après le tournage.
LES EFFETS DU TOURNAGE
Alors qu'elle réalise son film, Micheline baigne dans cette émotion des retrouvailles. Les deux premières semaines, elle trouve l'expérience difficile, tant elle est frappée de flashbacks intenses. Le responsable des costumes l'appelle et lui montre la vraie soutane des Dominicains d'époque. «Je la touche et je rougis, gênée… je ne peux te dire à quel point est remontée l'empreinte du passé. Ça sentait l'orgue.» Évidemment, l'histoire qu'elle a écrite n'a presque rien à voir avec son souvenir personnel. Reste que ça lui a permis de revivre toute l'émotion de ses 11 ans.
Elle entend encore son accent portugais, elle voit ses cheveux, la couleur de sa peau. «Tout était tellement là et si fort. Ce coup de foudre a du être effrayant, j'ai dû tomber à la renverse. Je n'ai aucun souvenir de moi mais j'ai de multiples images de lui.» Soeur Thérèse lui a aussi rappelé qu'elle avait composé une chanson en portugais, une langue qu'elle ne parlait même pas. Elle se souvient aussi de dessins que Micheline lui a faits. Il n'a été a Montréal que trois ou quatre jours, mais ceux-ci étaient pleins de ses hommages d'enfant.
Avant de commencer le tournage, elle confie à une journaliste avoir relu le missel: «J'ai été frappée par la beauté du langage liturgique. Mon scénario en est empreint et vise à faire ressortir la grandeur des religieux dont la sérénité et le courage me semblent aussi admirables que fascinants» , relate-t-elle à La Gazette des femmes. Alors qu'elle filme dans l'église dominicaine du chemin de la Côte- Sainte-Catherine, elle n'est pas surprise de voir ses techniciens y passer l'heure du lunch en silence. «Il y a une paix tangible en ces lieux.» Elle a pourtant rompu avec la foi catholique depuis des lunes. Toutes les guerres dans l'histoire de l'humanité ont pour foyer une religion, explique-t-elle. Mais son respect pour la nature n'a pas de limites. C'est là qu'elle se ressource.
LE SALUT PAR LE TRAVAIL
Au cours de sa carrière, elle a reçu plusieurs prix dont le prix Albert- Tessier en 2000 pour l'ensemble de son oeuvre cinématographique et l'un des Prix du Gouverneur général pour les arts, en 2003. Micheline Lanctôt fait dans le film d'auteur, un domaine hautement compétitif et astreignant, mais l'adversité ne l'a pas arrêtée. Certains de ses proches voient en Micheline, une workaholic: elle bosse sans arrêt et mène trois ou quatre projets de front. Récemment, elle a écrit le livret du spectacle Les Filles de Ca leb d'Arlette Cousture. Elle est porte-parole de la Maison à Petits Pas, un lieu d'écoute et d'entraide pour parents débordés. Elle carbure au trac bien au delà de sa vie de comédienne. Elle a choisi, par exemple, de faire de la plongée sous-marine parce qu'elle avait peur de ce qu'il y avait sous l'eau. Pour se détendre, elle coupe du bois sur sa terre.
LA VRAIE NATURE
Elle se sent vraiment accompagnée par la force de la vie quand elle marche dans les sentiers de sa terre. Au moins une heure par jour. «J'ai un sentiment de sacré dans la nature qui dépasse le quotidien. J'y vis de grandes expériences de toutes sortes. Il y a là une énergie beaucoup plus grande que nous. Une puissance supérieure, je n'en sais rien. J'ai de plus en plus de difficulté à tuer quelque chose. Quand je marche, je fais attention où je pose les pieds, je ne veux pas arracher une feuille.»
La réalisatrice se dit aussi totalement intéressée par la physique des particules, par la force du cosmos. C'est un domaine où on se trouve dans la poésie pure. «Le big-bang, ce n'est plus vrai, il faut désormais penser autrement. Je n'y ai personnellement jamais cru, ça me semble une aberration qu'il y ait un point d'origine. Ce qui ne finit pas ne peut pas commencer. On ne comprend pas comment mais, un jour peut-être, on saura. Dieu, c'est l'expression de ce mystère qu'on n'a jamais pu élucider.» La voilà qui cherche son manteau, elle vient de voir l'heure qui nous a échappée. Elle doit partir… Je la regarde marcher vers son autre rendez- vous. Sur le béton ou dans la terre meuble, les pas de Micheline Lanctôt laissent des traces.
Pour l'amour de Dieu – film de Micheline Lanctôt avec entre autres Madeleine Péloquin, Ariane Legault, Geneviève Bujold, et Victor Trelles Turgeon, sortira en mai 2011. |