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Jacques Grand'Maison • Toujours en marche par
François-Nicolas Pelletier
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Rencontre
Jacques Grand'Maison |
Églises vides ou converties en condominiums, orgues Casavant à vendre… Le Québec passé à la moulinette de la Révolution tranquille semble avoir balancé le catholicisme dans la poubelle de l'Histoire. Du moins, c'est ce que souhaitent ceux pour qui cet héritage religieux est incompatible avec les valeurs modernes. Mais Jacques Grand'Maison, sociologue et théologien, qui suit l'évolution du Québec depuis les années 1950, croit au contraire que le christianisme et la société laïque peuvent cohabiter. Plus encore, qu'ils peuvent se nourrir mutuellement. Cette conviction a été au coeur de toute sa vie.
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«J'ai voulu suivre l'évolution de la société québécoise et de l'Église.»
Jacques Grand'Maison |
Présence Magazine a rencontré Jacques Grand'Maison à la suite de la parution de Société laïque et christianisme (Novalis, 2010), un livre bilan qui décrit son parcours de militant, de penseur et d'homme d'Église, tout en tirant des leçons pour l'avenir. Car s'il n'a de cesse de rappeler l'importance de la transmission intergénérationnelle, c'est toujours pour nourrir le présent tout en préparant le Québec de demain.
Présence Magazine – Avec votre dernier livre, je compte plus de 45 titres écrits de votre main. Qu'est-ce qui vous pousse à écrire avec autant d'assiduité?
Jacques Grand'Maison – Un jour, à la blague, j'ai dit à mon évêque: «Vous nous empêchez de procréer, mais vous ne pouvez pas nous empêcher de créer!» Et il m'a répondu: «Vous êtes chanceux qu'on n'ait pas le droit de donner la pilule, ça fait longtemps qu'on vous l'aurait donnée!» [Rires] C'est que… je n'ai jamais été très fort sur l'obéissance! Alors même si on m'appelait «le jésuite» au collège – parce que j'étais un peu intellectuel sur les bords, les ordres, ce n'était pas moi. Mais je ne pouvais pas m'empêcher d'écrire. J'ai voulu suivre l'évolution de la société québécoise et de l'Église. Comprendre, ça a toujours été une passion pour moi.
Vous avez enseigné la théologie pendant une trentaine d'années à l'Université de Montréal. Ça aurait été un endroit confortable pour écrire tous ces livres. Pourtant, vous êtes aussi un prêtre séculier depuis le milieu des années 1950, et vous avez participé à de nombreuses luttes sociales, ouvrières notamment. Pourquoi vous en être mis tant sur les épaules?
On ne peut pas tout ramener à l'enfance, mais je me rappelle d'un événement qui m'avait profondément marqué quand j'avais six ou sept ans. Mon père travaillait à la Dominion Rubber, une usine de chaussures à SaintJérôme. Très souvent, il revenait en colère: à l'usine, ça marchait à coups de pied au derrière. Les ouvriers n'étaient pas syndiqués et ils étaient constamment humiliés. En plus, dans les années 1930, il y avait de longues périodes de chômage. De sorte que, pendant quelque temps, mon père avait dû accepter un autre emploi dans une usine à SaintCanut, à une douzaine de kilomètres de la maison. Il partait à 4 h 30 le matin, et revenait à 7 h 30 le soir, six jours par semaine. C'était intenable. Une nuit, j'ai entendu mes parents pleurer dans leur chambre. Et dans ma tête de petit garçon, je m'étais dit en serrant les dents: «Je veux plus que ça arrive!»
C'est pour ça que j'ai voulu devenir un prêtre séculier: je voulais être dans le monde, avec le monde. Je ne voulais pas rester dans une tour d'ivoire. Pour moi, avoir les pieds dans le monde des laïques, être avec eux, c'était une expérience vitale, et j'y ai tout mis, ma peau, mon coeur, ma vie.
Ça a été comme ça dès le début de ma prêtrise. En 1956, alors que j'étais à peine ordonné, il y a avait des grèves dans deux des trois usines de SaintJérôme, en raison d'une menace de fermeture. Nous risquions de devenir une ville fantôme. Les ouvriers, avec qui j'avais grandi, m'ont interpellé. Alors je me suis impliqué à fond. On a organisé une grande marche à laquelle plus de 1000 personnes ont participé. La bourgeoisie locale était horrifiée: elle est même intervenue auprès de l'évêque pour que je cesse mes activités qui «allaient faire fuir les investisseurs», disaientils. Mais la plus grande peur de l'Église à l'époque, c'était de perdre la classe ouvrière, alors l'évêque m'a laissé faire… Et c'est ainsi que, en impliquant toute la communauté et tous les gouvernements, on a créé un projet de recyclage et de reclassement des travailleurs, une expérience pionnière, qui a même inspiré le gouvernement fédéral dans ses initiatives subséquentes de lutte au chômage. Ça a été l'expérience de ma vie.
C'était à l'aube de la Révolution tranquille, avec laquelle vous semblez avoir une relation trouble. Vous y avez d'abord participé, pour ensuite attaquer ceux que vous avez appelé les «promus de la Révolution tranquille», ces syndiqués surprotégés ayant accaparé les ressources collectives. Plus récemment, vous vous êtes retrouvé à défendre cette période contre de jeunes intellectuels conservateurs qui critiquent la mythification dont elle fait l'objet. Où en êtes-vous aujourd'hui?
Qu'on critique le mythe, je suis d'accord. On doit effectivement éviter deux erreurs: d'abord, penser que le Québec moderne a surgi du néant en 1960, et ensuite, que tout ce qui s'est fait depuis cette date est par nature positif.
La Révolution tranquille s'est préparée de longue date. Dès les années 1930, de jeunes adultes travaillaient à moderniser le christianisme et la société québécoise. L'action catholique a joué un rôle déterminant dans la modernisation de la société. Or c'était un mouvement chrétien!
Mais à la fin des années 1960, des idéologues radicaux ont voulu faire table rase du passé, y compris du passé récent. Au début des années 1970, certains voulaient abolir les cégeps, qui avaient été créés quelques années auparavant!
Il faut donc tenir compte de ces pièges. Mais en même temps, rappelons-nous qu'en 1959, le taux de scolarisation des Québécois francophones était le même que celui des anglophones en 1920… Et que les gens traînaient des dettes d'hôpitaux qui les éreintaient pour la vie. On ne viendra pas me dire que ce n'était pas nécessaire!
La Révolution tranquille était essentielle. Il importe simplement de porter un regard critique sur l'État moderne qui en est issu, et de ne pas balayer du revers de la main notre héritage chrétien, qui a contribué à son avènement.
Qu'est-ce qui fait que vous avez toujours été à l'aise dans votre double engagement, laïque et religieux?
Pour moi, il n'y a aucune contradiction entre l'esprit laïque et le christianisme. Il y a même une alliance naturelle entre les deux. Dans toute la Bible, l'ouverture au monde laïque est très grande. C'est vrai dans l'Ancien Testament, dans la tradition prophétique notamment. Par exemple, c'est très clair dans le cas du prophète Amos: il s'attaque à la bourgeoisie et à leur culte religieux vide de sens, pendant que la population vit dans la misère. Il y donc un déplacement du sacré religieux vers la justice sociale. Évidemment, cette tendance est aussi très claire dans le Nouveau Testament. Jésus va même jusqu'à dire que, ce qui distingue véritablement les humains, ce n'est pas leur religion, mais leur humanité ou leur inhumanité. C'est très fort, je ne connais pas d'équivalent dans des textes sacrés…
Ce courant est tellement profond dans le christianisme qu'il a contribué à l'avènement de la société laïque contemporaine en Occident. C'est une réalité que les laïques radicaux veulent évacuer. Pourtant, c'est notre héritage historique et intellectuel. Il est absurde de vouloir faire table rase du passé, et de refuser de reconnaître cette filiation!
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Mais à l'inverse, il faut dire que l'Église catholique reconnaît très peu l'apport des laïques au christianisme, qui est lui aussi très important. J'aime beaucoup les valeurs modernes – la liberté de penser par soi, d'agir librement, d'avoir une affectivité épanouissante, l'existence de droits fondamentaux pour tous… Ce sont des valeurs qui nous humanisent et nous rendent plus heureux. Elles nous ont aidés à sortir d'un modèle de société sacrale, où tout était religieux. Dans le cas des Canadiens français, cela nous a permis de briser la fusion entre identité et religion. Je pense que c'est plus sain, parce que ça nous permet à nous, chrétiens, de renouer avec une pratique religieuse plus authentique, plus près des sources. Rappelez-vous que, pendant les 250 premières années du christianisme, il n'y avait même pas de prêtres…
C'est pour ça que j'ai voulu écrire Société laïque et christianisme. Les deux partagent un humanisme de base, selon lequel l'être humain se vaut pour luimême. C'est là-dessus qu'il faut miser pour faire face aux énormes défis contemporains, notamment le défi environnemental, qui touche tout le monde – croyants et non-croyants.
Mais ce n'est pas facile de faire passer ce message. D'un côté, les laïques radicaux veulent évacuer toute forme d'expression religieuse, au détriment même des idéaux démocratiques. Après tout, dans une démocratie, tout le monde a le droit d'être entendu! Mais de l'autre, la tentation de toutes les religions, c'est de s'ériger en absolu, de refuser de n'être qu'une voix parmi d'autres.
Vous avez effectivement des mots assez durs envers l'Église catholique dans le livre. Vous parlez de «moralisme obsessionnel [qui] finit par marginaliser la conscience et la liberté», d'une Église «bureaucratique» qui «décrédibilise» les catholiques, du fait que les chrétiens laïques ne sont que des courroies de transmission… Alors qu'à l'inverse, vous louez les protestants, qui ont une foi «plus personnelle», un «discernement plus autonome» et chez qui la communauté exerce de grandes responsabilités. Vous n'avez jamais songé à devenir protestant?
[Rires] Vous savez, dans ma paroisse, il y a des mariages mixtes [catholiques/ protestants], et un de mes paroissiens, qui est protestant, m'a dit que j'étais plus protestant que catholique! Mais en réalité, je suis très attaché à l'Église catholique. C'est une Église où il y a de la place pour tout le monde, des plus grands pécheurs aux plus grands saints. C'est une Église qui, malgré sa hiérarchie, est aussi une Église du peuple. Il y aussi une très grande richesse symbolique et culturelle dans le catholicisme, notamment en raison de la vie monastique qui nous a apporté beaucoup, y compris d'excellents vins et d'excellents fromages! [Rires]
Je dois beaucoup à l'Église, c'est en elle que ma foi s'est renforcée; je vais la servir jusqu'au bout de ma vie. Et même si j'ai souvent été enragé envers l'Église institutionnelle, mon Église à moi, c'est celle de la base, celle des chrétiens sur le terrain. Et cette Égliselà continue d'évoluer.
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«Une valeur cruciale, qui peut être partagée autant par les croyants que les non-croyants, c'est la fraternité.»
Jacques Grand'Maison |
Sur le terrain, c'est là que vous vous retrouvez le plus près de vos valeurs?
Oui, et dans une société où tous les droits sont judiciarisés, on oublie justement de parler des valeurs. Pourtant, c'est là que notre avenir va se jouer. Par exemple, une valeur cruciale, qui peut être partagée autant par les croyants que par les noncroyants, c'est la fraternité. Les grandes idéologies l'ont négligée par rapport aux valeurs de liberté et d'égalité, mais on ne pourra pas faire face aux échéances planétaires, environnementales surtout, sans faire appel à la fraternité, à ce désir de lutter collectivement pour une cause commune. C'est une valeur facilement oubliée, dans un monde où l'individualisme et l'appétit de consommation dominent.
C'est pour ça que je crois qu'un des plus grands dangers auxquels on fait face, c'est le manque de foi. Je ne parle pas uniquement de la foi religieuse, mais de la foi en l'amour, de la foi en l'avenir. Sans espoir, on risque de tomber dans le cynisme, qui tue le désir d'engagement social et politique, alors que nous en avons besoin plus que jamais. Auparavant, le citoyen ne se considérait pas d'abord comme un receveur de services, mais comme un bâtisseur de la cité. Il faut revenir à cette conception, retrouver le sens de l'engagement.
Toujours cet appel à l'action, qui a caractérisé votre vie… Cela dit, vous terminez Société laïque et christianisme sur une note plus personnelle: vous amenez le lecteur sur le terrain de la spiritualité, et même du mysticisme, qui ne sont pas vos territoires de prédilection. Pourquoi?
Au milieu des années 1990, j'animais un groupe de discussion avec de jeunes adultes. Mais un jour, ils m'ont fait part du vide spirituel qu'ils ressentaient, même s'ils étaient des chrétiens très engagés. Ça m'a donné tout un coup sur la gueule! Je me suis rendu compte que, moi aussi, je vivais ce vide intérieur. Ma vie est tellement remplie d'engagements de toutes parts, j'ai réalisé que je n'avais presque jamais pris de temps pour le silence et la prière.
Peu de temps après, j'ai eu des problèmes de santé. Ça m'a amené à réfléchir. Et j'ai trouvé une grande source d'inspiration dans une réflexion du philosophe français [Maurice] Blondel (1861–1949, NDLR). Il propose une image qui exprime magnifiquement comment on devrait vivre la transcendance. Il existe à Rome un édifice du premier siècle avant JésusChrist, le Panthéon d'Agrippa. C'est un bâtiment sans fenêtres. Tout en haut de la coupole, là où une clé de voûte devrait tenir l'ensemble, il y a, au contraire, une ouverture circulaire. Ainsi, plutôt que de reposer sur une pierre, sur quelque chose de «plein» ou de solide, la structure repose sur un vide. Mais c'est par ce vide qu'entre toute la lumière que reçoit l'intérieur. Je pense que ça dit tout.
Quelques jalons de la vie de Jacques Grand'Maison
Jacques Grand'Maison naît en décembre 1931, à Saint-Jérôme, d'un père ouvrier et d'une mère institutrice. Il fait son cours classique au Séminaire de Sainte-Thérèse, où il s'initie à l'action sociale par les Jeunesses étudiantes catholiques. Après des études théologiques au Grand Séminaire de Montréal, il est ordonné prêtre en 1956. Il s'implique immédiatement dans son milieu en contribuant au lancement d'un programme de recyclage des jeunes travailleurs. Après quatre ans d'action, il reprend les études, cette fois à l'Université Grégorienne du Vatican, d'où il obtient une licence de sociologie en 1962. Il retourne sur les bancs de l'école peu de temps après afin de compléter, en 1965, un doctorat en théologie à l'Université de Montréal. Il restera ensuite attaché à cette institution, enseignant la théologie de 1967 à 1997.
Bien que professeur universitaire et prêtre, il continue à entreprendre des projets sociaux et pastoraux à l'échelle locale tout en s'engageant dans les grands débats de la Révolution tranquille (réforme des soins de santé, éducation, etc.). Toujours près des ouvriers, Jacques Grand'Maison participe, dans les années 1970, à une expérience radicale d'autogestion par les travailleurs de l'usine de vêtements et de textiles Tricofil, à Saint-Jérôme. Il est aussi courtisé par le Parti Québécois, étant pressenti comme candidat potentiel. Mais il préfère rester fidèle à ses engagements sociaux et religieux.
Entre 1988 et 1995, il réalise une vaste étude sur les pratiques sociales, culturelles et religieuses des Québécois de six régions avec la théologienne Solange Lefebvre. C'est au cours de cette grande enquête qu'il découvre une fracture intergénérationnelle jusque-là insoupçonnée. Peu après, en 1997, il fonde le groupe le Pont entre les générations, qui vise à réfléchir sur cette fracture et à alimenter le débat public. Il s'attaque notamment aux clauses dites «orphelin», par lesquelles des travailleurs plus âgés réussissent à conserver leurs acquis en imposant des conditions moins avantageuses aux nouveaux employés. |