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Le sexe malmène le monde par Hélène Côté
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Enjeux éthiques
Le sexe malmène le monde |
Identité désincarnée, corps chosifié, relations égocentrées, sexualité sans soi ni l'autre. La pornographie est partout, jusque dans l'air du temps. Nous vivons dans une époque viciée par l'hypersexualisation.
Les médias montréalais ont récemment rapporté la colère qu'a suscitée un concours lancé par un bar de la banlieue où serait couronnée – et j'ai peine à l'écrire:…, hem! «une plotte à cash» . Heureusement qu'il s'est trouvé des gens pour s'indigner! Comment même peut-on penser tenir des activités aussi vulgaires et dégradantes? Mesurer, en argent comptant, jusqu'où une personne peut s'abaisser dans l'indignité est vraiment d'une grande perversité. En faire un spectacle de divertissement n'est pas seulement indécent. Parce qu'on encourage le passage de la dignité de la personne à l'indignité, c'est carrément ignoble.
Le malheur est qu'on ne se demande plus qui sont ces femmes qui participent ainsi à leur propre avilissement. On se demande où vont les femmes en s'exhibant ainsi de toutes les manières! Regardez les actrices et chanteuses, les femmes sur les panneaux-réclames, celles figurant dans les magazines féminins conçus par des femmes! Vous direz que cela n'est pas surprenant, car le sexe vend. Mais observez vos amies qui éditent leurs photos sur Internet, vos voisines, votre fille, votre soeur, votre mère! Une chance sur cinq qu'elle annonce le sexe: le rêve du sexe… C'est désolant, et de le dire a quelque chose d'offensant. De cela, je m'en excuse infiniment.
FEMMES ET LIBÉRATION SEXUELLE
Malgré les mouvements féministes, les femmes se dévoilent et s'exposent non plus pour susciter le désir des hommes… mais pour assouvir leurs fantasmes! Est-ce une façon pour elles d'exprimer leur féminité dans un monde d'hommes? Est-ce que de se soumettre ainsi aux désirs des hommes se présente, encore aujourd'hui, comme une façon de faire sa place dans le monde? Et si jouer les écervelées était une manière de renoncer à ce monde axé sur la raison mathématique et la performance? La question se pose. Elle intéresse les sociologues, les philosophes, les historiens, comme c'est le cas de Michela Marzano, auteure de plusieurs ouvrages sur le sujet.
Depuis la libération sexuelle, l'esprit du sexe s'est imposé. Et d'ailleurs, cela a été excellent pour l'économie.
Les femmes qui refusaient d'être l'objet des hommes ont commencé à exprimer leur force à travers leur sexualité. Issues d'une époque formatée par Madonna plutôt que par la Vierge, les femmes d'aujourd'hui font savoir qu'elles sont maîtresses de leur corps, qu'elles sont libres de venir et de partir, qu'elles choisissent, et décident. Elles ont, pour ainsi dire, le gros bout du bâton… Elles dirigent la séduction dans une espèce de rapport sadique à l'homme où leur poitrine siliconée en forme d'obus sert d'appât. Et voilà que des femmes étonnées se demandent «où sont les hommes?»…
Évidemment, ce ne sont pas des femmes fortes, mais des âmes sensibles emportées dans un tyrannique mouvement d'émulation. Comme si elles devaient être obscènes pour simplement figurer sur scène, être remarquées, exister pour les autres. Être là où se déroule l'action. «Tu n'as pas idée à quel point cette compétition est féroce», me confiait Frédérique, une femme de la jeune vingtaine qui vit sa vie comme tant d'autres, dans une ville ordinaire des Laurentides. Là comme ailleurs, les jeunes femmes vivent avec l'obsession de se conformer au modèle qui excite les hommes, et l'espoir désespéré de s'y substituer. Et les voilà: sensuelles, mais vulgaires; suaves, mais revêches. Entreprenantes, mais intolérantes, elles refusent l'émotivité, l'intériorité, l'engagement, l'intimité. Sans trop le savoir, elles rendent à l'homme la monnaie de sa pièce.
DE MAUVAIS AUGURE
Les femmes sacrifient leur pudeur pour faire leur place dans la société, pour montrer qu'elles sont libérées, affirmatives, joyeuses et capables! C'est grave! Pour en mettre plein les yeux, être vues, être connues et reconnues. Pour séduire les hommes, être redoutées des femmes, en finir avec la compétition. Pour être valorisées et aimées, simplement… totalement!
L'étymologie nous apprend que le mot obscène nous vient du latin classique obscenus, qui signifie «de mauvais augure»…
Où sont donc passées toutes ces belles notions de charme, de féminité, de délicatesse et de pudeur? Les jeunes femmes compensent- elles par l'obscénité ce qu'elles manquent en féminité?… Les malheureuses n'apprennent plus à cultiver leur charme, qui est sans doute l'atout qu'elles auraient de plus personnel, et donc d'unique. Car en cultivant ce que nous avons d'unique et de personnel, il n'y a plus vraiment de compétition puisque nous devenons «incomparables ». Le charme est plaisant. Ne pas séduire, mais plaire: être profondément soimême tout en étant agréable et sensible aux autres, indistinctement. Eh oui! Le charme a quelque chose à voir avec les bonnes manières et donc, les conventions! C'est la souplesse et la discrétion. Le style. L'âme et la pensée qui se dévoilent l'instant d'un sourire, d'un regard ou d'un geste. Le charme est subtil: l'envers de l'époque. Il ne s'impose pas, ne provoque rien. Au contraire, il attire naturellement vers soi celui qui y est sensible. Il attire, autrement dit, les bonnes personnes, avec une belle réserve chargée d'intérêt et empreinte de respect.
Ah! Je suis réactionnaire! L'époque est passée, les petites doivent s'affirmer.
CHAÎNON MANQUANT DU DESIR
Je me souviens, il y a dix ans, avoir été bouleversée d'apprendre qu'un ami d'immigration récente avait choisi son épouse «par catalogue». Il s'agissait d'une sélection de jeunes femmes bien élevées de son pays d'origine. Semble-t-il que cela se fait, chez certaines familles de culture traditionnelle. Mais ici, les gens inscrits aux réseaux de rencontres se soumettent au même genre de pratique. Ils remplissent leur fiche signalétique accompagnée de leur portrait et de photographies parfois assez osées: mensurations et poids, âge, éducation, intérêts généraux et goûts particuliers. Les utilisateurs n'ont plus qu'à feuilleter ce grand catalogue des personnes «disponibles sur le marché».
Tiens, je vais peut-être essayer celui-là!
Tandis que l'un veille à la continuation de sa lignée, l'autre voit à satisfaire ses besoins présents.
Si le christianisme a longtemps maintenu une vision réductrice de la sexualité en la soumettant à la seule procréation, que dire des désirs et comportements de nos contemporains? Auparavant, lorsque la procréation était au premier plan, l'attirance envers l'autre se présentait comme une plus-value, et l'amour était secondaire. Aujourd'hui, c'est la sexualité ellemême qui détermine le choix du conjoint. Car si ça va, tout va, et on poursuit l'aventure. Seulement, quand s'essouffle le désir sexuel, on passe à autre chose. Euh… c'est-à-dire à quelqu'un d'autre. On cherche un nouveau partenaire.
La sexualité est donc vécue comme une source de plaisirs partagés qui peut conduire à l'amour. Mais avec la banalisation de la pornographie sur Internet (avec tout ce que cela compte de curieux et d'amateurs), la sexualité se retourne sur elle-même. Vivre du sexe. Oh quelle affaire! Quel foutoir! Et quelle foutaise! Tandis qu'on nous laisse imaginer de la variété, on élude le sens qui surgit de la relation sexuelle. Tandis qu'on pense au rapport sexuel, on en oublie l'essence qui est la relation. La relation à l'Autre, une personne tout autre, incarnée et réelle, quelqu'un qui justement n'est pas l'élaboration de son imagination. L'Autre: chaînon manquant du désir…
Mais qu'est-ce que le désir? Est-ce cette pulsion presque éteinte qui se ranime à la vision d'images pornographiques? Comme l'héroïne arrive à combler pour un moment le manque du drogué. (Mais on dit aussi de la drogue qu'elle procure une expérience intérieure d'une intensité presque indépassable…)
EFFETS DE LA PORNO
Pour Simon Louis Lajeunesse, chercheur postdoctoral et professeur associé à l'École de service social de l'Université de Montréal, semble-t-il que l'industrie du X n'a pas de réel effet sur les jeunes hommes qui en «consomment». Ils jurent être à l'aise avec ça, et faire la part des choses entre la sexualité fantasmée et la sexualité vécue. Bref, il n'y aurait aucun mal à ça.
Seulement, une étude démontre qu'en Suède, les amateurs de pornographie s'adonnent plus que d'autres à des activités sexuelles «contre nature», et qu'ils sont plus nombreux à avoir des rapports avec des gens pour qui ils n'éprouvent aucun sentiment. Par ailleurs, on remarque que les femmes supportent généralement très mal que leur conjoint consomme de la pornographie. Elles veulent croire que c'est banal, mais se sentent inévitablement trahies dans leur chair et trompées dans leur coeur. D'autres encore sont d'avis que, plus nous sommes exposés à la pornographie, plus nous avons tendance à vouloir transformer notre corps pour l'érotiser (implants mammaires, épilation intégrale, injections de silicone, piercing, tatouages, etc.). La personne perçoit alors son propre corps comme un objet, et invite l'autre à le percevoir ainsi.
Alors, quoi penser? Les effets de la pornographie sont-ils négligeables, ou ne le sont-ils pas?
Dès la première heure, les féministes se sont insurgées contre cette image de la femme véhiculée dans la pornographie. Il est possible que cette représentat ion n' inf luence que très peu les hommes dans leurs rapports avec les femmes. Seulement, il devient manifeste qu'elle affecte la façon dont les femmes appréhendent leurs relations avec les hommes! La pornographie constitue pour les hommes quelque chose d'insigni f iant mai s pour les femmes el le représente un abîme!
Rappelons, au passage, que Nelly Arcan en est morte. À cause de cet «abîme» – qu'elle décrit longuement dans son oeuvre et ses entrevues –, l'écrivaine s'est suicidée!
DESTRUCTION EXPRESSE
C'est un lieu commun de dire que la pornographie est déshumanisante. Elle enlève l'humanité aux personnes, soustrait leur identité, nie l'émotion, censure le langage et la pensée: le sexe pornographique crée du vide! Il est – dans le film X – le mouvement mécanique et perpétuel d'un monde libéré et désengagé. D'ailleurs, l'homme n'éjacule jamais dans le ventre de la femme… Il se passe à l'écran quelque chose de sauvage et de fascinant, mais, en même temps, il ne se passe rien. Il n'y a pas de récit, et il n'y a rien à comprendre. Et on suppose qu'il n'y a pas de conséquences.
La pornographie est transgression. Mais le film X – qui en est la forme la plus populaire – répond plutôt, justement, à un besoin de non-sens. Oui, un besoin de soulagement du sens, de décompression, de compensation d'une fonction lésée. «Décompresser»: voilà bien ce que les gens veulent faire en revenant de travailler. Remarquez, de plus en plus d'émissions «documentaires» de la télévision généraliste empruntent à l'esthétisme du film X. On privilégie un montage «en boucle» de scènes platement commentées par une voix hors champ. Un déroulement d'images, que ça. Et l'on assiste, fascinés mais las, à la répétition de scènes incroyables d'accidents ou de destruction – des scènes captées sur le vif! –, mais qui pourtant ne génèrent aucune émotion. Et nous voilà, enfin, désensibilisés.
Est pornographique ce qui opère un renversement des valeurs.
MÉPRIS DU NON-DIT
Nous vivons dans une société libérée où il n'y a plus de raison d'avoir honte. I l ne peut plus y avoir de honte à consommer de la pornographie parce que la pornographie est partout. Et les gens voient ce qui est montré. Alors nous savons que vous avez vu. Je sais que tu sais que je sais. Finie l'hypocrisie! Vous savez que nous savons ce que vous avez vu. Tyrannie psychique où l'on dévoile de force ce qui devait rester caché. Tyrannie qui trouve son aboutissement dans ces épisodes de lynchage d'un bouc émissaire: le pédophile pointé du doigt, assailli de toutes parts par la multitude qui, comme en un viol collectif, s'acharne à pénétrer son esprit malade, encore plus profondément, à imaginer ses pensées, à jouir de les juger sales, à aimer les mépriser pour mieux le punir et le souiller tout entier. Pour le faire sombrer jusqu'au bout de son indignité. Attitude pornographique parmi toutes!
Il y a de moins en moins d'espace pour le non-dit – cette instance psychique consciente, mais au carrefour de l'inconscient, de l'imaginaire, de la volonté et de la réalité (Voir un ouvrage fascinant: Le non-dit des émotions, du Dr Claude Olievenstein, spécialiste en toxicomanie. Éd. Odile Jacob, 1987).
Tout, en effet, n'a pas à être exprimé, communiqué et réalisé. Ainsi, la vie de la personne laide n'est possible que parce qu'elle entretient avec l'autre un «nondit » sur sa laideur. La pudeur aussi, est un «non-dit». Elle protège la personne du désir de l'autre, ou encore de son indifférence ou même de son dédain: ces situations étant toutes trois intenables. La pudeur protège la personne de ses propres désirs et aversions! Le non-dit n'est pas déni. Il est tout entier respect de soi, des autres et de la réalité. Il est garant de la dignité de chacun.
Évidemment, le non-dit est au coeur de la sexualité. L'érotisme est curiosité du non-dit. L'amour est ouverture, relâchement délicat du non-dit dans la confiance devenue sacrée. Mais la pornographie est mépris du non-dit!
LE DÉFI DE L'INCARNATION
«Le corps est ce qui relie à tous les hommes et ce qui rend solidaire de toute la création», rappelle le théologien québécois Guy Durand, dans son livre Sexualité et foi: synthèse de théologie morale (Éd. Fides, 1977). De la conscience de sa propre incarnation, de la présence d'un esprit conscient dans un corps physique naît la compassion pour tout être et, ainsi, le souci de leur dignité et la promotion de l'égalité. Mais il se peut que la conscience de cette incarnation s'efface dans les rapports virtuels. Plutôt que de se prolonger dans son expression, l'internaute se réduit à son expression. Sa personnalité se cristallise en une image synthétique de lui-même. Il réussit son identité numérique lorsqu'il devient icône, l'image qui contient tout et fascine au risque de générer le doute paranoïaque de savoir qui, de lui ou de l'image, est adoré et envié.
Les observateurs remarquent que les gens ont des difficultés à comprendre l'impact de leurs activités sur Internet. Tandis que l'un regrette d'avoir émis une opinion irréfléchie, l'autre réalise avec désarroi qu'une image de lui le déshonore. Ce qui semblait anodin ou irréel s'est intégré à la réalité vécue, en prenant des proportions sans mesure avec ce que l'on croyait devoir assumer. Car, absorbé par ce qu'il regarde, l'internaute relâche doucement sa vigilance, s'englue dans sa subjectivité, et perd ses inhibitions. Comme avec la drogue ou l'alcool! Les gens communiquent des pensées qu'ils n'exprimeraient jamais dans la réalité. Tandis qu'ils dévorent l'écran, l'écran les dévore. Les personnes perdent leur retenue et leur discernement. Et cette dissonance subtile entre la réalité virtuelle et la vie réelle génère de nouvelles problématiques.
La pornographie est une dissociation de la sexualité et de la morale qui fonde ce qu'il y a d'humain en nous. Et voilà que les enjeux liés à la pornographie se mêlent à ce nouveau paradigme que crée l'Internet: celui d'une dissociation de la personne et de son image – avatar qui, lui-même, introduit une dissociation entre deux réalités vécues: la vie virtuelle, et ce qu'on appelle encore «la vraie vie». La pornographie coïncide trop bien avec l'époque: elle en est sa déjection, sa drogue, son miroir déformant.
Identité désincarnée, corps chosifié, hérédité niée, relations égocentrées. Sexualité sans sujet – sexualité «assujettie » – vécue sans soi ni l'autre.
S'abstenir de vivre le sens profond de la sexualité ne peut pas conduire à l'épanouissement de l'être humain. Alors les femmes crient, les hommes se retranchent. Chacun sa névrose.
Selon l'anthropologue américaine Helen Fisher, l'amour compte plus que la sexualité. En fait, la sexualité devient pertinente et gratifiante lorsqu'elle est vécue dans l'esprit du don: offrande merveilleuse de soi, sacrifice intime de sa pudeur à l'élu de son coeur, accueil de l'autre si désiré! Jusqu'au fond de soi, jusqu'à la fin des jours! La sexualité est amour physique. Elle est abandon et soulagement de soi dans l'unité supérieure qu'est le couple, uni dans l'étreinte extatique, soudé pour l'avenir grâce à cette incarnation de l'amour qu'est l'enfant: bénédiction de Dieu. Sa symbolique est forte! Elle contient le secret de la vie et de l'amour!
«En réalité, écrivait le théologien Guy Durand en 1977, c'est tout le sens du Mystère chrétien qui est impliqué dans la conception du corps humain sexué: création de toutes choses par un Dieu unique et bon; blessure de toute la réalité humaine et notamment de l'esprit; incarnation du Verbe dans la chair humaine comme prémices à la restauration de toute réalité; destination de tout être humain à la communion éternelle en Dieu, avec un corps devenu glorieux».
Amen. |