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Jean-François Casabonne • S’offrir au présent par Marie Riopel

Rencontre
Jean-François Casabonne

Ses gènes du coeur ont l’empreinte basque, alors que du sang syrien et saguenéen coule dans les veines de Jean-François Casabonne. Est-ce de là qu'il tient son tempérament de randonneur planétaire foulant mille coins du globe? Suivant ses pas depuis plusieurs années, Présence magazine trace aujourd'hui le portrait d’un présent, dans tous les sens du mot.

«Quand on a une idée dans la tête, il faut la faire descendre dans les pieds pour qu’elle marche.»
Jean-François Casabonne

La première fois que j’ai lu Jean- François Casabonne, c’était en 2001, dans Du coeur aux pieds. Un journal de bord de sa traversée pédestre de Carleton en Gaspésie à l’Oratoire Saint- Joseph de Montréal. Son odyssée axée sur les rencontres, sur la présence au monde; son chemin de Compostelle à lui, qu’il a baptisé le Saint-Joseph de la 132. Un périple qui lui permit de se révéler à luimême.

Son écriture poétique m’a longtemps suivie: «Quand on a une idée dans la tête, il faut la faire descendre dans les pieds pour qu’elle marche», écrit-il. On connaît l’homme de théâtre qui s’est commis dans plus d’une cinquantaine de pièces (Andromaque, Elizabeth reine d’Angleterre, La Hache, etc.), l’acteur de cinéma (Le Ring, La beauté de Pandore) et le comédien de la télé (Virginie, La Galère 2). Reste que le jeu de sa vie consiste à nourrir sa quête de vérité.

MÈRE POÈME

Sa petite enfance dans Hochelaga et dans Rosemont se déroule dans un cocon tout féminin. «J’ai été la courtepointe d’une couronne de femmes qui était constituée de ma mère, de ma grand-mère, de mes tantes. C’était un état, un état dont j’étais le Petit Prince. À la fois un milieu de douceurs enveloppantes et oppressantes.» Le gamin se sent parfois trop couvé et étouffe sous ces élans maternels multipliés. Pourtant, il se souvient de sa mère comme d’un poème fonctionnel: «Tout son être lui servait de plume.»

Marcienne Brassard était une artiste de la vie qui, si elle avait vécu à une autre époque, aurait certainement évolué dans les arts comme chanteuse, écrivaine ou comédienne. «Son rapport à la vie était toujours empreint d’émerveillement.» Et l’amour arrive à cette mère sous les traits d’un Basque au grand coeur qu’elle épouse dans la joie. Une petite fille vient grossir la famille alors que Jean-François a sept ans: Anne, devenue aussi comédienne. «Enfant très enjouée, elle apporte une bouffée de fraîcheur dans notre univers. Mais je me souviens aussi du bébé qui pleure beaucoup, qui dort peu, auquel j’aurais aimé mettre un bouchon», confie-t-il en riant.

AU NOM DU PÈRE

Il est naturel dans la culture basque de mettre les enfants au coeur de la famille et de s'appliquer avec tendresse à les faire grandir. «Un père, c’est celui qui s’occupe de l’enfant qui est là, qui le met sur les rails et, à ce titre, Jean Casabonne a été mon vrai père. En fait, il a été un père et un repère.» Les deux enfants, Anne et Jean-François, ont tour à tour décrit cet homme comme un sage. Né dans une bergerie, devenu gardien de moutons, Jean Casabonne a tôt connu la transhumance, les grands espaces, la marche et la solitude d’une vie d’ermite. Tout son être de paysan humble vivait au rythme de la nature.

Toutefois, pendant la Deuxième Guerre mondiale, il rejoint les troupes françaises en Afrique du Nord. De là, les alliés orchestrent un débarquement. Dans l’horreur de la guerre, Jean Casabonne perd de nombreux amis, mais s’enrôle quand même dans la guerre d’Indochine. Il arrive au Québec, avec un diplôme de troisième année et de multiples blessures invisibles. Ce qui ne l’empêche pas de trimer très dur.

«Par des cours du soir, il est devenu ingénieur en mécanique. Il était doté d’une force intérieure incroyable. Les gens venaient le consulter pour son gros bon sens, sa réflexion.» En adoptant Jean-François en bonne et due forme, ce sage fait toute une différence dans sa vie. Être rebaptisé du nom de Casabonne (bonne maison) fut, pour lui, un évènement fondateur et presque prémonitoire. «Chaque personne doit tellement se construire et faire de son intérieur un refuge, une maison.»

C’est également grâce à ce père adoptif qu’il est devenu comédien. Torturé, hésitant, Jean-François avait d’abord pensé devenir spéléologue. «Aller au coeur de la terre a toujours fait partie de mes allégories: trouver par la faille, les fonds, la liberté.» Alors qu’il est dans un voyage de jeune bohème autour du monde, il apprend que son père est gravement malade et il revient pour le soigner. «Je voulais devenir médecin, j’avais l’aspiration d’aider les démunis des pays pauvres. Il m’a dit: "Pourquoi tu t’entêtes? Tu as tellement de force et d’affinités avec le métier de comédien."»

Sous ses conseils, Jean-François passe ses auditions au moment même ou son père voit lentement le rideau tomber. «Papa est parti avant de savoir que j’avais été accepté partout: à l’École nationale, aux Conservatoires de Montréal et de Québec et dans les cégeps. J’ava is l’emba rras du choix. Jean Casabonne a confirmé ma vie… Il a trouvé le point pour que ça lève sans effort, c’était un homme levier.»

FINS ET COMMENCEMENT

Son père quitte ce monde alors qu’il n’a que 22 ans; sa mère le suit sept ans plus tard. Ils décèdent tous deux dans leur maison alors que Jean-François veille sur eux. «Il y a vingt ans, c’était loin d’être habituel de mourir chez soi. On avait transformé la chambre pour être comme à l’hôpital.» Si on a réintégré la naissance à domicile dans nos vies modernes, on est encore trop souvent coupé de l’accompagnement en fin de vie. «Des choses se passent avec le mourant, il s’en dégage une telle authenticité et une telle simplicité que tu bénéficies presque d’un condensé de vie.» Ces deux passages l’orientent, le nourrissent, tel un héritage intime et porteur…

Au sortir du deuil de sa mère, Jean-François sent le besoin de fouiller ses racines biologiques. La bonne maison cache quand même un fantôme dans la garde-robe. Qui est donc ce père-géniteur inconnu? L’absence du père le bouffe par en dedans et il lui faut le trouver. Après moult efforts, il suit sa piste en Indiana. Il s’agit d’un médecin-chirurgien d’origine syrienne qui a cinq autres enfants. À 35 ans, le comédien lève le voile sur tout un autre pan familial et, bien que leurs relations soient espacées, il en tire un grand bonheur.

Il en fait d’ailleurs un récit mêlé de fiction dans son ouvrage Jésus de Chicoutimi. «Quand je suis allé en Israël, raconte-t-il à Guide Ressources en janvier 2002, je me suis senti très bien. Tous mes gènes se sont réveillés. La lumière ne m’a pas indisposé. Mon corps a reçu l’extrême chaleur sans que je suffoque, comme si je retrouva is un lieu d’appartenance. » Couleurs, odeurs, climat, tout lui était héréditairement familier.

«Le rêve qui m’habite, c’est de mourir à moi-même pour naître à ce que je suis.»
Jean-François Casabonne

UN CIEL BLEU

Dans sa quête du père, un long processus ponctué de bouleversements, il a pu compter sur sa nature profondément chrétienne. Jean-François décrit sa foi comme un don inexplicable: «Si t’arrêtes le sang, c’est tout un mystère, mais ça fait partie de toi. Ma foi s’est imposée dans une suite de moments de conviction – bien au-delà de la certitude. C’est comme un ciel bleu, t’as beau chercher des nuages dedans, y’en a pas.»

À l’ère de la preuve à l’appui où il nous faut tout démontrer hors de tout doute, Jean-François aime mieux se faire discret. Vous ne l’entendrez pas parler de sa foi sur toutes les tribunes. Dans la mode de l’opinion et de l’explicatif à tout crin qui ont bonne presse, il adopte l’attitude du silence. «J’ai parfois l’impression qu’on est des cornichons dans notre façon de ressasser des insignifiances.» La foi constitue peut-être un thème trop intime pour la tribune publique. «Essayer de l‘expliquer, ce serait comme faire l’amour avec la femme de ta vie en plein centre d’achats. Ce serait un étalement de cet ordre… ça n’a pas d’allure.»

LE JEU DE LA VIE

Son chemin est jalonné d’événements clés qui tracent sa vie. Au tournant de l’an 2000, dans la foulée du livre Du coeur aux pieds, il croise sa future femme, Audrey. «Dans la vie, il y a des rencontres furtives et d’autres, feux d’artifice; mais avec Audrey, la terre était profonde et les racines sont rentrées très creuses.» Le couple s’est acheminé vers le mariage deux ans après ses débuts solides. Pour décrire leur relation, il a cette belle analogie: «C’est comme si j’étais la main d’un corps et qu’elle était l’autre. J’avais besoin de l’autre main pour porter un anneau.» Au moment du mariage, Audrey a une fille de trois ans et l’amour s’inscrit dans le vrai quotidien d’une famille. Une première pour Jean-François, conjoint-mari et compagnon de route d’une enfant.

S’il a fallu son père pour démêler son désir de jouer de tous les autres, pour le pousser vers sa vocation, un autre moment fort le happe à quatorze ans. Comme nombre d’adolescents curieux, il s’introduit dans une école de quartier abandonnée. En poussant une porte, il se retrouve sur une scène de théâtre et il se met à déclamer. Là, quelque chose comme un timide désir de devenir acteur a bourgeonné en lui. «Ce n’est pas innocent qu’on parle de jouer dans mon métier, il faut vraiment s’y mettre avec un coeur d’enfant. Le paradoxe c’est qu’on fait semblant d’être vrai. Y’a des acteurs qui ont la capacité d’être plus vrais que vrais. C’est le bizarre de notre métier, on ment toute la vérité du jeu dans un pacte avec le public.»

En chaque comédien qui se donne, le théâtre devient une vérité montrée. Un peu à la manière des vases communicants entre vie et jeu, ce métier l’aide véritablement à vivre. Comme en une forme d’osmose. «Dans le travail d’interprétation, dans le texte intérieur, ou le personnage intérieur, il y a toute la dimension de l’âme. En fait, je vis ma vie comme mon jeu.» À la télé ou au cinéma, chaque rôle fait son chemin en lui, mais ceux qui le connaissent vous le diront: c’est par le théâtre qu’on reçoit toute son intensité.

À preuve, La traversée, dont il est l’auteur, évoque la présence bienveillante qui accompagne tout être dans ses errances. En 2003, le magazine Jeu la recense en ces termes: «Le texte est un hymne à la foi, certes, mais il ouvre une réflexion beaucoup plus large sur la question de la spiritualité. […] Le jeu intense des comédiens, l’absence totale de prétention, l’humilité qui transpire de chaque pas de ce spectacle emportent notre adhésion». Et le magazine de constater ironiquement que la religion soit presque devenue tabou au théâtre alors qu’au siècle précédent, seul ce sujet (ou presque) y était autorisé par le clergé.

UN RÊVE INASSOUVI…

Jean-François Casabonne écrit pour donner encore plus de relief à son jeu. Il aime passionnément les mots. En s’emparant du travail de l’auteur, le comédien connaît désormais l’autre côté de la page. Au-delà du médium par lequel ses textes s’expriment, il y a la beauté. Par exemple, La clarté (dédié à Audrey) est un ouvrage de poésie tout en finesse, tant par son contenu que sa présentation. Fabriqué dans l’atelier de papier St-Amand, ses pages sont imprimées sur du plomb ancien et accompagnées des dessins de Marc Séguin. Muni d’une couverture gaufrée couleur lilas, l’ouvrage est une oeuvre d’art en soi. Quant à son dernier opus, L’homme errata, il évoque la mue dans l’allégorie d’un serpent – mais parle autant d’amour et de paternité que de spiritualité. Des mots et des maux y prennent forme.

Si toutes les facettes du métier lui permettent d’explorer la dimension spirituelle, dans sa vie, il cherche surtout le dépouillement. «Le rêve que j’ai, au fond, c’est celui de bien mourir. Je veux me libérer de moi-même. Aujourd’hui, il y a un grand combat entre ce qui est imposé et ce qui nous habite. Parfois, je rêve juste d’une paire de culottes, d’une chemise et d’un bol.» Une partie de lui rêve du silence qui rit, qui parle sans rien dire. Le désir d’être unifié l’habite énormément. «Il n’y a qu’une manière de faire ça et c’est d’y aller petit à petit. On a tous des moments de pur bonheur, de pure présence.»

Pour lui, la retraite, ce concept à la gomme de liberté 55, procède de ce rêve-là. Tout le monde veut arrêter de travailler même en sachant que c’est le travail qui fait naître. «Ce n’est pas pour rien qu’accoucher c’est être en travail. La retraite n’est pas de ne rien faire, mais d’être ce que tu es. Le rêve qui m’habite c’est de mourir à moi-même pour naître à ce que je suis.» Il déplore l’actuel combat en Occident qui consiste à se montrer. «Il faut être une cote, un vendeur, une vedette, mais ce n’est pas vrai. Il faut être. Quand on va arrêter de se battre avec ça pour être, tout sera changé.»

Dans le théâtre de la vie, on essaie tous maladroitement d’être vraiment ce qu’on est. Pendant qu’on marche, qu’on regarde une fleur, qu’on dit bonjour à quelqu’un. «Un sourire croisé qui illumine ta journée, ça te renvoie ce que tu es vraiment. Comme un bébé qui te voit et qui semble te reconnaître, quel cadeau de la vie! Avec ses grands yeux, un bébé qui te sourit te fait tomber en vertige en toi-même. Ça touche. On joue à être, mais comment arriver à être vraiment? Devenir présent à soi, on aspire tellement tous à ça.» Est-il besoin d’ajouter que présent, ici, veut aussi dire cadeau? 


Bibliographie

Roman: L'homme errata, Fides, 2010

Poésie: La clarté, Éditions du Silence, 2007, Prix Gaspard Équateur

Théâtre: La traversée, Dramaturges Éditeurs, 2003

Récit: Du coeur aux pieds, Fides, 2001

Roman: Jésus de Chicoutimi, Éditions du Silence, 2001