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Développement et... division par François-Nicolas Pelletier
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Reportage
Développement et... division |
Développement et Paix a connu un printemps difficile. Accusé de financer des groupes pro-avortement dans les pays en développement, l’organisme s’est retrouvé au coeur d’une tempête pendant sa campagne de financement Carême de partage, en mars et avril 2011, qui a conduit à l’annulation de conférences devant être données en Ontario par le jésuite mexicain Luis Arriaga. L’annulation a provoqué de vives réactions chez les partisans de Développement et Paix, qui ont dénoncé l’influence de groupes qu’ils qualifient de «sectaires». Au-delà de cet épisode, la crise révèle un écart d’opinion grandissant entre différents groupes de catholiques sur le rôle social que devrait jouer l’Église. Et pour rendre la situation encore plus complexe, c’est un bras de fer qui se joue à l’échelle internationale. Présence magazine vous propose un retour complet sur cette affaire.
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| Un des projets de Développement et Paix au Mexique impliquant des femmes autochtones |
Au début du mois d’avril, le père jésuite mexicain Luis Arriaga devait faire une tournée de conférences dans différentes paroisses de l’est de l’Ontario. Invité par Développement et Paix (D&P), il venait témoigner de son expérience comme directeur du Centre des droits humains Miguel Agustín Pro Juárez, communément appelé Centre ProDH. Mais la venue du père Arriaga risquait d’enflammer les passions: des militants du mouvement pro-vie accusaient le Centre de promouvoir l’avortement et menaçaient de tenir des manifestations si le père Arriaga effectuait sa tournée. Embarrassé, D&P a d’abord annulé en douce les conférences prévues dans le diocèse d’Alexandria-Cornwall.
L’histoire a rapidement pris une tournure publique: le 1er avril, l’archevêque d’Ottawa, Mgr Terrence Prendergast, pourtant lui aussi un jésuite, annulait à son tour les présentations prévues du père Arriaga à Ottawa. Dans un communiqué, l’archevêché dénonçait ouvertement l’organisme mexicain: «…le Centre [ProDH] appuie le groupe qui fait la promotion de l’avortement au Mexique [le communiqué ne précise pas de quel groupe il s’agit, ndlr], position qui n’est pas compatible avec la défense du droit à la vie depuis la conception jusqu’à la mort naturelle qui est au coeur de l’enseignement de l’Église et, non plus, avec la mission de Développement et Paix».
Étrangement, le texte ajoute ensuite que «l’archidiocèse d’Ottawa est en train de clarifier auprès des responsables de l’Église au Mexique le statut du Centre ProDH dans son soutien des groupes qui font la promotion de l’avortement», ce qui laissait entendre que la question était encore nébuleuse.
Peu importe: la hargne manifestée par des groupes pro-vie semblait suff i sant e pour guide r la dé c i s ion de Mgr Prendergast, qui ne cachait d’ailleurs pas ses affinités dans le communiqué: «Mgr Prendergast veut faire en sorte que rien ne puisse diminuer la cause de la vie dans l’archidiocèse d’Ottawa […]. Il est heureux d’apprendre qu’un grand nombre de personnes se sont exprimées par rapport à la cause de la vie. […] Cette année, Mgr Prendergast sera encore une fois à l’avant-garde des activités pro-vie le 12 mai prochain dont [sic] la messe du matin à la Cathédrale Notre-Dame et, en après-midi, la marche pro-vie.»
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| Le jésuite mexicain Luis Arriaga |
UNE CONTROVERSE QUI DURE
Développement et Paix n’en est pas à ses premières démêlées avec les groupes pro-vie. En fait, la crise du printemps est l’aboutissement d’un processus dans lequel le Centre ProDH a joué un rôle emblématique.
Créé en 1988 par les jésuites du Mexique, le Centre ProDH défend les droits des «sans-voix» du Mexique: les femmes, les autochtones, les paysans, etc. L’organisme se retrouve souvent devant les tribunaux face à des militaires ou à des policiers accusés d’abus de pouvoir, parfois carrément de torture. Le Centre, qui était financé par Développement et Paix depuis 1995, n’a pas que des amis au Mexique: en s’attaquant directement aux structures de pouvoir, et en assurant la défense légale de personnes accusées dans la foulée des révoltes zapatistes au cours des années 1990, le Centre n’a pas toujours eu l’affection unanime de l’épiscopat mexicain.
Mais sous nos latitudes, la source de la controverse est complètement différente. Depui s 2009, un site web d’information pro-vie basé à Toronto, LifeSiteNews.com (LSN), s’est lancé dans une campagne de dénonciation de Développement et Paix. Le site web, créé en 1997, diffuse de l’information sur plusieurs sujets moraux: l’avortement, la contraception, les techniques de reproduction assistée et certaines autres mani - pulations du vivant, l’homosexualité, l’euthanasie, les relations sexuelles horsmariage, etc. Pour le site, tous ces aspects ont un point commun: ils sont des manifestations d’une conjuration mondiale menée par les partisans de la sécularisation de la société qui visent à établir un ordre mondial faisant fi de la dignité humaine.
Le site avait déjà critiqué D&P dans le passé, notamment pour son appui à la Marche mondiale des femmes en 2000, mais c’est vraiment à partir du printemps 2009 que LSN a monté un dossier complet contre l’organisme.
À ce moment, LSN a ciblé plus d’une vingtaine de partenaires de D&P en Amérique latine, en Afrique et en Asie, les accusant de faire la promotion de l’avortement et de la contraception. D’autres se sont ajoutés dans les mois suivants. Chaque partenaire faisait l’objet d’un article qui se terminait par un hyperlien vers le répertoire des évêques du Canada, une invitation à porter plainte auprès de son évêque local.
La dénonciation de LSN ratissait large: elle incluait les groupes qui appuient la légalisation de l’avortement dans les cas de viol, d’inceste, ou lorsque la santé de la mère est en danger. Les organismes qui prônent l’utilisation du condom en Afrique dans le cadre de campagnes d’éducation sur le SIDA étaient aussi visés.
Les reproches adressés au Centre mexicain ProDH étaient les suivants:
– avoir signé deux rapports destinés à l’ONU et préparé par un ensemble d’organismes de la société civile mexicaine; les rapports concernaient les droits de la personne et les droits socioéconomiques, et ils incluaient des références favorables à l’avortement;
– faire partie d’une coalition mexicaine de défense des droits de la personne (Todos Derechos para Todas y Todos – Tous les droits pour toutes et pour tous) qui, entre autres choses, s’oppose à la criminalisation de l’avortement, et qui comprend des membres directement engagés pour cette cause (dont un groupe qui s’identifie comme étant les «catholiques pour le droit de décider» – Católicas por el Derecho a Decidir).
Plus tard, d’autres accusations se sont ajoutées: d’abord, en tant que membre d’une coalition de défense des droits de la personne, le Centre ProDH s’est trouvé associé à une démarche d’opposition à la criminalisation de l’avortement dans l’État de Jalisco. Luis Arriaga a aussi participé à un forum sur la violence contre les femmes organisé par le groupe Ca tólica s por el Derecho a Decidir. Finalement, dans sa traque contre le centre ProDH, LSN, a déterré une autre anecdote: le directeur du Centre ProDH avait félicité deux dirigeantes d’organis mes féministes (défendant le droit à l’avortement) qui avaient reçu des récompenses de la ville de Mexico.
Le premier article de 2009 au sujet de s groupes mexicains soutenus par Développement et Paix laissait aussi transparaître la philosophie de LSN, qui le mettait presque automatiquement en porte-à-faux avec le Centre ProDH et de nombreux groupes soutenus par D&P: l’article dénonçait le fait que les partenaires mexicains de D&P étaient presque exclusivement des «organisations se consacrant à des causes politiques gauchistes», tandis que seule une petite portion de l’argent allait à des projets «qui aident véritablement les pauvres avec de la nourriture et de l’aide médicale». LSN ne semblait donc pas considérer que la lutte contre les injustices structurelles de la société mexicaine puisse «véritablement» aider les pauvres, et que la charité catholique devait se limiter à la fourniture de services directs.
LES ÉVÊQUES RÉAGISSENT
La parution de ces art icles par Li feSi teNews .com n’es t pas pas sée inaperçue. Dès le début d’avril 2009, la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) a mi s sur pied un comité d’enquête formé de deux membres, Mgr François Lapierre (évêque de Saint-Hyacinthe) et Mgr Martin W. Currie (archevêque de St. John’s, Terre- Neuve), chargés d’aller vérifier les allégations de LSN au Mexique. Lors de leur voyage, qui s’est déroulé deux mois plus tard, les deux prélats ont rencontrés les cinq groupes incriminés et plusieurs représentants de la Conférence épiscopale mexicaine.
Leur rapport d’enquête, terminé le même mois, concluait qu’il était faux de dire que l’argent de D&P avait servi à financer des projets liés à la promotion de l’avortement. Ils critiquaient aussi les allégations de LifeSiteNews, qui encoura - geaient «la suspicion, le scandale et la division dans l’Église» et étaient contraires à «l’esprit des Évangiles». Les évêques reconnaissaient tout de même que les cinq organismes visés avaient été imprudents en signant un rapport de l’ONU qui proposait plusieurs orientations contraires à l’enseignement de l’Église catholique, même si cela avait été fait avec l’intention d’être solidaires d’autres groupes de défense des droits de la personne. Les deux évêques encourageaient du même souffle D&P à être plus vigilant dans l’analyse des demandes de financement qui lui étaient adressées, d’exiger plus d’informations de ses partenaires, et de resserrer les liens avec les évêques du Canada et des pays où l’organisation était engagée. Le rapport se terminait avec un appel à tous les groupes qui défendent la justice sociale de promouvoir la dignité de l’être humain, de la conception à la mort naturelle.
Officiellement, le rapport exonérait Développement et Paix et réprimandait LifeSiteNews. Mais par la bande, il critiquait tout de même D&P: certains partenaires mexicains de l’organisme avaient effectivement apposé leur signature au bas d’un document embarrassant pour l’Église catholique. Par ailleurs, le rappel de l’importance de défendre la dignité humaine «de la conception à la mort naturelle» et l’encouragement à un resserrement des liens avec les conférences épiscopales locales et internationales étaient des préludes à la suite des événements.
En effet, dès l’automne suivant, la Conférence des évêques recommandait la création d’un comité ad hoc sur Dévelop - pement et Paix afin d’en étudier «le mandat et les principes», et qu’il précise le rôle des évêques dans l’organisation. Remis un an plus tard à l’Assemblée plénière de la CECC, en octobre 2010, le rapport du comité ad hoc affirmait que D&P avait déjà lancé une révision des protocoles avec ses partenaires afin que ces derniers sachent que D&P était «une agence catholique, qui se conforme aux principes catholiques». Le rapport mentionnait aussi que D&P s’engageait à demander à ses partenaires qu’ils fassent connaître leurs initiatives problématiques. Le comité affirmait que D&P s’engageait à préparer toute déclaration sur un partenaire controversé en collaboration avec la CECC. Finalement, D&P allait s’assurer de prendre contact avec les évêques locaux pour leur présenter la liste de leurs partenaires.
Mais la principale recommandation directe du comité était la création d’un comité permanent, formé de quatre évêques en plus du secrétaire général de la CECC, et qui aurait pour mandat de conseiller à la fois la CECC et Développement et Paix. Les évêques ont immédiatement voté pour la création de ce comité à leur assemblée plénière, et il a été formé au début de l’année 2011.
RETOUR SUR UN PRINTEMPS CHAUD
Retour, donc, au printemps 2011. Peu de temps avant de débarquer au Canada, le père Arriaga a écrit une longue lettre de réponse à l’archidiocèse d’Ottawa, qui l’avait apparemment questionné par écrit sur les allégations dont le Centre ProDH faisait l’objet. Il y présentait les différentes activités de promotion de la justice sociale menées par son organisme, incluant l’appui juridique à des personnes injustement accusées et la formation de milliers de défenseurs de droits de la personne. Certaines de ces activités avaient été réali - sées en collaboration avec des évêques. Le père expliquait aussi qu’il est parfois dans l’intérêt des personnes défendues que son organisme fasse alliance avec des groupes ayant une philosophie différente. Finalement, il rappelait que le Centre ProDH ne s’était jamais prononcé en son nom propre pour l’avortement, et que les exemples cités contre lui étaient des cas où c’était plutôt en tant que membre de coalitions que le nom du Centre était apparu dans des déclarations pro-choix.
Cette lettre, datée du 24 mars, n’a toutefois pas suffi. Peu de temps après son arrivée au pays, ses conférences ont été annulées tel qu’on l’a décrit plus haut. Le 4 avril, la CECC a publié un communiqué qui faisait état de ces annulations faites par D&P de concert avec l’archevêque d’Ottawa. Le communiqué affirmait ensuite que des clarifications avaient été demandées à l’archidiocèse de Mexico au sujet du Centre ProDH.
La réponse, courte et cinglante, serait venue du cardinal Norberto Carrera: il affirmait, dans une lettre obtenue par le Catholic Register, que le Centre «ne représente PAS les sentiments de l’Église et se caractérise par son appui et son encouragement à des groupes et à des activités qui sont un affront aux valeurs chrétiennes». Il enchaîne en disant que «par rapport au thème de la défense de la vie, l’organisme a appuyé des groupes pro-avortement et fait la promotion du supposé droit des femmes sur leur corps, contre celui du foetus (against unborn life)».
Cette réponse n’a été connue du public qu’au début juin, mais l’annulation des conférences du père Arriaga et le communiqué de l’archevêché d’Ottawa ont suffi à échauffer sérieusement les esprits en avril et en mai. Des articles de Radio Ville- Marie et du Devoir publiés le 11 avril ont révélé au grand public la crise qui secouait Développement et Paix.
Plusieurs groupes ont défendu l’organisme dans les médias, dans l’Internet, ou par le biais de lettres (voir l’encadré).
L’affaire a connu un rebondissement le 21 avril, alors que LifeSiteNews faisait une révélations étonnante: l’archevêque de St. John’s, Martin Currie, un des évêques qui s’étaient rendus au Mexique dans le cadre de la commission d’enquête de 2009, affirmait en entrevue que le rapport d’enquête avait en fait été rédigé par du personnel de Développement et Paix – ce qu’a démenti l’autre co-auteur du rapport, Mgr Lapierre –, et que lui-même n’aurait pas eu des mots aussi durs que ceux du rapport à l’endroit de LSN. Le site y voyait la preuve que le rapport était biaisé (d’autant que des membres de Développement et Paix avaient participé à l’organisation du voyage des enquêteurs).
Le 18 mai, en plein coeur de cette tourmente, le président et le directeur général de Développement et Paix, respectivement Ronald Breau et Michael Casey, écrivaient à leurs membres. Tout en les remerciant de leur appui, ils les informaient officiellement de la fin du partenariat avec le Centre ProDH en raison des préoccupations de l’Église mexicaine. Les attaques de LSN avaient finalement fait une victime.
La lettre rappelait aussi qu’en tant qu’organisme catholique, D&P ne pouvait pas avoir de partenaires qui sont en opposition aux valeurs et principes de l’Église.
Au cours du mois de juin, le débat s’est poursuivi avec quelques autres interventions publiques.
L’AVENIR EN QUESTION
Même si la période estivale a permis une diminution des hostilités, la question de l’avenir de Développement et Paix est loin d’être close. En entrevue à Présence magazine, Michael Casey, directeur général de l’organisme, affirme que «le contexte a beaucoup changé depuis notre création dans la foulée de Vatican II. À l’époque, on comprenait que c’était vraiment par l’action pour les pauvres qu’on devait manifester sa foi. Aujourd’hui, la tendance est vers une plus grande affirmation de l’identité catholique proprement dite». Il reste optimiste sur la possibilité pour D&P de conserver une bonne relation avec l’épiscopat. Il compte toutefois profiter des échanges avec le comité permanent créé par le CECC pour «sensibiliser encore plus les évêques à notre travail, afin qu’ils n’aient pas seulement les échos des groupes “conservateurs”».
À cet effet, on a senti que D&P ne souhaite pas se laisser abattre par les événements du printemps et que l’organisme compte s’affirmer, surtout après avoir subi l’humiliation de devoir renvoyer un conférencier invité dans son pays, puis de couper le financement de son partenaire. À la fin du conseil national de Développement et Paix, au début du mois du juin, l’organisation annonçait par communiqué la création d’un groupe de cinq personnes pour entamer le dialogue avec les cinq membres du comité permanent formé par la CECC. Il rappelait aussi que D&P était un organisme démocratique responsable de «prendre les décisions nécessaires concernant les projets et programmes qu’il appuie, tant au Sud qu’au Nord» dans le cadre d’une «option préférentielle pour les pauvres», et en continuant à «oeuvrer à l’intérieur de réseaux et de coalitions, tant au Sud comme au Nord». Comme le cas du Centre ProDH l’avait montré, la question des coalitions est assez sensible… Finalement, le communiqué affirmait même que le Conseil national de D&P souhaitait rediscuter de la question du financement du Centre ProDH avec la CECC cet automne.
Pour le moment, les représentants de Développement et Paix n’ont pas encore rencontré le comité permanent de la CECC, ce qui doit se produire en septembre.
Du côté de la Conférence des évêques, l’heure est aussi à l’optimisme modéré. Mgr Morissette affirme en entrevue à Présence magazine que les relations avec D&P sont «loin d’être mauvaises» et que l’organisation lui «tient personnellement très à coeur». Il poursuit en disant: «On est très loin d’une situation où il faudrait fermer l’organisme, ou rompre complètement les liens avec lui – ce serait d’ailleurs une vraie catastrophe pour moi», dit-il. Mais il reconnaît qu’il existe des opinions divergentes à l’heure actuelle sur «ce que devrait être le développement, et la contribution des catholiques au développement». Par ailleurs, un cas comme celui du Centre ProDH montre, à son avis, que le monde réel n’est pas noir ou blanc. Il faut donc faire preuve de jugement, «comme les évêques envoyés en mission d’enquête l’avaient fait».
En terminant, une anecdote: en 2006, Jacinta Francisco Marcial, une autochtone de l’État de Queretaro qui ne parle pas l’espagnol, gagnait son pain comme vendeuse de crème glacée. Mais sa vie allait brutalement changer lorsqu’elle fut arrêtée en même temps que deux autres femmes autochtones – Alberta González et Teresa Alcántara. Le crime allégué: avoir kidnappé six agents de la police fédérale mexicaine. Malgré le caractère farfelu des accusations, les trois femmes ont passé trois longues années en prison. Elles ont fini par être libérées grâce aux efforts des avocats du Centre ProDH, qui en ont fait une cause nationale exemplaire.
À cette période charnière de l’histoire de Développement et Paix, les catholiques doivent décider si c’est le genre de solidarité humaine qu’ils souhaitent encourager. Pour certains, c’est l’essence du message chrétien. Pour d’autres, aider les victimes d’emprisonnement arbitraire, de torture ou de violence sexuelle ne compte pour rien si cela s’accompagne de ce qu’ils considèrent comme des mauvaises fréquentations morales, même les plus distantes.
Une dynamique internationale
Au cours des dernières années, des agences soeurs de D&P ont essuyé des critiques similaires en Europe et aux États-Unis. Et la conduite des caritas, les agences catholiques de solidarité internationale, intéresse les autorités romaines. Voici quelques faits saillants des interventions romaines à ce sujet: Juin 2009: Benoît XVI publie l’encyclique Caritas in Veritate (la charité – ou l’amour – dans la vérité). Le pape y lance quelques messages assez clairs sur sa vision du cadre dans lequel la solidarité internationale doit s’exprimer. Quelques extraits:
«Dans les pays économiquement plus développés, les législations contraires à la vie sont très répandues et ont désormais conditionné les coutumes et les usages, contribuant à diffuser une mentalité antinataliste que l’on cherche souvent à transmettre à d’autres États comme si c’était là un progrès culturel. Certaines organisations non-gouvernementales travaillent activement à la diffusion de l’avortement, et promeuvent parfois dans les pays pauvres l’adoption de la pratique de la stérilisation, y compris à l’insu des femmes. Par ailleurs, ce n’est pas sans fondement que l’on peut soupçonner les aides au développement d’être parfois liées à certaines politiques sanitaires impliquant de fait l’obligation d’un contrôle contraignant des naissances. […] L’ouverture à la vie est au centre du vrai développement.»
Mai 2011: assemblée générale de Caritas Internationalis, le regroupement international des agences charitables de l’Église catholique, dont fait partie D&P. Dans son allocution d’ouverture, le cardinal Robert Sarah, président du Conseil pontifical Cor Unum, qui coordonne les différentes activités charitables de l’Église catholique, souligne que les caritas doivent manifester leur caractère catholique. Il rappelle que le pape Jean-Paul II avait donné une personnalité publique canonique à Caritas Internationalis car il voulait «l’unir plus étroitement au Siège Apostolique pour garantir toujours plus la spécificité de votre témoignage de charité dans notre monde». Il mentionne aussi que «nos organismes de charité se situent dans l’Église et non pas à côté d’elle. Une Caritas qui ne serait pas une expression ecclésiale n’a pas de sens ni d’existence.»
Une autre intervention importante, celle du cardinal Peter K.A. Turkson président du Conseil pontifical Justice et Paix, fait état du rôle de «l’évangélisation légitime» dans le travail des caritas de sorte que, sans tomber dans un prosélytisme excessif, on comprenne que la charité de l’Église «n’est pas orientée uniquement vers le progrès social, elle veut aussi attirer l’homme vers Dieu, source de tout bien». Le cardinal Turkson rappelle aussi les mots de Benoît XVI qui, dans sa première encyclique Deus Caritas Est, affirmait que «l’activité caritative chrétienne “n’est pas un moyen pour changer le monde de manière idéologique“».
Dans son allocution de fermeture, le pape Benoît XVI rappelle lui-même que Caritas Internationalis est différente des autres agences de développement: son caractère ecclésial fait qu’elle partage la mission de l’Église. Les caritas nationales ont, quant à elles, le devoir d’assister leurs évêques et surtout, de «se laisser guider par les pasteurs de l’Église.»
Quelques acteurs du débat public
Le prêtre québécois Claude Lacaille, de la Société des missions étrangères de la province de Québec: le 15 avril, il publiait un texte vitriolique sur le site web www.interbible.org («Aurions-nous renié le Christ?»), dans lequel il fustigeait «l’intégrisme d’une droite catholique militante» qui «harcèle» les évêques et «s’attaque vicieusement à Développement et Paix». Une semaine plus tard, il allait encore plus loin dans une entrevue accordée à la lettre d’information Proximo: il affirmait avoir l’impression de faire partie d’une mafia où règne le silence et parlait d’«à-plat-ventrisme» chez les évêques, les exhortant à «arrêter d’avoir peur».
L’Entraide Missionnaire, un organisme de sensibilisation et de formation sur des questions de droits de la personne: le 18 avril, l’organisme a envoyé une lettre à Mgr Pierre Morissette, évêque de Saint-Jérôme et président de la CECC, dans laquelle l’organisme exprimait son malaise face au «silence de la [CECC]» et souhaitait que la Conférence ne se laisse pas prendre au «jeu des manoeuvres de division des groupes religieux intégristes et qu’elle prenne publiquement la défense de son organisme de solidarité internationale».
La Conférence des évêques catholiques du Canada: début mai, elle a répondu longuement aux accusations du père Lacaille, réitérant entre autres le désir de la CECC de voir D&P continuer son travail. Le communiqué laissait aussi transparaître un certain agacement en mentionnant «les difficultés et les défis que posent non seulement à l’Église mais à toute notre société certaines voix polarisées à l’extrême qui se servent des médias sociaux». Le Réseau Culture et Foi: fin avril, le Réseau envoyait à son tour une lettre à Mgr Morissette.
Le Réseau affirmait que ses membres avaient été «consternés et scandalisés» par la décision de l’archevêque d’Ottawa d’annuler les conférences du père Arriaga. Plus loin, la lettre allait même jusqu’à dire que «ce qui est, pour nous, encore plus scandaleux que le geste posé par Mgr Prendergast, c’est le silence total de la Conférence des évêques catholiques du Canada. Celle-ci, par son mutisme, se rend complice de la conduite irresponsable de leur collègue évêque et laisse tomber le Conseil d’administration et le directeur de Développement et Paix» et lui demandait de faire preuve de courage en appuyant publiquement D&P.
Avril et mai: la bataille continuait sur le web. Deux blogues d’appui à D&P sont créés: http://mouvement-movement. blogspot.com/ et http://soutenonsdetp.wordpress.com/.
Campagne Québec-Vie (pro-vie): à la mi-mai, elle tenait son congrès annuel à Québec dans lequel D&P était dénoncé. Les organisateurs avaient invité John Henry Westen, rédacteur en chef de LifeSiteNews. Dans la foulée, la Campagne Québec-Vie encourageait la population à signer une pétition qui invite les évêques à effectuer une «réforme en profondeur» de D&P.
Membres individuels de D&P: le 17 mai, quelques membres faisaient paraître dans le Devoir une lettre ouverte qui dénonçait les «attaques intempestives» de groupes qui leurs semblaient «quelque peu sectaires» et craignaient que les peuples du Sud «perdent un allié» (D&P).
Les trois supérieurs jésuites provinciaux du Canada français, du Canada anglais et du Mexique: le 25 mai, ils publiaient un communiqué dans lequel ils défendaient le père Arriaga et la qualité du travail effectué par le Centre ProDH. Le texte rappelait le contexte de violence généralisée du Mexique, dans lequel la vie des défenseurs des droits humains est souvent menacée. Les trois supérieurs affirmaient aussi que «les partisans du statu quo mettent tout en oeuvre pour bloquer l’avancement des valeurs évangéliques fondamentales» et que les gens qui s’avancent sur ce terrain difficile, comme le père Arriaga, méritent l’appui de tous. |